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Billet d'invité: Born this way (hommage à Lady Gaga)

Merci une fois de plus à Alex Mauron, qui nous refait un billet d'invité. Cette fois c'est un sujet qui revient à l'actualité et qui a vraiment besoin d'éclaircissements:

La question des causes biologiques de l’homosexualité suscite une fascination durable chez beaucoup de gens, surtout parmi nos concitoyens à la haute stature morale qui, comme disait Mencken, sont hantés par la crainte que quelqu’un, quelque part, pourrait avoir du plaisir. Il est donc logique que la controverse du « gène gay » réapparaisse régulièrement dans l’actualité. La dernière itération en est l’opération de relations publiques menée il y a quelques jours par des chercheurs de Chicago autour de travaux sur la corrélation entre l’homosexualité masculine et certaines régions des chromosomes 8 et X. Ces résultats, présentés dans le congrès annuel 2012 de l’American Society of Human Genetics, ne sont toujours pas parus dans un journal scientifique à peer review. Qu’à cela ne tienne, ont dû se dire les chercheurs, qui ont participé à une manifestation de vulgarisation scientifique opportunément agendée pour la Saint-Valentin et calibrée pour susciter le buzz médiatique. Et buzz il y eut. Le Daily Mail du 14 février titre: « Etre gay, c’est dans vos gènes, affirment des scientifiques dans une nouvelle étude sur l’ADN », qui ajoute doctement que « cela renforce l’idée que l’homosexualité est affaire de biologie et non de choix ». Vous penserez peut-être que ce sont les journalistes incultes qui simplifient tout abusivement. Alors voyons ce que déclare au Daily Mail l’investigateur principal de l’étude, le psychologue Michael Bailey de la Northwestern University : « L’orientation sexuelle n’a rien à voir avec un choix. Nos résultats montrent que les gènes entrent en jeu puisque deux groupes de gènes influencent le fait qu’un homme est hétéro ou gay. » Il s’empresse d’ajouter que le développement d’un test prénatal sera difficile vu le nombre de gènes impliqués (nous voilà rassurés. Ou bien ?).

En fait, le gène gay, c’est une vieille histoire. En 1993, Dean Hamer publiait des résultats impliquant déjà la même région du chromosome X dans l’orientation sexuelle masculine. A l’époque, ces données tombaient en plein dans une controverse politico-morale. Pour la droite conservatrice, l’idée que l’homosexualité soit génétique, c’est-à-dire inévitable, était trop affreuse pour être vraie car cela démentait la croyance selon laquelle l’homosexualité est un style de vie immoral et exonérait les gays de toute culpabilité, sans compter qu’elle ôtait leur plausibilité aux « thérapies de conversion » censées changer l’orientation sexuelle vers la normalité hétéro et qui persistent à être prônées aujourd’hui dans les milieux chrétiens fondamentalistes. A l’inverse, les mouvements américains de défense des gays ont souvent embrassé la théorie du déterminisme génétique de l’homosexualité masculine, car elle place la discrimination homophobe dans le même registre que la discrimination raciale : il s’agirait dans les deux cas d’un traitement injustement différent des personnes sur la base d’une caractéristique biologique qui ne relève manifestement pas d’un choix de l’individu concerné. Avec du recul, ce choix tactique apparaît assez malheureux, car le fait de désigner l’homosexualité comme une fatalité biologique complique peut-être sa condamnation morale mais cela n’exclut absolument pas de la traiter comme une pathologie. Or qui dit pathologie dit thérapie et/ou prévention. Du même coup, on retombe sur les funestes pratiques d’évitement de l’homosexualité par des parodies de psychothérapie, voire le dépistage génétique prénatal… mais ce dernier est heureusement une chimère.

Il est frappant de voir comme la réception sociale de ce genre de recherches en génétique comportementale humaine est complètement surdéterminée par des positions idéologiques, d’ailleurs souvent contradictoires : sur le « gène gay », les défenseurs de droits des gays étaient pour, la droite religieuse était contre. Mais rappelez-vous les controverses plus anciennes sur l’hérédité de l’intelligence: la droite était pour (il faut bien que les riches puissent croire que leurs talents innés expliquent leur bonne fortune), la gauche était contre (si la nature humaine est trop contrainte par des déterminations biologiques, comment changer la société ?). Souvent les chercheurs concernés lèvent les bras au ciel en clamant qu’ils ont été mal compris, mais ce sont parfois les premiers à se faire mousser en suggérant ces interprétations génératrices de grands frissons. Comme si ce domaine de recherche se devait absolument de fournir des résultats soit spectaculaires, soit terrifiants. Ou les deux, c’est encore mieux.

Cette surdétermination de controverses scientifiques sur l’hérédité par des agendas politiques est une constante, y compris parmi certains scientifiques, comme l’illustre une brève histoire des idées en matière d’hérédité de l’homosexualité (un peu ancienne mais encore utile) qu’on trouve ici. Essayons donc de mettre entre parenthèses ces implications politiques supposées et de décortiquer l’état de la question: alors, l’homosexualité, c’est les gènes ou c’est l’environnement ? Les deux, mon général, et on peut conclure sans risque de se tromper que l’orientation sexuelle dépend à la fois de la génétique et de ce machin polymorphe appelé « environnement ». Depuis les années cinquante du siècle dernier, des études sur les jumeaux ont mis en évidence la probabilité accrue pour le frère jumeau monozygote d’un homosexuel de l’être aussi. Mais ces recherches étaient entachées de problèmes méthodologiques, liés entres autres au présupposé discutable que l’hétérosexualité représente l’option « par défaut » de l’orientation sexuelle. Néanmoins les études de jumeaux les plus récentes semblent nettement plus solides et confirment l’existence d’une composante génétique relativement importante dans l’orientation sexuelle, du moins chez les hommes (revue et références ici), l’homosexualité féminine étant probablement assez fondamentalement différente. L’héritabilité de l’homosexualité masculine se situe dans une fourchette de 39 à 48%, ce qui veut dire que dans les populations étudiées, environ 40% des différences d’orientation sexuelle sont explicables par des différences génétiques.

Trouvaille spectaculaire ? Pas vraiment, et cela pour de nombreuses raisons. D’abord, l’héritabilité est un concept populationnel, qui ne permet pas de tirer des conclusions sur les individus. L’héritabilité mesure la corrélation entre la diversité d’un phénotype (c’est-à-dire d’une certaine caractéristique des individus, en l’occurrence l’orientation sexuelle) et la diversité génétique de la population. L’héritabilité d’un phénotype peut changer si la composition génétique de la population change, ou que des variables environnementales pertinentes changent aussi. Le cas classique, c’est l’héritabilité de la taille. Dans les populations non précarisées des pays riches, la taille des enfants devenus adultes ressemble beaucoup à celle de leurs parents; l’héritabilité est très élevée, de l’ordre de 80%. Est-ce à dire qu’un mécanisme génétique inflexible détermine la croissance des enfants de façon prépondérante, ne laissant qu’un rôle tout à fait mineur à l’environnement et en particulier l’alimentation ? Évidemment non, et pour s’en convaincre il suffit de considérer l’héritabilité de la taille à d’autres époques ou chez des populations moins prospères d’aujourd’hui, qui est nettement moindre. Une explication plausible est que chez nous, la grande majorité des enfants ont une alimentation suffisante – voire plus - et sans carences majeures. Du même coup, la variable « nutrition » n’est plus tellement variable justement; et comme elle est fixée à un niveau relativement optimal, les différences de taille vont surtout refléter la variabilité génétique, à savoir des différences dans les propensions génétiques à être plus ou moins grand. Puisque la variabilité de l’environnement est faible, les effets de la diversité génétique sont plus marqués. Le fait que la taille donne l’impression d’être essentiellement génétique plutôt qu’environnementale est en fait dû… à l’environnement! Il y a encore d’autres raisons qui rendent l’estimation et l’interprétation de l’héritabilité chez l’être humain particulièrement compliquée comme expliqué dans cet article (pour les geeks).

Revenons à l’héritabilité de l’orientation sexuelle. Qu’un homme soit gay ou hétéro, ça n’a pas de sens de dire que les gènes y sont pour 40% et tout le reste pour 60%. Ça n’a pas non plus de sens de dire que l’orientation sexuelle masculine est à 40% fixée une fois pour toutes (« innée ») et à 60% malléable en fonction de facteurs extérieurs à la personne considérée et sur lesquelles on pourrait en principe intervenir (« aquise »). On touche ici du doigt le malentendu le plus fondamental et qui plombe pratiquement toutes ces controverses. C’est l’erreur qui consiste à plaquer sur la distinction hérédité/environnement une notion d’inévitabilité ou au contraire de changement possible. Car il y a un raccourci fautif dans l’air du temps selon lequel si c’est les gènes, on n’y peut rien, si par contre c’est l’environnement, on peut intervenir (de quelle manière est une autre question). Or pour des traits humains complexes, sous la dépendance simultanée de plusieurs gènes et de facteurs environnementaux, l’héritabilité ne permet de tirer aucune conclusion a priori sur l’efficacité d’interventions extérieures. La notion de fatalité génétique, qui hélas est souvent proche de la vérité pour les maladies génétiques mendéliennes dont s’occupe la génétique médicale, n’est pas pertinente ici.

Ce contresens une fois identifié, on voit que les controverses politico-morales que nous évoquions sont bâties sur le sable. On croit parler de biologie alors qu’en fait on parle de déterminisme et de libre arbitre, ainsi que de pratiques sociales et culturelles modelant les comportements de façon plus ou moins impérieuse; et on oublie souvent que les conditionnements éducatifs et sociaux peuvent être aussi contraignants que les gènes. Enfin, il y a ce bon vieux paralogisme naturaliste qui pointe le bout de son nez et nous fait oublier qu’on ne peut pas benoîtement tirer des conclusions normatives des schémas descriptifs et explicatifs que fournissent la biologie, la psychologie et les sciences sociales. Le faux débat sur l’homosexualité faute ou pathologie s’est bien estompé, du moins dans le monde occidental et cela ni à cause, ni malgré les résultats de ces recherches. Et si la persécution des homosexuels est encore si répandue, voire en progrès dans de nombreuses régions du monde, cela n’est pas affaire de science, mais bien d’obscurantisme moral et de bourrage de crâne à visées politiques (signez ici).

Homosexualité et génétique : des conclusions à l’eau tiède, semble-t-il. Alors, la génétique des comportements humains, c’est du pipeau ? En fait, il y a de vraies questions et des questions vraiment profondes, même si elles sont moins sexy. Car on doit se demander comment le développement humain et les comportements résultent de cette imbrication intime de la génétique avec la foultitude de causes de toute nature que le terme « environnement » résume de façon bien imparfaite : le milieu utérin, la nutrition, les interactions enfant-parents et les câlins reçus ou absents, l’éducation, la socialisation, les péripéties de toute nature qui jalonnent une biographie… Question massivement complexe mais non insoluble et sur laquelle un nouveau venu ouvre des perspectives décoiffantes : l’épigénétique. La découverte que le génome est affublé de post-it moléculaires qui marquent durablement certains gènes pour en limiter l’expression change la donne de façon assez spectaculaire. En effet, la mise en place de ces post-it - des marqueurs épigénétiques - semble répondre à des stimuli environnementaux, voire même à des comportements. Les travaux initiaux de Meaney et Szyf à Montréal avaient montré que le comportement maternant ou distrait des rattes induisaient chez leurs petits des attitudes caractéristiques durables touchan à la réaction au stress et que des modifications épigénétiques de l’ADN étaient en cause. L’idée que le matériel génétique n’est pas seulement porteur de l’hérédité classique, mais que par le biais des marqueurs épigénétiques, il forme un nouveau lien causal entre des facteurs environnementaux et des modifications à long terme au niveau neurologique, hormonal, et comportemental est un bouleversement conceptuel dont on ne voit pas vraiment toutes les implications à ce jour. Un nouveau domaine de recherches en plein essor. Et le jour où il se confirmera que certaines de ces modifications épigénétiques sont héritables à travers les générations d’individus, alors les anciens comme votre serviteur qui ont étudié la biologie dans les années 70 et 80 risquent l’infarctus, car cela voudrait dire qu’il y a transmission héréditaire de caractère acquis. Tout ça est encore largement incertain, mais qui sait… Les dogmes, plus ils sont imposants, plus ils font de bruit en tombant.

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Vos favoris de 2010

Ouf, de vraies vacances après le soulagement de la fin de la grève de la faim de Bernard Rappaz.

Et ce n'est pas chaque année qui débute par une éclipse! Du coup je me permets de vous mettre en intro cette magnifique photo de celle de mardi prise par Thierry Legault, avec... en petit en haut à gauche...non mais vous avez vu?... la Station Spatiale Internationale!...Impressionnant.

Mais là, c'est de nouveau le moment de vous faire un best of! Comme l'an dernier, je me base sur la fréquence de vos visites pour vous en faire la liste.

Voici donc, dans l'ordre inverse comme il se doit, les 10 pages les plus lues de 2010:


10- Les émotions qu'on ignore

9- La réforme du système de santé américain


8- Une éthique basée sur la science ?


7- Encore la nutrition forcée

6- Cas à commenter: un boxeur

5- Solidarité avec les catholiques

4- Rappaz: la quatrième solution?

3- Euthanasie ?

2- Soigner le choléra


Et là vraiment vous êtes chou, car l'article le plus lu de 2010 a été:

1- Dons pour Haïti


Celles-là, c'est les plus lues écrites en 2010. Mais parmi celles qui ont été écrites avant, quatre restent dans le top ten des visites. Fugace, la blogosphère? En tout cas les voilà:

4- On reparle d'avortement

3- Le choléra comme symptôme

2- Don d'organes: la Suisse mauvaise élève


1- Diagnostic préimplantatoire

Bonne (re)lecture! Et bonne année 2011 à tous.

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L'évolution du comportement moral

Si l'évolution 'sauvage' peut produire des papillons et des orchidées, pourquoi pas le sens de la justice?

Le Centre de bioéthique et sciences humaines en médecine de Genève organise de 2009 à 2011 une série de conférences sur l'interface entre ce que l'on apprend dans les neurosciences (et la biologie de l'évolution) sur comment des être comme nous raisonnent, vivent des émotions, expriment des jugements moraux, et ce que peuvent en dire des philosophes sur un éventuel impact en philosophie morale et politique.

'L'éthique, c'est tout naturel' se passe au Centre médical universitaire. La prochaine conférence sera donnée ce mercredi 9 juin par la Professeur Sarah Brosnan. Elle sera intitulée:


"The Evolution of Moral Behavior"


Attention : exceptionnellement, cette conférence aura lieu dans la salle 7001 (au lieu de C150).
Coup d'envoi à 18h30. Venez nombreux!

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Pas très évolué, tout ça...

Je n'irai pas écouter Harun Yahya.

Et pas seulement parce que les positions créationnistes qu'il défend sont profondément ridicules (quoique: elles sont encore plus simplistes et naïves que le dessein intelligent). Non, écouter des inanités, cela peut parfois représenter un certain intérêt. Mais en plus de ça, à en juger à la manière dont les auditoires se sont vidés en cours de route lors de ses conférences précédentes, il ne présente même pas ses idées de manière intéressante.

Pourquoi, alors, inquiète-t-il? Il semble très -très- bien financé. Il a le culot astronomique qu'il faut pour simplement affirmer des choses qui sont clairement fausse. Pas "en doute", simplement fausses. C'est ce culot qui a fait l'objet de nombreux pastiches, comme la 'table périodique du Kansas' qui ouvre ce message, ou encore des articles et pseudo-reportages très drôles sur la 'chute intelligente', la 'théorie de la cigogne', la 'Société de la terre plate', ou plus récemment 'L'Armageddon comme alternative au réchauffement climatique'.

Il y a donc matière à rire. Mais pas seulement. L'Europe a été pour le moment largement épargnée par les batailles qui entourent la biologie aux Etats-Unis. Nous nous porterons tous mieux si cela reste ainsi. Il serait regrettable de voir l'énormité des thèses de Yahya donner l'impression que des créationnistes 'plus modérés' sont du coup respectables dans une discussion scientifique. Le fait d'avoir prétendu que la terre est plate ne suffit pas pour trouver ensuite qu'après tout, finalement, considérer la théorie géocentriste dans les écoles n'est pas si pire tant qu'on dit qu'elle est ronde...

Car c'est un domaine où crier très fort pourrait porter des fruits, malgré tout. La théorie de l'évolution est souvent mal comprise. Plus: elle fait parfois peur. C'est une blessure narcissique. Une lady distinguée, contemporaine de Darwin, l'aurait très bien dit: 'Espérons que ce ne soit pas vrai que nous descendons des singes. Mais si c'est vrai, espérons que ça ne s'ébruite pas!'. Bon, pas très glorieux, de mettre là une telle fierté. Comme motif, on fait mieux. Mais le créationnisme se nourrit de cette gloriole.

D'autre ont des motifs plus honorables, mais basés sur des erreurs. Si l'évolution fait parfois peur, c'est aussi parce que certains craignent d'y voir la fin de la morale. Mais en fait, penser que l'évolution nous dicterait d'abandonner l'éthique, c'est à peu près comme penser qu'elle nous dicterait de marcher à quatre pattes. La craindre 'en défense de l'éthique', c'est mal comprendre à la fois l'évolution et l'éthique. Mieux comprendre l'origine de nos intuitions morales. Comprendre que, parce que l'évolution a eu lieu, nous sommes apparenté à toutes les formes de vie découvertes à ce jour.Il n'y a pas là d'attaque sur l'éthique. Au contraire, voilà des bases pour approfondir notre vie morale.

Un discours créationniste en Suisse, à la longue, pas si sûr que ça ne marche pas du tout...et voilà une raison de plus pourquoi Yahya inquiète.

Et puis Harun Yahya inquiète sans doute aussi parce qu'il s'inscrit dans une mouvance qui semble appeler au retour des théocraties. Présenter des écrits sacrés comme des vérités scientifiques et leurs interprétations comme la réalité du monde, ça nous rappelle Galilée et bien d'autres dont, plus près de chez nous, Michel Servet. Ça nous rappelle des régimes politiques, disons, indésirables. Et ces idées là, ce n'est bien sûr pas seulement sur le plan scientifique qu'elles sont rétrogrades...

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Les émotions qu'on ignore

Demandez à quelqu'un de vous faire la liste des cinq sens, à peu près n'importe qui vous les sortira facilement. Reprenez la même personne, et demandez-lui la liste des émotions fondamentales, pas sûr. Et en fait, même si une liste de base existe, elle n'est pas exhaustive et reste en discussion. Elle compte à la base six émotions: la joie, la tristesse, la colère, la peur, la surprise, et le dégoût.

Simpliste? Sans doute. Voici quelques unes des émotions récemment décrites comme 'candidates' à être incluses dans cette liste:

-L'élévation, le sentiment de connexion et d'émerveillement qui nous donne l'impression de nous élever au-dessus de nous-même...Cette émotion est rare, mais nous l'aimons beaucoup.

-L'intérêt, ou la curiosité, la faim d'apprendre...

-La reconnaissance, qui nous motive à faire du bien à qui nous en a fait, mais qui nous lie en fait souvent plus profondément les uns aux autres qu'un simple 'prêté pour un rendu'...

-La fierté, une émotion auto-évaluatrice, comme la honte, la culpabilité, ou la gêne, et qui peut donc avoir deux faces selon que l'évaluation à laquelle on se livre est 'correcte' ou non...

-La confusion, ou l'impression que les choses sont étranges et qu'il doit donc y avoir quelque chose qui nous échappe, qu'il faut changer notre manière de regarder notre situation. Vraiment une émotion? Pas sûr. Comme la plupart des autres listées ici d'ailleurs. Trop cérébrale peut-être. Mais la surprise l'est aussi...

Certaines émotions sont nommées dans certaines langues seulement. D'autres, qui sembleraient importantes, n'ont pas de nom. On connaît par exemple en allemand la Schadenfreude, le bonheur du malheur d'autrui. Aucune langue ne semble en revanche identifier le bonheur du bonheur d'autrui. Dommage.

Mais trêve de théorie: certains d'entre vous sont probablement encore en vacances. Si vous n'avez pas encore vu le film 'Home' de Yann Arthus-Bertrand, c'est l'occasion de voir lesquelles de ces émotions il suscite en vous. Vous me direz après lesquelles c'était, hein?

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Le point de vue du maïs



De temps en temps, il faut voir le monde à travers des yeux improbables. Le 'point de vue' du maïs ne vous a peut-être jamais tenté, mais regardez...

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Vos favoris de 2009

Ce blog a désormais assez d'âge pour que je me permette un best of!

Alors, malgré les déboires récents de la démocratie là d'où je vous écris, et parce que vous êtes des gens éclairés n'est-ce pas, je me base sur la fréquence de vos visites pour vous en faire la liste.

Voici donc, dans l'ordre inverse comme il se doit, les 10 pages les plus lues de 2009:


10: Quand l'altruisme est dans notre intérêt

9: Initiative sur l'assistance au suicide en EMS

8: Un très très mauvais anniversaire

7: Quelques conseils en cas de pandémie

6: Le créationnisme européen

5: Diagnostic préimplantatoire

4: On reparle d'avortement

3: La culture scientifique, c'est quoi?

2: Rougeole, une épidémie d'ignorance

Et clairement, de loin, la page la plus lue:

1: Don d'organes: la Suisse mauvaise élève

Bonne (re)lecture! Et bonne année 2010 à tous.

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L'addiction, le côté obscure de l'apprentissage

'Faites en sorte, en construisant une théorie morale ou en projetant un idéal moral, que le caractère, la méthode de décision, et l'action prescrites soient possibles, ou perçues comme telles, pour des êtres comme nous.' ('principe de réalisme psychologique minimal', Owen Flanagan, 1991)

Vouloir séparer l'éthique de ce que l'on appelle en général 'la nature humaine', est illusoire. Mais tout repose sur ce que l'on entend par 'séparer' et 'nature humaine'... Sans doute aussi 'vouloir', 'éthique' et 'illusoire', en fait. Du coup, ce terrain est truffé de questions très intéressantes. Ces questions, les neurosciences se les posent de plus en plus concernant, justement, notre raisonnement moral.

Le cycle de conférences 'L'éthique, c'est tout naturel', organisé par le Centre de bioéthique et sciences humaines en médecine de Genève, se poursuit autour de cette interface entre ce que l'on apprend dans les neurosciences sur comment des être comme nous raisonnent, vivent des émotions, expriment des jugements moraux, et ce que peuvent en dire des philosophes sur un éventuel impact -ou pas- en philosophie morale et politique.

La prochaine conférence, c'est le 9 décembre. Elle sera intitulée 'L'addiction, le côté obscure de l'apprentissage', et sera donnée par le Professeur Christian Lüscher. Coup d'envoi à 18h30 au Centre médical universitaire. Venez nombreux!

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Lire les émotions dans le cerveau

'Faites en sorte, en construisant une théorie morale ou en projetant un idéal moral, que le caractère, la méthode de décision, et l'action prescrites soient possibles, ou perçues comme telles, pour des êtres comme nous.' ('principe de réalisme psychologique minimal', Owen Flanagan, 1991)

Vouloir séparer l'éthique de ce que l'on appelle en général 'la nature humaine', est illusoire. Et du coup cela pose une série de questions très intéressantes. Ces questions, les neurosciences se les posent de plus en plus concernant, justement, notre raisonnement moral.

Le cycle de conférences 'L'éthique, c'est tout naturel', organisé par le Centre de bioéthique et sciences humaines en médecine de Genève, se poursuit autour de cette interface entre ce que l'on apprend dans les neurosciences sur comment des être comme nous raisonnent, vivent des émotions, expriment des jugements moraux, et ce que peuvent en dire des philosophes sur un éventuel impact en philosophie morale et politique.

La prochaine conférence, c'est le 18 novembre. Elle sera intitulée 'Lire les émotions dans le cerveau', et sera donnée par le Professeur Patrik Vuilleumier. Coup d'envoi à 18h30 au Centre médical universitaire. Venez nombreux!

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Le créationnisme européen

Si la science, la religion, la biologie, le créationnisme, et même l'éthique (ça fait beaucoup) vous intéresse, allez vite écouter le ballado de Scepticisme scientifique, Jean-Michel Abrassart interview cette semaine Antoine Vekris, alias OldCola.

Non, je ne vais pas vous le résumer: allez-y voir.

Bon, OK, je craque pour deux points que je vous résume quand même. Tout d'abords, le créationnisme n'est plus rangé bien tranquillement au delà de l'Atlantique. Tiens: en 2007, l'enseignement de la création biblique sur le même plan que l'évolution, dans un cours de biologie, a été corrigée in extremis avant la diffusion d'un manuel scolaire...bernois.

Le deuxième point est bien sûr éthique. Le discours actuellement le plus courant sur la science et la religion est le Non-Overlapping Magisteria (NOMA). L'idée que l'approche scientifique et la foi religieuse sont parfaitement compatibles car la science s'occupe de décrire le monde, et la foi s'occupe de 'questions de sens et de valeurs morales'. Laissons pour le moment le sens de côté, pas que ce soit sans importance, mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui. Concernant les valeurs morales, la doctrine du NOMA est simplement inexacte. Le domaine moral ne dépend pas des religions. Un 'détail' que, soit dit en passant, Platon avait déjà vu il y a pas mal de temps. Dans l'Euthyphron, il met en scène Socrate posant la question suivante:

'Une action est-elle bonne parce que les dieux l'ordonnent?

Ou bien les dieux l'ordonnent-ils parce qu'elle est bonne?'

Euthyphron commence par choisir la première option. Une action est bonne parce que les dieux l'ordonnent. Mais alors il faudrait, se voit-il rétorquer, obéir aux dieux même s'ils nous ordonnaient une chose ignoble? Pour prendre un exemple chrétien, quand avez-vous pour la dernière fois lapidé un membre de votre famille qui aurait eu une autre religion ? Pour citer un commentaire sans doute apocryphe : à cette époque, Notre Seigneur était encore bien jeune… Lorsqu’on lit un texte sacré pour y trouver des fondements moraux, on fait des choix, et c'est parfaitement légitimes.

C'est donc que les dieux ordonnent une action parce qu'elle est bonne, poursuit Euthyphron. Mais alors, poursuit Socrate, il y a quelque chose que les dieux reconnaissent dans une action, qui la rend bonne, et qui ne dépend pas d'eux...! Du coup, si nous sommes capables de faire des distinction entre les bons et les moins bons commandements divins, c’est que nous avons forcément nous aussi une source de jugement moral différente de la religion.

CQFD

Que le domaine moral ne dépende pas du domaine religieux doit nous soulager. Heureusement! Car si notre faculté morale dépendait de nos religions, notre éthique dépendrait ... de leur vérité. Vu le nombre d'énoncés religieux qui ont été falsifiés par la démarche scientifique au cours des siècles, on sera alors dans de beaux draps. Même les personnes croyantes, au fond, ne tirent pas leur éthique de leur foi. Si vous en êtes, posez-vous la question d'Euthyphron et vous verrez. Peut-être que vous associez votre foi et vos valeurs morales. Peut-être pensez-vous que Dieu vous surveille, peut-être vous aide. Mais tout cela est très différent.

Le rapport avec l'image? Elle montre à quel point c'est absurde de vouloir enseigner des 'théories' mythologiques sur le même plan que la vrai vie, comme souhaitent le faire les tenants du créationnisme et du 'dessein intelligent'. Mais donnerait-on le même statut à la 'théorie de la cigogne' dans un cours d'éducation sexuelle? The Onion, un des meilleurs journaux satiriques de la toile, a fait quelque chose de similaire avec une pseudo-théorie de la 'chute intelligente' comme alternative à la gravité. J'aime bien aussi le petit côté girl power de cette image. Mais si vous êtes une lectrice féministe et que vous trouvez que c'est trop objectifiant, que cette image est un reflet de détournement d'image des femmes, plutôt que d'humour et de confiance, voici une chanson pour me faire pardonner. Elle risque bien de plaire aux autres aussi, au fait...

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L'éthique...c'est tout naturel

'Faites en sorte, en construisant une théorie morale ou en projetant un idéal moral, que le caractère, la méthode de décision, et l'action prescrites soient possibles, ou perçues comme telles, pour des êtres comme nous.'

Ce 'principe de réalisme psychologique minimal', exprimé par Owen Flanagan en 1991, rappelle un point très important. Vouloir séparer l'éthique de ce que l'on appelle en général 'la nature humaine', est illusoire. Et du coup cela pose une série de questions très intéressantes.

C'est quoi, 'ce qui est possible pour des êtres comme nous'?

Et si nous constations que ce qu'on considère comme 'moralement juste' est hors de notre portée: cela cesserait-il d'être 'moralement juste'? Dans quelles conditions? Pourquoi?

Ca veut dire quoi, d'abords, 'hors de notre portée'?

Et puis qu'est-ce qui fait que nous considérons une action comme 'moralement juste'? Y a-t-il des 'illusion d'optiques' de l'éthique?

Ces questions, les neurosciences se les posent de plus en plus concernant, justement, notre raisonnement moral. Comment faisons-nous ça, en pratique? Si on observe notre cerveau, qu'y voit-on lorsqu'on est en plein dilemme? Certains résultats interrogent nos idées préalables. Par exemple, on sait que notre engagement émotionnel varie selon les scénarios qu'on nous présente, et que cela donne à l'arrivée des conclusions qui semblent contradictoires. Nos intuitions nous aident-elles? Nous trompent-elles? Ces questions sont fascinantes.

Elles vont faire l'objet d'un cycle de conférence que je vous invite à suivre. Le Centre de bioéthique et sciences humaines en médecine de Genève lance ce 14 octobre une série de conférences sur cette interface entre ce que l'on apprend dans les neurosciences sur comment des être comme nous raisonnent, vivent des émotions, expriment des jugements moraux, et ce que peuvent en dire des philosophes sur un éventuel impact en philosophie morale et politique.

'L'éthique, c'est tout naturel' se passe au Centre médical universitaire. La première conférence est intitulée 'Morality and the Social Brain', et sera donnée par la Professeure Patricia Churchland. Coup d'envoi à 18h30. Venez nombreux!

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Notre autre morale darwinienne

Vous trouvez que je vous parle beaucoup d'évolution ces temps? Eh bien ce n'est pas seulement parce que c'est une année Darwin, ni uniquement parce que les liens entre la biologie de l'évolution et l'éthique sont incompris. Non, en comprenant mieux comment marche la sélection naturelle, on peut ... mieux aider nos semblables!

Cet autre lien entre la biologie de l'évolution et la bioéthique (ici celle de la santé publique) est expliqué dans la conférence enregistrée ici. Paul Ewald y explique comment, si l'on pose les bonnes questions, on peut quasiment en venir à 'domestiquer les bactéries'. Comment faire un truc pareil? Actuellement, lorsqu'un micro-organisme nous cause du mal, soit on le tolère (quand on n'a pas le choix, ou qu'il est bénin, ces deux conditions s'appliquent au rhume par exemple), soit on prend des antibiotiques. En d'autres termes, on lui tape dessus.

Mieux comprendre les mécanismes de sélection naturelle qui opèrent sur les micro-organismes permet de faire quelque chose de plus subtil: leur tirer le tapis sous les pieds. Ou en tout cas tirer le tapis sous les pieds de leur capacité à nous rendre gravement malades. Comme point de départ, deux postulats tous simples. Si vous êtes une bactérie ou un virus, et que vous dépendez de la mobilité de votre hôte pour être transmis, vous serez mieux transmis si vous ne causez pas une maladie trop grave. Une personne très malade ne bouge pas beaucoup, pour vous c'est un problème. Par contre, si vous ne dépendez pas de sa mobilité, alors vous vous porterez mieux si vous exploitez davantage les ressources de votre hôte, quitte à le rendre très très malade. S'il ne bouge pas, pour vous ce n'est pas grave. Comment cela s'applique-t-il aux maladies humaines? Deux exemples pour illustrer ça.

La malaria est un excellent exemple d'une maladie qui n'a pas besoin que l'hôte humain ne bouge. Les moustiques s'en chargent avec une efficacité redoutable. Ici, le modèle évolutionniste prédit que si l'on coupe l'accès des moustiques aux personnes très malades, la pression de sélection se mettra à favoriser les parasites qui laissent les gens assez bien pour vaquer à leurs occupations. Comment faire ça? En bloquant aux moustiques l'accès aux habitations. Les moustiques vont alors piquer surtout des personnes valides. Dans les années 30 aux États-Unis, ça a même été fait. Et vous savez quoi? Ca marche! La maladie devient plus bénigne en l'espace de quelques années, et sa prévalence chute: bingo.

La diarrhée infectieuse est un peu plus compliquée. Là, la maladie est typiquement transmise soit de personne à personne, soit par de la nourriture contaminée, soit par l'eau. Et le mode de transmission change la pression de sélection. Pour transmettre par voie directe ou par la nourriture, il faut plutôt pouvoir bouger. Pour transmettre par l'eau, non. La description, je sais, est un peu graphique, mais tôt ou tard quelqu'un portera votre linge à la rivière, et les agents infectieux en profitent. Quelles prédiction peut-on en tirer? Eh bien que si la transmission par l'eau est facile, la maladie sera plus virulente. Et si l'on coupe la transmission par l'eau, elle le sera moins. Bien involontairement, cette 'expérience' a même eu lieu durant le cours de l'épidémie de choléra El Tor en Amérique du Sud. Et devinez quoi? Dans les pays où l'eau est mieux protégée, l'épidémie s'est adoucie avec le temps. Dans les pays où l'eau se contamine beaucoup, la virulence, au contraire, a augmenté. Non seulement on diminue le nombre de victimes en sécurisant l'eau, mais en plus les malades sont moins malades.

Le lien avec l'éthique?
C'est que tant que ces mécanismes restent méconnus, ou inappliqués, nos stratégies peuvent être non seulement moins efficaces, mais parfois carrément délétères. Prenons l'exemple de la diarrhée. Si l'on traite le choléra avec des antibiotiques sans protéger l'eau, que va-t-il se passer? On va sélectionner des souches plus virulentes, simplement en laissant ouverte la voie de transmission par l'eau. Et l'on va aussi sélectionner des souches résistantes aux antibiotiques. Si par contre on sécurise l'eau, on va non seulement diminuer la gravité de la maladie, mais aussi faire reculer la résistance aux antibiotiques. Après tout, plus les malades sont malades et plus on aura tendance à leur en donner. Si la maladie s'adoucit par contre, on en prescrira moins, et la résistance reculera. Une parfaite occasion pour améliorer, par des outils biologiques, notre manière de faire face à des maladies graves et négligées. Quelle erreur de ne pas les utiliser davantage...

L'affiche qui illustre ce message montre d'ailleurs à la fois où nous avons progressé et où, non. OK, on sait désormais que ce n'est pas l'eau froide, mais l'eau non bouillie qui est un danger. Pas les légumes et les fruits verts, mais ce qui ne remplit pas les règles standard 'boil it, cook it, peel it, or forget it'. Que les courants d'air ne transmettent pas ces germes.
Ne pas prendre de traitement sans avis médical, par contre, ça reste de rigueur. Et l'autre chose qui n'a pas changé, malheureusement, c'est l'attention que l'on offre aux démunis. Aujourd'hui, si ces épidémies frappent surtout des pays pauvres, c'est en partie parce que justement elles sont favorisées par le manque d'infrastructures de bases comme l'eau courante propre, ou des moustiquaires aux fenêtres. A l'époque déjà...vous avez vu ce qui est écrit en bas de l'affiche? Vous n'arrivez pas à lire? Dans la plus petite écriture, il est indiqué que 'Un traitement et des conseils médicaux sont disponibles pour les pauvres à tout heure du jour et de la nuit en se présentant à la station de chaque unité'. C'est minuscule. Un hasard? Mince, sans doute non...Et dans une épidémie, encore davantage qu'habituellement, c'est vraiment pas malin.

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Viva la evolución

Si la théorie de l'évolution reste largement incomprise alors même qu'elle est devenue la langue maternelle de la biologie actuelle, c'est un peu parce que trop souvent on ignore à la fois ce qu'est l'évolution...et ce qu'est une théorie. Si le sujet vous intéresse un tant soit peu, allez vite lire l'excellent dossier que vient de publier la revue Campus (c'est le journal de l'université de Genève).

Je ne vais pas vous le résumer. C'est en ligne, les articles sont courts, ils sont tous excellents: allez voir. Pour ceux qui auraient besoin de plus d'encouragement, voici déjà les titres:


'Nous cherchons du sens là où il n'y en a pas'

'Lire l'évolution dans les gènes'
'Le créationisme a débarqué en Europe'
'Le "darwinisme social" est une contradiction'
'Rien de tel qu'une extinction de masse pour doper la biodiversité'
'Et Dieu créa Darwin'

Bon, je vous ai dit que je n'allais pas résumer, mais je vais quand même commenter la photo. Un des mythes démystifiés par le dossier est l'idée, très répandue mais fausse, que l'évolution représente un progrès. En fait, l'évolution représente...une évolution! Pas de direction, pas de plan, pas d'amélioration inhérente si ce n'est dans l'adaptation à un milieu donné, à une époque (assez longue, soit) donnée. Que change le milieu, et ce qui était jusqu'alors utile ne le sera plus nécessairement.

Pour ceux qui veulent en lire davantage, je précise aussi que le dernier article est un entretien avec Pascal Engel, traducteur en français de 'Darwin est-il dangereux?'. Ce livre semble malheureusement épuisé en traduction mais il reste disponible en anglais ici.

Voilà pour l'évolution.

Alors est-ce une 'théorie'? Oui! Mais pas au sens où l'entendent ceux qui voudraient n'y voir 'qu'une théorie'. La différence? Elle est expliquée dans cette vidéo. C'est même rare de voir ça expliqué si clairement.

Il y a en fait une troisième raison pour laquelle la théorie de l'évolution est incomprise
: la crainte qu'elle ne signe la fin de la morale humaine, de sociétés justes, des valeurs qui nous importent. Ce point est abordé dans l'article consacré à ce qu'on a appelé, en fait à tort, le 'darwinisme social'. C'est une des qualités du dossier que d'avoir abordé, de front, aussi cette question-là.

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Attendre, attendre...

Nos pauvres têtes blondes ont bon dos. Après toutes les formes diverses et variées de tests d'intelligence cognitive, émotionnelle, les résultats scolaires, et toute l'expérimentation qui va avec le développement pédagogique auprès des petits enfants, voilà t'y pas qu'on invente une nouvelle sorte de torture.

Sauf que celle là, elle est fascinante. Imaginez: vous donnez à un enfant un marshmallow. Vous lui dites que vous allez partir, le laisser seul avec, et que dans 15 minutes (15 minutes!!! autant dire une éternité) vous reviendrez voir s'il l'a mangé ou non. S'il est encore là, il en aura un deuxième. La double mise. Il pourra les manger tous les deux. Chic! Mais pour cela il doit résister à la tentation, et faire preuve de capacité à accepter un délai de gratification.

On se reconnait tous dans cette situation. La vidéo qui se trouve ici est terriblement chou. On se tord d'empathie pour les gamins comme celle de l'image, qui tentent par tous les moyens de ne pas manger leur bonbon.

Là où ça devient troublant, c'est que le tiers qui y parvient se retrouve à travers des cultures très différentes. Une difficulté, et une capacité, transversale à notre espèce, il semble.

Et là où ça devient carrément troublant c'est que lorsqu'on suit ces enfants, ceux qui parviennent à résister s'en tirent mieux dans l'existence. Oui, quelque soit le chemin choisi semble-t-il.

Ça vous rappelle des choses? Non, je ne veux pas parler de votre vie, même si oui ça vous rappelle sans doute des choses là aussi. Mais cette expérience est un exercice de la modération qui sert à rendre la vie meilleure. Selon certaines morales antiques, la recette d'une bonne vie, où bonne veut dire à la fois juste et heureuse.

L'histoire, malheureusement, ne dit toujours pas si ça peut s'apprendre...

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La culture scientifique, c'est quoi?

Deux mauvaises nouvelles. La première, rapportée par Phil Plait dans 'Bad Astronomy', c'est que seuls 53% des américains savent qu'un tour de la terre autour du soleil prend un an. La deuxième, soulignée par Dr Goulu sous le titre 'inculture scientifique', eh bien c'est qu'en Europe, on ne fait guère mieux.

Et ce malgré le fait que la plupart des américains interrogés estiment que l'enseignement scientifique est 'absolument essentiel' ou 'très important'.

Une de ces études rapporte aussi une augmentation de la croyance à toute une série de phénomènes paranormaux. Plus inquiétant que la méconnaissance de faits (un an solaire...dure un an), donc, l'impression d'une inculture croissante sur ce qui fait qu'un énoncé est scientifiquement fondé.

J'avais déjà évoqué ici sous le terme de 'dénisme' l'usage de tactiques rhétoriques visant à donner l'impression qu'un débat légitime existe, quand ce n'est en fait pas le cas. Et le fait que ces stratégies marchent (en plus il y en a d'autres) est quand même un peu un signe de notre inculture scientifique...

L'importance de tout cela? Parfois, aucune. Que m'importe-t-il s'il vous plait de croire que la position des planètes a une influence sur votre vie amoureuse? Mais d'autres discussions où se révèle ce manque de culture scientifique sont plus inquiétantes. Notre longue épidémie de rougeole suisse n'en est qu'un petit exemple. Ce paysage est large, et s'étend de l'opposition à la vaccination jusqu'au négationnisme historique, en passant par le créationnisme biblique littéral et le dessein intelligent. Le fait que tous ces discours fonctionnent si bien devrait nous faire réfléchir. Manquer de culture scientifique, c'est renoncer à des outils d'orientation importants dans un monde où la science et la technologie tiennent une place importante: on parie notre vie sur elles à chaque médicament, à chaque ascenseur, tant qu'à faire autant savoir de quoi il en retourne. Plus grave: justement à cause de l'indiscutable importance de la science dans nos vies, il peut être très tentant de 'déguiser' un argument en approche scientifique, pour en obtenir l'autorité à moindre prix. Et évidemment, moins on sait faire la part des choses, mieux ça marche...

Apprendre le genre d'esprit critique qui fait la base de l'approche scientifique est en fait plus important que d'enseigner les connaissances qui en résultent. A cet exercice, quel serait votre niveau? Faites le test: c'est ici. Aux sept points résumés dans ce site, on aurait pu en ajouter un: la science questionne les apparences, et cherche l'explication la plus simple plutôt que celle qui 'semble la plus naturelle' (dans le sens qu'elle nous viendrait le plus spontanément). Une anecdote qu'on attribue à Wittgenstein illustre très bien ça:

'Je me suis toujours demandé'
aurait-il dit 'pourquoi les gens ont si longtemps pensé que le soleil tourne autour de la terre...'
A quoi un ami aurait répondu: 'Probablement parce que les apparences vont dans ce sens...'
Et Wittgenstein de rétorquer: 'Hmmm...et quelles auraient été les apparences si les apparences avaient été dans le sens que la terre tournait autour du soleil?'

Une manière rapide et relativement sûre de débusquer une démarche pseudo-scientifique est de poser à votre interlocuteur la question suivante:

'Quelles données vous faudrait-il pour vous convaincre que vous avez tort?'


Qui ne sait que répondre, écarte la question ou donne une réponse impossible, ne relève pas d'une approche scientifique. Qui prétend malgré cela que ne pas le croire est dogmatique ne sait pas de quoi il parle. Ou alors il cherche à vous manipuler. Dans un cas comme dans l'autre, il y a problème...

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Notre morale darwinienne

Un certain Charles Darwin aurait 200 ans aujourd'hui. Alors bon, d'accord, l'évolution n'est pas précisément un scoop. Cette théorie (le terme peut prêter à confusion mais une excellente explication est ici) fut publiée il y a presque juste 150 ans. Mais c'est donc à double titre que 2009 est l'année Darwin. Toute une série de festivités scientifiques sont prévue dans de nombreux pays, et en Suisse ce site en centralise les annonces.

Quel rapport avec l'éthique? Beaucoup. D'abord, si pas mal de gens persistent à douter que l'évolution ait effectivement donné lieu à la diversité de la vie, des amibes à nos voisins de pallier, ce n'est pas seulement parce que comprendre l'évolution est compliqué. C'est aussi parce que c'est une blessure narcissique. Une lady distinguée, contemporaine du grand Charles, l'aurait très bien dit: 'Espérons que ce ne soit pas vrai que nous descendons des singes. Mais si c'est vrai, espérons que ça ne s'ébruite pas!'. Alors d'accord, on peut comprendre que nous ayons assez d'ego pour nous juger si infiniment supérieurs aux animaux qu'avoir des ancêtres communs nous blesse. Mais avouez que cette raison n'est pas très montrable. De la fierté à n'en pas être fiers. Comme motif, on fait mieux. Surtout quand il s'agit de refuser ce qu'une observation lucide du vivant peut nous apprendre, y compris sur nous-même.

Mais il y a un autre lien avec l'éthique, et qui est plus subtile. Car une des raisons pour lesquelles l'évolution se fait encore des ennemis alors qu'elle est devenue la langue maternelle de la biologie moderne, c'est que certains craignent que dès lors que l'évolution est vraie, alors c'est la guerre de tous contre tous, il est légitime que le plus fort gagne, bref les valeurs foutent, pour de bon ce coup-ci, le camp.

En fait, rien n'est plus faux. Malgré toute la force des images qu'évoquent des phrases comme 'la survie du plus fort'. Bien sûr, une valeur comme ça n'en serait pas franchement une, c'est vrai. Mais même s'il faut forcément simplifier un peu (les biologistes parmi les lecteurs me pardonneront j'espère), ce que prédit l'explication de l'évolution par la sélection naturelle, c'est en fait que toute caractéristique héritable qui offre un avantage, même faible, dans un environnement donné, va y devenir plus fréquente qu'une caractéristique neutre ou désavantageante. N'importe laquelle. Et ça, ça veut dire que les caractéristiques présentes aujourd'hui le sont, jusqu'à preuve du contraire, parce qu'elles offrent ou ont offert un tel avantage. Toutes. Très probablement, donc, même nos intuitions morales, Y compris l'altruisme, la générosité, le sacrifice de soi, tout ce qui semble être tellement aux antipodes de la nature sauvage que l'évolution semble dépeindre. Et finalement, est-ce si étrange? Si l'évolution 'sauvage' peut produire des papillons et des orchidées, pourquoi pas le sens de la justice? Darwin, que ces successeurs n'ont pas toujours lu, l'avait d'ailleurs très bien compris. Car comment vouloir expliquer les origines de qui nous sommes sans se rendre compte que notre conscience morale fait partie de cela? Penser que l'évolution nous dicterait d'abandonner l'éthique, c'est à peu près comme penser qu'elle nous dicterait de marcher à quatre pattes.

Scruter nos valeurs par la lunette de l'évolution, c'est en fait tenter de mieux comprendre comment ça se fait que nous ayons cette forme-là de conscience morale. Un peu comme l'évolution explique aussi comment ça se fait que nous marchions debout. Déstabilisant? Peut-être. Si l'on a besoin de penser que notre conscience morale est dictée par Dieu, par exemple, alors oui: songer qu'elle se serait en fait affutée au fil des millénaires en se complexifiant telle un figuier, le sonar d'une chauve-souris, ou le délicat mécanisme de notre oreille interne, ça peut bousculer nos repères. Mais sur le plan strictement moral qu’importe, dès lors que nous sommes d’accords que nos valeurs nous importent. Mieux: en donnant à nos valeurs une explication biologique, l'évolution en ancre résolument les origines dans ce qu'il y a de plus inécartable en nous. On aurait presque le droit d'être un peu rassurés...

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Quand l'altruisme est dans notre intérêt

C'est l'histoire de divorce la plus sanglante et la plus incroyable de ces derniers temps.
Un chirurgien, qui a fait don d'un de ses reins à son épouse en 2001, demande qu'elle le lui rende ou lui verse plusieurs millions de dollars.

Bon, elle l'aurait trompé, et c'est elle qui aurait demandé le divorce. En plus les négociations de garde parentale seraient dures. Des circonstances où bien des gens se fâchent en effet. Et avancent même des choses absurdes pour négocier.

Mais au delà du côté vaudeville-fiction, cette histoire touche et questionne. Donner un rein, c'est un des exemples de générosité altruiste par excellence. Mais pourquoi est-on généreux? En l'occurrence, le mari fâché déclare que sa première priorité était de sauver la vie de sa femme, mais que comme ses problèmes de santé pesaient sur leur mariage, il était content de pouvoir en même temps améliorer la situation de leur couple. Altruiste? Égoïste? Généreux? Pragmatique? Éthique ou pas éthique? Un peu de tout ça? Cette histoire illustre bien à quel point ces catégories peuvent être simplistes.

Parce que finalement, le mariage est un petit peu censé être un terreau fertile à ce qu'un terme technique appelle l'altruisme réciproque. En termes biologiques, l'altruisme réciproque c'est une 'aide proposée à perte et sans condition par chacun des organismes, et créant un bénéfice commun'. On relève aussi 'qu'un geste altruiste qui coûte trop en l'absence de bénéfice fini par disparaître' A chacun de juger selon ses causes de disputes à quel point ce calcul peut être précis...

Tout ce que l'on fait au nom des liens qui nous unissent avec d'autres humains (espèce sociale oblige), peut être à la fois généreux et dans notre propre intérêt. Du coup on a tendance à être plus généreux avec nos proches. Moment d'honnêteté totale: je donnerais un organe à un membre de ma famille, si c'était nécessaire, ou à d'autres personnes très proche, mais à un passant? Malgré des exceptions retentissantes (qui pour certains représentaient d'autres intérêts), et qui suscitent une de ces discussions de bioéthique moins connues, la plupart des gens ne le feraient pas. J'en fais partie. Si vous avez besoin d'un rein et que je ne vous connais pas, ne m'appelez pas. Prétendre le contraire serait hypocrite.

Ce qu'on fait au nom d'un lien, parce qu'on aime quelqu'un, parce que son intérêt fait partie du notre, est parfois très difficile à distinguer de ce que l'on fait parce qu'on s'y sent forcé par quelqu'un d'autre. C'est là une des difficultés à protéger la liberté des donneurs vivants d'organes; une des difficultés classiques de l'éthique clinique. Pour les personnes intéressées, il y a des commentaires sur ce point ici, ici, et ici. Mais on voit aussi du coup à quel point c'est dur aussi pour cela quand un lien se coupe. On ne divorce pas d'avec ses parents, sa fratrie, sa descendance, mais on divorce assez souvent d'avec son conjoint.

Et l'altruisme réciproque n'est qu'un exemple parmi d'autres. Même des expressions comme 'je ne pourrai plus me regarder dans le miroir si je fais ça' montrent à quel point une forme de considération pour notre intérêt est au cœur-même de ce que nous considérons comme le plus moral en nous. Et comment en serait-il autrement? Un monde où notre souci de nous et notre souci d'autrui serait complètement séparé, eh bien il serait bien différent, et sans doute pas en bien.

En fait, c'est l'opposition de ces deux catégories qu'il faut revoir. Ou alors l'idée que quelque chose que je fais dans mon propre intérêt aussi, est forcément égoïste. Pas au sens moral en tout cas. De plus en plus, il s'avère que pour les membres de l'espèce interdépendante que nous sommes, une bonne dose d'altruisme fait partie de notre intérêt bien pensé. Cela vous rappelle quelque chose? Pour Adam Smith, 'nous n'attendons pas notre dîner de la bienveillance du boucher ou de celle du marchand de vin (...) mais de la considérations qu'ils ont de leur propre intérêt'. Et bien ici c'est l'autre face de la pièce, le contraire qui est aussi vrai. Il se trouve que nous nous portons mieux, donc que nous servons mieux notre propre intérêt, si nous collaborons avec d'autres, donc si nous tenons compte d'eux, si nous sommes honnêtes et donc fiables, ou du moins si nous en avons la réputation.

Mais il se trouve que faire semblant est une stratégie coûteuse, donc pas toujours intéressante même si l'on est cynique.

Cette interface entre ce que l'on fait pour soi et ce que l'on fait pour d'autres, une équipe de chercheurs dirigés par Ernst Fehr à l'Université de Zurich s'y penche avec des résultats fascinants dont certains ont été résumés récemment par la TSR (la vidéo est ici). Non seulement le fair-play joue un rôle d'autant plus important que le contexte fait compter la coopération entre individus, mais nous sommes prêts à nous mettre à mal nous-même pour pouvoir exercer la punition altruiste: dépenser quelque chose pour punir ceux qui pourraient contribuer, mais choisissent de profiter sans le faire.

C'est donc toutes les idées qui isolent trop nettement ce que l'on fait pour soi et ce que l'on fait pour d'autres qu'il faut revoir. L'homo oeconomicus des théories classique est un exemple. Il y en a d'autres.

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Nos identités génétiques

Dans les films, il arrive qu'une personne s'éveille à l'hôpital frappée d'amnésie en murmurant 'où suis-je?'. Mais il a fallu que la réalité rattrape la fiction pour voir arriver des personnes posant au médecin, au laboratoire, de plus en plus à une véritable industrie du test génétique, une autre question: 'Dites-moi, qui suis-je?'

Car avec le développement de tests génétiques de plus en plus étendus, mais aussi avec le développement d'un marketing de plus en plus féroce et qui s'adresse souvent directement au consommateur, on voit surgir des fantasmes.

Alors bon, le commentaire scientifique se doit de préciser que lorsqu'on teste la présence d'une variante génétique, il y a toutes sortes d'incertitudes: la variante est-elle effectivement présente? Après tout un test parfait ça n'existe pas. La variante est-elle associée à quelque chose, comme une caractéristique ou une maladie? Ce n'est pas toujours le cas. Si c'est le cas, quelle est la probabilité que cette caractéristique ou cette maladie soit présente chez la personne qui porte la variante génétique? Après tout, nos gènes ne sont pas notre destin, un tas d'autres facteurs sont à l'œuvre, bref il y a souvent loin du gène à la vie quotidienne. Les vendeurs ne le précisent pas.
Mais ça n'empêche pas d'acheter du rêve, avec au centre celui de se connaître (enfin!) soi-même... à travers l'analyse de son génome.

Le commentaire bioéthique, c'est que cette question se pose, en génétique comme ailleurs, avec passablement de confusions. A la question 'qui es-tu?', il y a plusieurs types de réponse. L'une d'entre elles est de décliner des caractéristiques personnelles. Suis-je plutôt quelqu'un de déconcentré, d'intelligent, quelle est mon aversion au risque d'erreur? Vais-je attraper le diabète, une thrombose? Certains sites offrent en ligne des tests et promettent des réponses. On scrute les résultats comme des horoscopes, parfois avec la même fiabilité. Avec en prime l'impression 'que tout ça est scientifique'.
On a l'impression que l'ADN tient des réponses, mais en fait pas vraiment. En tout cas pas sous cette forme. Si certaines maladies peuvent être dépistées ou diagnostiquées par le biais de tests génétiques, cela nécessite plus qu'une version en ligne: une véritable consultation et une intégration d'informations propres au patient dans le choix d'un test par un spécialiste. Sans cela, scruter l'ADN peut tourner au gag de l'automobiliste qui lit son horoscope pour voir s'il aura un accident, au lieu de regarder la route. Comme le résume un journaliste avec ironie, 'J'étais génétiquement en grande forme, et je n'avais même pas été au fitness récemment!'.
Nos gènes ne sont pas non plus une version biologique de notre âme. Que ferai-je si mon ADN me promet une grande capacité de concentration et que je constate que je me laisse constamment zapper par tout ce qui bouge? Je passerai sans doute à autre chose...

Une autre manière de cerner son identité est de se situer dans sa famille. La réponse la plus 'simple' qu'apportera la génétique est de savoir...si mes parents biologiques sont ceux que je crois. Tout sauf simple, en fait. Car comment dire de ceux qui m'ont élevés qu'ils ne seraient 'pas mes parents'. Le même problème hante les tentatives de limiter le regroupement familial aux personnes génétiquement apparentées. Les gènes et les familles, ça ne se recoupe pas toujours.

Une variante de cette manière de voir l'identité est de décliner ses ancêtres. On est le fils ou la fille de quelqu'un, qui descend de quelqu'un, etc. Les généalogies bibliques ou celles des tribus de Somalie, d'Afghanistan, ou de certaines de nos villes, mettent ainsi en avant la même forme d'identité. Dans cette version, ne pas connaître sa lignée est un problème. A témoin, la large offre commerciale promettant aux descendants de la diaspora africaine de l'esclavage de retrouver la trace de leurs origines au cœur de leurs noyaux cellulaires. La génétique semble apporter une réponse, elle trouve donc vendeurs et acheteurs. Ce que ces sites ne mentionne pas, c'est qu'à raison de deux parents, quatre grand-parents et ainsi de suite, nous avons tous accumulé en 5 siècles (environ 20 générations) plus d'un million d'ancêtres. Voilà qui rend l'identification d'une région spécifique spéculative, et un peu illusoire.

Mais en même temps, ce phénomène révèle qu'il y a finalement quand même une réponse à notre question, à la fois minuscule et immense:
Génétiquement, vous êtes un membre de l'espèce homo sapiens, vous partagez des ancêtres avec la totalité de la population du globe, vos ancêtres ont probablement vécu sur plusieurs continents, certainement parlé une multitude de langues dont certaines existent encore aujourd'hui sans que vous soyez du tout capable de les comprendre.
Toutes les différences que regarde la génétique ne concernent de toute manière qu'une toute petite partie de nos génomes. C'est une des plus belles choses qui soit: scruter les résultats de la génétique humaine, c'est constater l'absence totale d'importance du tribalisme en termes biologiques. C'est aussi une des pires: voir à quel point l'idée est tenace et parfois meurtrière malgré tout. Mais là ce n'est plus de la génétique.

En bonus, vous êtes apparenté à toutes les formes de vie découvertes à ce jour. C'est finalement ça, la réponse à l'idée que la génétique irait de pair avec la 'culture individualiste' par le biais de la connaissance de soi. Aucune connaissance de soi en génétique sans voir émerger l'interconnexion de toute la vie.

Et oui bien sûr, il y a une troisième réponse: analyser mon génome permet de répondre à une foule de questions, mais pas vraiment à celle que je me posais au début.

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La justice, les singes, et nous...

Là, je reviens des États-Unis. Congrès. Très chouette, pour qui aurait la sagesse d'éteindre la télévision en permanence; mais en fait je ne l'eut point. Le résultat: des clips de campagnes présidentielles toutes les cinq minutes. Littéralement. C'était l'Ohio, et la bataille y fait rage.

Au passage, cela dit, quelques discussions de l'état de la médecine outre-Atlantique. Et malgré l'impression très exotique que ça donne au premier abords, on se rend compte que certains trucs se trouvent partout. Par exemple, il y a aussi aux USA des gens qui pensent que c'est une bonne idée de déréguler le 'marché' de la santé, pour que la bonne vieille concurrence y fasse son œuvre: non mais vous vous imaginez? Si seulement on ne s'y reconnaissait pas...Juste au cas où, je vous mets aussi une voix critique: on ne sait jamais, vous pourriez en avoir besoin.

Cela fait maintenant quelques années que je fais des conférences sur des sujets qui tournent autour de la justice et de la solidarité dans le système de santé, et il y a une différence de base entre les publics européens et américains. Quand on introduit des valeurs comme l'équité, la solidarité entre malades et bien-portants, entre jeunes et vieux, tout ça, les auditeurs européens se mettent à faire 'oui' de la tête. Aux USA, ils prennent un regard où j'ai appris à comprendre 'quoi? vraiment? chez vous les gens soutiennent ce genre de chose? quelle chance vous avez!'

Montherlant
pensait (ou a du moins dit) que 'Les âmes communes n'apprennent le sentiment de la justice que lorsqu'elles ont eu des déboires'. Mais en fait, il semble qu'on naisse cablés avec un minimum de sens de l'équité. On a même pu démontrer que les singes capucins savaient reconnaître un salaire inégal...et se révolter contre! Première étape: vous apprenez à votre singe à être un bon capitaliste en lui enseignant que s'il vous apporte un caillou en guise de monnaie, vous lui donnerez à manger. Vous faites varier les prix en lui donnant contre le même genre de caillou soit un raisin, soit un bout de concombre. Deuxième étape, vous faites deux colonnes (cela nécessite plusieurs singes mais bon, pas de questions de justice sans être au moins deux), et vous leur faites la distribution en parallèle sans les laisser changer de file. Troisième étape: vous commencez à distribuer systématiquement des raisins dans une file, des concombres dans l'autre. Les singes désavantagés vont vous jeter le concombre à la figure. Ils préfèrent ne rien avoir qu'être moins bien 'payés'.

Bon, chez les humains il semble que la forme de l'environnement joue un rôle important: on a besoin d'avoir une impression minimale de contrôle sur ce qui nous arrive pour montrer notre sens de la justice en refusant un salaire inférieur pour un travail égal. Et l'expérience ne montre pas dans quelles conditions on est d'accord de sacrifier un avantage personnel pour aider un moins bien loti.

Alors, la différence entre le public européen et américain: une question d'impression de contrôler ce qui nous arrive? Je n'en sais franchement rien. Mais une fois qu'on a vu ce genre de chose on lit le journal autrement...

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