La culture scientifique, c'est quoi?

Deux mauvaises nouvelles. La première, rapportée par Phil Plait dans 'Bad Astronomy', c'est que seuls 53% des américains savent qu'un tour de la terre autour du soleil prend un an. La deuxième, soulignée par Dr Goulu sous le titre 'inculture scientifique', eh bien c'est qu'en Europe, on ne fait guère mieux.

Et ce malgré le fait que la plupart des américains interrogés estiment que l'enseignement scientifique est 'absolument essentiel' ou 'très important'.

Une de ces études rapporte aussi une augmentation de la croyance à toute une série de phénomènes paranormaux. Plus inquiétant que la méconnaissance de faits (un an solaire...dure un an), donc, l'impression d'une inculture croissante sur ce qui fait qu'un énoncé est scientifiquement fondé.

J'avais déjà évoqué ici sous le terme de 'dénisme' l'usage de tactiques rhétoriques visant à donner l'impression qu'un débat légitime existe, quand ce n'est en fait pas le cas. Et le fait que ces stratégies marchent (en plus il y en a d'autres) est quand même un peu un signe de notre inculture scientifique...

L'importance de tout cela? Parfois, aucune. Que m'importe-t-il s'il vous plait de croire que la position des planètes a une influence sur votre vie amoureuse? Mais d'autres discussions où se révèle ce manque de culture scientifique sont plus inquiétantes. Notre longue épidémie de rougeole suisse n'en est qu'un petit exemple. Ce paysage est large, et s'étend de l'opposition à la vaccination jusqu'au négationnisme historique, en passant par le créationnisme biblique littéral et le dessein intelligent. Le fait que tous ces discours fonctionnent si bien devrait nous faire réfléchir. Manquer de culture scientifique, c'est renoncer à des outils d'orientation importants dans un monde où la science et la technologie tiennent une place importante: on parie notre vie sur elles à chaque médicament, à chaque ascenseur, tant qu'à faire autant savoir de quoi il en retourne. Plus grave: justement à cause de l'indiscutable importance de la science dans nos vies, il peut être très tentant de 'déguiser' un argument en approche scientifique, pour en obtenir l'autorité à moindre prix. Et évidemment, moins on sait faire la part des choses, mieux ça marche...

Apprendre le genre d'esprit critique qui fait la base de l'approche scientifique est en fait plus important que d'enseigner les connaissances qui en résultent. A cet exercice, quel serait votre niveau? Faites le test: c'est ici. Aux sept points résumés dans ce site, on aurait pu en ajouter un: la science questionne les apparences, et cherche l'explication la plus simple plutôt que celle qui 'semble la plus naturelle' (dans le sens qu'elle nous viendrait le plus spontanément). Une anecdote qu'on attribue à Wittgenstein illustre très bien ça:

'Je me suis toujours demandé'
aurait-il dit 'pourquoi les gens ont si longtemps pensé que le soleil tourne autour de la terre...'
A quoi un ami aurait répondu: 'Probablement parce que les apparences vont dans ce sens...'
Et Wittgenstein de rétorquer: 'Hmmm...et quelles auraient été les apparences si les apparences avaient été dans le sens que la terre tournait autour du soleil?'

Une manière rapide et relativement sûre de débusquer une démarche pseudo-scientifique est de poser à votre interlocuteur la question suivante:

'Quelles données vous faudrait-il pour vous convaincre que vous avez tort?'


Qui ne sait que répondre, écarte la question ou donne une réponse impossible, ne relève pas d'une approche scientifique. Qui prétend malgré cela que ne pas le croire est dogmatique ne sait pas de quoi il parle. Ou alors il cherche à vous manipuler. Dans un cas comme dans l'autre, il y a problème...

5 commentaires:

Dr. Goulu a dit…

J'aurais apprécié un lien vers le blog qui t'as inspiré ce billet ...

mais comme tu as très bien développé le sujet, et aussi pour l'excellente anecdote de Wittgenstein, je te pardonne ;-)

Samia Hurst a dit…

Le lien y est! Mais je vais l'expliciter davantage...Très juste.

ivan_karamazov a dit…

J'aimerais rebondir sur l'opposition à la vaccination. D'après ce que je comprends, vous assimilez l'opposition à la vaccination à un manque de culture scientifique.

Il me semble que c'est aller trop loin. Si vous avez sûrement raison qu'une partie des opposants à la vaccination le sont pour des raisons pseudo-scientifiques, ce n'est pas une nécessité à mon avis.

Vous semblez prétendre qu'on ne peut avoir un avis rationnel et scientifiquement fondé et être contre la vaccination.

1. La vaccination n'est pas obligatoire en Suisse. Cela repose sur le principe philosophique de la propriété du corps humain de chacun.
2. Aucune vaccination n'est sans risque. Un collègue, dont les enfants ne sont pas vaccinés, m'a montré les risques d'un des vaccins ROR (Priorix) (De rares cas de méningo-encéphalite, myélite, neurite et paralysie croissante allant jusqu’à la paralysie respiratoire (syndrome de Guillain-Barré) ont été rapportés après une vaccination ROR. source:http://www.kompendium.ch/ )
3. comme vous l'écrivez, si 95% de la population est vaccinée, les 5% qui restent peuvent profiter de la protection des autres
4. Des formules chocs "la rougeole tue" ne peuvent impressionner les opposants à la vaccination, pour qui la rougeole est une maladie infantile normale. L'apparition du vaccin est assez récente. Tout le monde passait par la rougeole avant les années 60.
5. donc, l'opposant à la vaccination de la rougeole peut très bien refuser de vacciner ses enfants. C'est un comportement socialement égoïste, mais en quoi est-ce un comportement non fondé scientifiquement? On peut être parfaitement indifférent ou opposé aux objectifs d'éradication de l'OMS et ne pas sombrer dans l'occultisme pour autant.



PS: L'argumentation (1-5) ne reflète en rien mes opinions au sujet de la vaccination de la rougeole.

Samia Hurst a dit…

Vous avez partiellement raison, en ce qui concerne les personnes qui ne souhaitent pas se faire vacciner elles-mêmes. Mais mon commentaire s'adressait principalement aux personnes qui militent contre la vaccination, sur lesquelles je maintiens pleinement ce que j'ai dit. Et vous faites une petite confusion, très fréquente dans ces discussions, entre une raison scientifique et une bonne raison.

En reprenant vos commentaires:
1. C'est un droit de chacun, certes. Donc à titre individuel parfois une bonne raison. Mais ce n'est pas une excuse pour diffuser des informations erronées, ou des résultats d'études biaisées. C'est aussi mon droit de baser ma vie sur mon horoscope, mais ceci n'en fait pas une attitude scientifiquement fondée.

2. Il est tout à fait exacte que la vaccination n'est pas sans risque. Comme l'usage de la voiture, ou même la consommation d'oxygène. La plupart de nos décisions reposent non pas sur l'absence de risque, mais sur un rapport risque/bénéfice favorable. Et les risques de la rougeole sont clairement supérieurs à ceux de la vaccination.

3. En effet, la meilleure manière d'échapper à la fois aux risques de la rougeole et aux risques de la vaccination est de faire partie des 5% restants lorsque la couverture atteint 95%. Sur le plan individuel, cette raison peut même être scientifiquement fondée. Et il est vrai que le fait qu'elle soit socialement égoïste n'a rien à voir. Mais si je concluais de ce phénomène que c'est une bonne idée de militer contre la vaccination, où serait la justification scientifique? Ne serait-ce pas le comble de l'imprudence, puisque je perdrais ma 'bonne raison' avec la possibilité de profiter de la vaccination d'autrui?

4. "La rougeole tue" est peut-être une formule choc, mais c'est la réalité. Il arrive qu'elle choque! Il est objectivement vrai que les opposants à la vaccination ne sont pas impressionnés. Du moins pas tant qu'ils ne sont pas confrontés à la maladie. Mais cela ne signifie pas que leur attitude soit scientifique. Sans doute, si l'on ne voit jamais de rougeole, a-t-on du mal à s'en imaginer les risques. Quoi de scientifique à cela? Effectivement "tout le monde passait par la rougeole avant les années 60". Mais avoir la mémoire courte, et oublier que tout le monde ne passait pas à travers, est-ce une attitude scientifique?

5. Bref, l'opposant à la vaccination refuse en effet souvent de vacciner ses enfants. Et il a effectivement la liberté de le faire. Mais de là à appeler cette attitude 'scientifique', non.

La confusion entre une raison scientifique et une bonne raison est très prévalente, sans doute parce que la science fait autorité même parmi les opposants à la vaccination. Si je suis contre la vaccination, pas juste réticente pour moi-même mais carrément contre, y compris pour d'autres, j'aimerais sans doute bien que la démarche scientifique me corrobore. Ce n'est tout simplement pas vrai. Il peut y avoir de bonnes raisons de refuser ma propre vaccination. Certaines sont mêmes scientifiquement fondées, du moins si je vis là où la couverture est de plus de 95%, et que je voyage pas. Mais aucune n'est une raison scientifique, ni une bonne raison, de militer contre la vaccination.

Ces raisons acceptables pour soi-même, le restent-elles s'agissant de décisions prises pour ses enfants? Tant que la vaccination n'est pas obligatoire, il semble en tout cas que le législateur le pense. Nous verrons si ça change ou non.

GreG a dit…

Article très intéressant sur l'esprit critique, qu'il est si difficile d'acquérir et, surtout, de maintenir. C'est épuisant de toujours douter, se questionner, chercher à voir plus loin que ce que l'on voit.

(Argl, je me suis fait piéger dans le test: 11 erreurs :( ... et je suis scientifique !)

Je garde cet écrit sous le coude pour le ressortir à mes élèves.

Durablement,
GreG

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