Démographie médicale

Un peu sec, ce titre. Mais comme souvent, derrière se cachent des histoires...

Pour la première, imaginez que vous êtes un tout nouveau médecin tout fraîchement diplômé au Ghana. Votre famille est intensément fière de vous, mais en fait vos perspectives sont limitées. Vos chances d'une bonne situation de travail semblent compromises. Votre environnement et vos conditions de travail sont très difficiles. Votre système de santé est l'un des plus pauvres du monde. Vous n'allez pas pouvoir exercer la médecine que l'on vous a enseignée. Au milieu des années 2000, votre revenu aurait été de 1/16e de celui que gagnait un confrère anglais, 1/22e pour un confrère américain. Que faire? Vos collègues émigrent en masse. De ceux qui ont été formés entre 1986 et 1995, la moitié sont désormais à l'étranger. Et ça continue.

Maintenant, imaginez que vous êtes un étudiant en médecine suisse enthousiaste en première année. Votre famille est intensément fière de vous, mais en fait vos perspectives sont limitées. Vos chances de terminer vos études semblent compromises. Les admissions sont compétitives, avec 3.8 candidats pour chaque place en 2009. Parmi les gens comme vous, la plupart (dont des personnes très intelligentes et très bien) ne deviendront jamais médecin. Ceci va arriver malgré le fait que l'on manque de docteurs là où vous vivez. Des craintes de pénurie ont été récurrentes au long des années pour certaines spécialités médicales. Un des effets de la chute des effectifs est que l'immigration de médecins étrangers est en augmentation. Actuellement, un peu plus de 25% des médecins exerçant en Suisse ont été formés à l'étranger. En Europe, les chiffres vont de 0.7% en Pologne à 37.5% en Grande-Bretagne. Les Etats-Unis emploient la moitié des médecins anglophones de la planète.

Le lien entre ces deux histoires est assez évident. Pourquoi autorisons-nous une telle situation? Il y a plein de mécanismes, plein de raisons, mais au fond si nous faisons si peu pour la changer c'est surtout parce que l'immigration de médecins de pays plus pauvres vers des pays plus riches est un très bon deal pour les pays riches. Nous serions théoriquement capables de former plus de médecins. Ce serait, a-t-on dit, une composante nécessaire d'un système de santé durable. Mais former plus de médecins coûterait de l'argent des contribuables. Ou plus exactement, de l'argent de nos contribuables. Les médecins formés ailleurs sont, après tout, souvent aussi formé aux frais de contribuables, mais locaux. Lorsque ces médecins émigrent en Europe, en Australie, ou aux Etats-Unis, ils représentent un subside de la part -souvent- des pauvres en faveur - souvent- des riches.

Nous évitons en général de regarder ce problème de trop près, en nous disant qu'après tout les médecins qui viennent en Suisse quittent pour ça des pays qui ne vont pas si mal que ça. C'est vrai. Mais nos voisins, qui vont relativement bien, ont des voisins qui vont moins bien. Ils vont se tourner vers eux pour recruter des médecins dans les places laissées vacantes par ceux qui seront venus chez nous. Et ainsi de suite. Le résultat est prévisible. Les seuls pays qui n'auront pas de voisin plus pauvre vers lequel se tourner seront les plus pauvres de la planète. Le résultat net est une migration mondiale des professionnels de la santé qui s'éloignent des plus grands besoins de santé. Ils détournent aussi leur intelligence des problèmes de leur région, pour en faire bénéficier des patient mieux lottis dans les pays riches.

Que devrions-nous faire? Il y a beaucoup de discussions autour de cela. Mais la réponse la plus simple tient en une phrase: former plus de médecins et plus de généralistes. Nous recrutons -entre autres- car des manques existent dans certaines spécialités et dans certaines régions. Cesser de le faire va nécessiter des efforts pour encourager nos jeunes collègues à se former ici, à travailler là. Parfois, ce qu'il faudra en fait ce sera des efforts pour cesser de les en décourager. Car oui, on les décourage. Oh, pas activement bien sûr. Mais les étudiants se disent souvent attirés par la médecine de cabinet, par le travail du médecin de famille. Arrivés au diplôme, leur nombre s'est réduit comme peau de chagrin: ils ont cotoyé et admiré des spécialistes d'hôpitaux, ils ont vu le manque de prestige du difficile travail des généralistes, senti un revenu plus fragile, et changé d'avis. Chacune de ces étapes va devoir être revue. Coûteux? Sans doute. Mais cela devrait nous faire réfléchir, qu'il semble si difficile de faire ce qu'exigerait, en fait, le bon sens. Car c'est le prix d'un devoir que nous avons. Envers les patients, qui doivent continuer d'avoir accès à un système qui ne soit pas une succession de visages morcelés dans la multiplication des spécialistes à leur chevet. Sans un nombre suffisant de généralistes, c'est ce qui les guette. Envers les étudiants, qui ont souvent les rêves et les ambitions au bon endroit et à qui nous devons donner les moyens de se former principalement à la médecine de premier recours. Nous devrions les y encourager, nous faisons trop souvent le contraire. Et puis, osera-t-on dire, envers les patients d'autres pays? A ceux qu'aurait soignés notre médecin Ghanéen du début? Ils ont souvent financé les études de leurs médecins. Les leur enlever alors qu'ils sont si peu nombreux est injuste. Le faire par simple calcul économique est indécent. Et comme si ce n'était pas suffisant, on le fait en plus au prix de l'avenir d'une partie de nos étudiants...Voilà des enjeux qui valent un certain prix, vous ne trouvez pas?

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