Assistance au suicide en Suisse: quelques observations

Doit-on pouvoir aider quelqu'un à se suicider? Jamais? Parfois? Dans quelles circonstances?

Les débats sur l'assistance au suicide soulèvent en général des désaccords importants, et souvent beaucoup d'émotions. Mais dans ces discussions, on a parfois des idées très différentes sur le genre de situations auxquelles font face ces personnes qui demandent à mourir. Et l'on sait que si on varie le scénario, on sera plus ou moins prêts à s'imaginer que le suicide assisté puisse être acceptable...ou non.

Qui sont donc ces personnes qui demandent à mourir? Ce point, une étude qui vient d'être publiée par des chercheurs de Zürich l'éclaire un peu. Même si ce n'est pas exactement la première à se pencher sur cette inhabituelle épidémiologie, c'est pour le moment clairement la plus complète réalisée en Suisse.

Mais d'abords un petit rappel. Dans notre pays, l'assistance au suicide est légale (art. 115 Code Pénal Suisse) pour autant que trois conditions soient remplies. La personne qui souhaite mourir doit réaliser elle-même le geste fatal, et doit être capable de discernement. La personne qui accepte de l'assister ne doit pas avoir de motifs égoïstes. Et c'est tout. Contrairement aux quelques autres lieux qui ont légalisé l'assistance au suicide et/ou l'euthanasie active, la Suisse n'exige pas dans son cadre juridique que le suicidant soit en fin de vie, ou même malade, ni que le suicide soit -comme on dit ailleurs- médicalement assisté. Assister un suicide pour motifs altruistes, c'est légal pour tout citoyen. Ce dernier point est d'ailleurs unique au monde. Toutes les autres législations qui autorisent l'assistance au suicide (Hollande, Belgique, Oregon...et depuis la semaine passée l'état du Washington) considèrent les médecins comme des gardes-fous nécessaires à cette pratique. La loi suisse, qui date d'il y a bientôt un siècle, est basée sur des scénarios bien lointains de l'hôpital. On songeait alors plutôt à des suicides d'honneur, ou à ne pas criminaliser des amants malheureux...pourquoi aurait-on mêlé un docteur à tout cela? Depuis, les moyens de la mort douce ne se trouvent plus que sur ordonnance, les motifs acceptés d'assistance au suicide sont devenus centrés sur la maladie terminale, et la question du rôle d'un médecin se pose autrement. Malgré cela, même si les occasions n'ont pas manqué, nous avons choisi en Suisse de ne pas changer notre loi. De toute apparence, elle nous va comme ça. Et une des conséquences en est que la pratique la plus visible du suicide assisté n'est pas celle de médecins, mais d'associations d'aide au suicide telles que EXIT ou Dignitas.

Dans cette situation tout à fait exceptionnelle, que révèle l'étude zürichoise? L'original peut être trouvé ici, mais en bref le principal. Les chercheurs ont recensé durant 4 ans les rapports de suicides annoncés par deux associations d'aide au suicide, EXIT-Suisse allemande et Dignitas, et y ont ajouté pour comparaison la statistique 1990-2000 d'EXIT-Suisse allemande.

Le fonctionnement des deux associations est très différent. EXIT assiste presque exclusivement des personnes domiciliées en Suisse, alors que Dignitas assiste principalement des personnes vivant à l'étranger, et qui viennent en Suisse dans le but de trouver une législation plus libérale sur l'aide au suicide. Comme ces personnes n'ont pas de domicile localement, leur mort se déroule dans les locaux de Dignitas, alors qu'EXIT pratique principalement l'assistance au suicide à domicile.

Dans les deux cas, les données récoltées semblent fiables. Elles sont basées sur les rapports de l'Institut de médecine légale de l'Université de Zürich, qui doit envoyer un médecin légiste lors de tout constat de décès 'non naturel', catégorie qui inclut les suicides.

Plusieurs points sont à relever:

Premièrement, même s'il y a des différences importantes entre les deux associations d'aide au suicide examinées, le nombre de suicides assistés est resté relativement constant sur la période d'observation.

La presse l'a relevé, un nombre plus important de femmes ont eu recours à l'aide au suicide. Deux interprétations sont proposées: elles pourraient demander de l'aide plus facilement que les hommes, ou pourraient être un groupe plus vulnérable à la dépression, qui ne serait pas toujours reconnue. D'autres hypothèses viennent à l'esprit: plus souvent veuves, elles survivent plus nombreuses dans des tranches d'âge où les maladies chroniques sont plus fréquentes...moins susceptibles que les hommes de choisir une mort violentes, elles se tourneraient plus volontiers vers une potion létale...Mais au fond le message à retenir est que tout ceci est très hypothétique. En fait la proportion de femmes n'a cessé de fluctuer durant la période d'observation, avec un minimum de 28% en 1999, et un maximum de 76% en 2003, puis 53% en 2004. Pas de quoi faire de grandes théories sur les hommes et les femmes, donc.

L'âge moyen des personnes est plus jeune en 2000-2004 qu'en 1999-2000. Prêt de la moitié ont entre 65 et 84 ans. Et l'on note aussi une augmentation du nombre de personnes 'ne souffrant pas d'une maladie incurable'. Ce résultat évoque l'image d'une personne en bonne santé et 'fatiguée de vivre'. Il a été très commenté. Peut-on accepter d'assister un suicide dans ces conditions? En Suisse, les directives éthiques rédigées par l'Académie Suisse des Sciences Médicales à l'attention des soignants l'interdisent en précisant que 'La maladie dont souffre le patient permet de considérer que la fin de la vie est proche'. Mais ceci ne concerne les associations d'aide au suicide que si elles souhaitent s'y référer. Il est donc crédible qu'elles puissent ne pas le faire. Si l'inquiétude suscitée par ce résultat devait mener à une plus grande surveillance de ces associations, ce serait soit dit en passant sans doute une bonne chose.

Mais les réactions à ce type de scénario, qui invoquent volontiers qu'il s'agit d'une dérive vers la banalisation de l'aide au suicide, illustrent en fait un point crucial. Que l'on soit favorable ou défavorable à la mort assistée, on l'accepte généralement davantage si deux conditions sont remplies:

1) Nous devons être convaincus que la souffrance du patient est irrémédiable: c'est généralement ce type de scénario que l'on a en tête en discutant d'aide au suicide. Il faut que toutes les alternatives aient été tentées, ou du moins considérées sérieusement par le patient.

2) Nous devons aussi être convaincus que le choix de mourir est l'expression d'une ultime liberté, d'un choix authentique. La force de conviction du documentaire 'Le choix de Jean' était d'ailleurs là. Un choix de mourir par une personne qui n'exprimerait 'pas vraiment son propre choix', sous l'emprise d'un épisode aigu de dépression ou de pressions économiques par exemple, ne rempli pas ce critère.

Otez un seul de ces éléments, et notre inconfort augmente. Le cas d'une personnes qui serait 'fatiguée de vivre' en est un exemple. De tels cas sont généralement refusés en Hollande. Le cas d'une personne qui souffrirait insupportablement mais qui ne demanderait pas à mourir et que l'on tuerait par compassion en est un autre. Ce cas serait en fait interdit partout, puisqu'il s'agirait alors d'euthanasie non volontaire. Admettre que l'assistance au suicide puisse être parfois légitime n'implique absolument pas d'accepter ces deux types de cas.

Mais s'agissant de l'étude zürichoise, cette discussion repose sur un malentendu. Les patients dont le nombre a augmenté étaient bel et bien malades, à cela près que leur maladie, chronique et bel et bien incurable, ne mettait pas leur vie en danger dans l'immédiat. Plutôt que de 'fatigue de vivre', on devrait donc plutôt parler de 'fatigue de souffrir'...
Assister un suicide dans de telles circonstances, est-ce toujours problématique? On le voit, la question a changé de forme. Plutôt que de savoir si aider une personne à se suicider 'par fatigue de vivre' est acceptable, la question est plutôt quel degré de souffrance nous semble constituer une raison légitime, peut-être quelle sorte de souffrance, et surtout qui doit pouvoir en juger.

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