'Dénisme'

Alors que l'OMS demande d'intensifier les programmes de vaccination, l'épidémie de rougeole continue de s'étendre en Suisse. Et avec elle, la discussion autour de la vaccination obligatoire. Il y a là de vrais enjeux. Rendre la vaccination obligatoire restreint la liberté des parents, représente une intrusion physique. En même temps cela protègerait plus d'enfants contre une maladie grave, en protégerait certains contre la liberté de leurs parents, et ôterait la culpabilisation des familles de l'équation.

Oui, il y a là de vrais enjeux. Sauf que ce n'est souvent pas de ça qu'on parle. A la place, les discussions fusent sur des questions qui devraient être scientifiques, mais où tout à coup l'anecdote, l'opinion personnelle, voir la désinformation, sont traités sur pieds d'égalité avec des connaissances vérifiées. Si j'étais frappée d'une maladie grave quelques jours après m'être arrêtée à un feu rouge, et que j'attribuais mon mal aux règles de la circulation, qui me croirait? S'arrêter aux feux rouges est fréquent, et tout le monde verra que c'est une coïncidence. Ou devrait le voir: on croise dans les débats sur la vaccination des arguments qui ne valent pas mieux.

La mise en doute de la vaccination fait partie de ces choses que certains défendent de bonne foi, mais qui ne tiennent pas la route. Dans le cas de la vaccination, même l'auteur de l'article cité à l'appui d'un soi-disant risque d'autisme n'y croit plus: il a retiré son article. Alors je l'ai déjà dit ici, pour un parent moyen, savoir à quoi s'en tenir sur la vaccination relève de la quadrature du cercle. Mais il faut se rendre compte que défendre une position anti-vaccinale aujourd'hui n'est pas une position scientifique. Cela relève d'un phénomène plus large que certains ont appelé le 'dénisme'. L'usage de tactiques rhétoriques visant à donner l'impression qu'un débat légitime existe, quand ce n'est en fait pas le cas.

Voici une petite liste de stratégies que vous avez peut-être rencontrées:
1) La conspiration: on n'est pas d'accord avec vous? C'est la preuve que vous avez raison. Des intérêts puissants sont en jeu alors forcément qu'on va dire ça. Comparez-vous aux génies du passé qu'on n'a pas crus tout de suite. Citez Galilée, Einstein. Oubliez pour l'occasion qu'il ont tous démontré leurs théories, plutôt que d'attendre qu'on les croie par proclamation...
2) La sélectivité: une étude soutient votre thèse alors que des centaines d'autres montrent qu'elle ne tient pas? Citez cette étude-là, et ne lisez surtout pas les autres...
3) Les faux experts: trouvez quelqu'un avec des titres les plus impressionnants possibles, et ne mentionnez surtout pas que cette personne n'a aucune expérience dans le domaine sur lequel vous lui demandez de s'exprimer...
4) Les attentes impossibles: vous avez exigé une étude, on l'a faite, et elle a montré que vous aviez tort? C'est donc qu'une seule étude ne suffit pas, ou qu'il aurait fallu la faire dans un autre pays, un autre siècle, ou avec 100 millions de cas, autrement ça ne vaut pas. Changez vos critères au fur et à mesure qu'on satisfait vos attentes successives...
5) Les erreurs de logique: par exemple, je me suis arrêtée à un feu rouge, je suis tombée malade la semaine d'après, ergo s'arrêter au feu rouge est dangereux et ne devrait pas être obligatoire...

Ces arguments sont tous fallacieux, mais ils ont souvent une efficacité redoutable. S'il vous est arrivé de vous laisser prendre, ne soyez donc pas trop dur avec vous-même. Dites-vous simplement que vous voilà désormais averti.

1 commentaire:

Jean-Michel Abrassart a dit…

J'adore la photo pour illustrer l'article. :)

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