Vous avez dit 'moralisation du capitalisme'?

Quelqu'un aurait demandé un jour à Gandhi ce qu'il pensait de la civilisation de l'occident. Sa réponse? 'Je pense que ce serait une bonne idée'. De civiliser l'occident, donc... On pourrait en dire autant de tous ces appels à la 'moralisation du capitalisme' qui foisonnent ces temps de toute part. Une bonne idée, sans doute. Mais sans vouloir être cynique, pas vraiment réaliste si on prend ce terme au sérieux. Au menu de ce qui pourrait se faire en théorie, et en vrac:

-Mieux combattre la fraude, fiscale ou autre, certes, et partout. Rien de nouveau ici, rien de bien controversé non plus, du moins en théorie! La pratique, on l'a vu, est nettement plus difficile.

-'Rappeler aux entreprises leur rôle social'. Un grand favori, ces temps. La version 'hard': demander aux acteurs de l'industrie de se substituer aux États en devenant des altruistes soucieux du bien de la population. Mais pourquoi le feraient-ils? Et pourquoi le devraient-ils? La version 'soft': faire juste assez de gestes dans le bon sens pour s'en servir comme outil de communication. Et c'est parfois exactement ce qui se passe. On peut même parfois échapper ainsi aux velléités de réglementation 'malvenues'. Ça a été élevé au rang de grand art au 20e siècle par l'industrie du tabac. Les appels français récents à plus de partage dans les entreprises, s'ils peuvent être bien intentionnés, pourraient aussi aboutir à un 'code volontaire' moins contraignant qu'une loi, et qui sera facile à oublier une fois l'orage passé.

-Revenir à la réalité, c'est à dire à plus de prudence. Combien? Difficile. Mais autoriser le sur-sur-sur endettement des particuliers n'en fait certainement pas partie. Des commentateurs devenus tout à coup influents, comme Nassim Nicholas Taleb, pensent que la plupart du travail de la finance n'est pas si différent d'un jeu de casino. Pourquoi accepter de faire reposer l'économie mondiale dessus? Une variante consiste à 'incentiviser' les résultats à plus long terme. Mais là aussi, il semble que le maintien soit difficile sans un cadre réglementaire externe. Après tout, si votre concurrent offre plus plus vite, comment allez vous garder les meilleurs investisseurs chez vous?

-Diminuer les inégalités de revenu. Nos sociétés se portent mieux si nous avons tous l'impression d'en faire vraiment partie. D'en partager les hauts et les bas, et d'y être reliés les uns aux autres. Or, dans la plupart des pays de l'OCDE, on constate que le fossé augmente. Un phénomène particulièrement marqué aux USA, par exemple, et qui reste fortement ressenti localement, même si sur le plan global les inégalités ont heureusement plutôt tendance à diminuer. Une bonne part des personnes pauvres travaillent, et ne sont pas pour autant protégées. Et quand elles perdent leur emploi, ou même simplement leur temps plein, il n'y a plus que la collectivité qui puisse amortir la chute. Quand personne ne le fait, ça donne les 'villes de tentes' de Californie.

-...déréguler. Mais ciblé: on parle beaucoup de régulations supplémentaires et tant mieux. Mais certaines règles internationales mettent des barrières actives à la prospérité des pays pauvres. Quoique là aussi, il faudra peut-être plus de réglementations pour interdire ce genre de règles-là...

-La suivante est un éléphant dans le salon. Ôter une part de son attrait à la révolution violente en cessant de laisser les dictateurs s'endetter au nom des populations de leurs pays. Le philosophe Thomas Pogge a pointé ça du doigt il y a un certain temps déjà: tant que les pays riches acceptent d'acheter des ressources naturelles et de prêter de l'argent aux chefs d'état, quel que soit le moyen par lequel ils sont arrivés au pouvoir, être putschiste est une carrière trop lucrative pour le bien des populations. Qui se retrouvent ensuite avec la dette à repayer. Une part de notre prospérité est donc au prix d'un cycle de violences, de guerres civiles, et de corruption.

Cette liste n'est pas complète, y manque par exemple le travail des enfants. Et l'on voit bien que d'aborder tout ça demanderait plusieurs changements majeurs. Trop ambitieux? Peut-être. Mais en termes moraux le minimum n'est pas toujours le plus facile... Un exemple pour illustrer cette différence: la dette d'Haïti aurait démarré en 1825, lorsque la France, sa marine aux portes, aurait exigé en 'compensation de la perte d'une colonie d'esclaves' (en d'autres termes comme prix de la liberté) 150 millions de francs de l'époque. Valeur actuelle: 21 milliards. Les citoyens d'Haïti auraient ainsi acheté leur liberté, et payé les intérêts sur le 'prêt', jusqu'en 1972. Les conséquences sont difficiles à calculer. Même effacer la dette restante (largement contractée par les Duvalier, d'ailleurs), n'effacerait qu'une petite partie des dommages encourus depuis presque deux siècles. Difficile à réaliser, mais fortement requis.

Ce genre de problèmes, il serait totalement injuste de les faire porter aux seules banques. C'est une chose de demander des correctifs, une autre de faire des boucs émissaires. Car les problèmes éthiques liés au capitalisme, eh bien on baigne tous peu ou prou dedans. Alors, ces correctifs que l'on demande? Utiles, sans doute, mais pas de quoi parler de 'moralisation'. Ce serait exagération au mieux, imposture au pire. On est tout au plus dans le registre de la 'prudence' et du 'capital social'. Et le pas vers le moralisme rhétorique est vite franchi.
Faire mieux? Peu réaliste en temps de crise, sans doute. Mais songeons que c'est probablement impossible en temps de stabilité...

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