L'éthique comme thermostat

'La bonté, mode d'emploi', le magnifique roman de Nick Hornby, commence ainsi: une femme médecin, sûre qu'elle est quelqu'un de bien parce qu'elle sauve des vies, constate stupéfaite qu'elle est capable de quitter son mari par téléphone. 'Ce genre de chose' se dit-elle, 'une fois que c'est fait on ne peut jamais se dire que ça ne vous ressemble pas.'

Ce qui est ainsi capturé de manière si saisissante, c'est le lien entre notre image de nous-même et notre comportement moral. Ce lien, des recherches ciblées en dessinent désormais les contours. Et il semble que nous soyons dotés d'une sorte de thermostat moral qui nous incite à mieux nous comporter...si notre image de nous-même est en souffrance.

Ed Young nous décrit l'exploration de ce difficile domaine dans son blog Not exactly rocket science: une psychologue américaine a demandé à 46 étudiants de copier une liste de mots qui étaient soit positifs ('généreux', 'soucieux des autres', 'bon'), négatifs ('déloyal', 'égoïste', 'âpre au gain'), ou neutres ('livre', 'clef', 'maison'). On leur expliquait qu'ils participaient à une étude sur la psychologie de l'écriture manuscrite, et qu'il leur fallait rédiger une histoire sur eux-mêmes contenant tous les mots fournis. Ensuite, ils passaient un test bref lors duquel on leur demandait s'ils voulaient faire un petit don à une bonne œuvre de leur choix.

Le résultat? Les étudiants qui se décrivaient en termes positifs donnaient la moitié de ceux qui avaient les mots neutres, et 1/5 de ce que donnaient ceux qui avaient reçu les mots négatifs.

En d'autres termes, si notre image de nous-même est menacée, nous avons davantage tendance à faire le bien, à être généreux, bref à faire en sorte d'améliorer notre opinion de nous-même. On se refait littéralement une conscience dans les bonnes œuvres. Par contre, si nous sommes plutôt contents de nous-mêmes, nous nous autoriserons plus de laxisme et de transgressions. Dans la vraie vie, cela donne des phénomènes eux aussi mesurables. Les personnes qui ont acquis la réputation de ne pas avoir de préjugés, par exemple en employant un membre d'une minorité ethnique, sont plus susceptibles de tenir des propos racistes.

Trois leçons à tirer de cela: premièrement, nous sommes moralement 'cablés' pour vivre dans les zones grises: comme dit Young, 'des bons pécheurs et des saints faillibles'. Deuxièmement, c'est l'insatisfaction qui est le moteur principal ici: même si une conclusion serait sans doute hâtive, on peut tout au moins émettre l'hypothèse que l'éducation joue ici en partie son rôle par l'établissement du curseur qui détermine quand nous sommes contents de nous. Plutôt que par l'apprentissage des règles que nous sommes censés suivre. Finalement, des 'règles de vie' qui n'auraient rien à voir avec le bien ou le mal que nous faisons autour de nous ne sont pas seulement superflues sur le plan moral, mais peuvent être carrément dangereuses. De quoi éclairer d'une nouvelle lumière ce lieu commun de la littérature qu'est le dévôt immoral, le Tartuffe, la mère supérieure au coeur sec, le 'juste' prêt à sacrifier des innocents à sa cause: peut-être ce type d'observance nous donne-t-il la mauvaise idée d'être trop vite satisfaits?

2 commentaires:

lecombier a dit…

La philosophe californienne Janet Stemwedel présente sur son blog quelques commentaires intéressants sur cette recherche:

http://scienceblogs.com/ethicsandscience/2009/04/the_moral_thermostat_and_the_p.php

Elle note une limite conceptuelle de ces expériences: elles semblent reposer sur l'idée que morale = altruisme, ce qui est quelque peu réducteur. Sur la base de ses réflexions au sujet de l'éthique des chercheurs scientifiques (et avec une petite pique à l'encontre de la morale kantienne) elle en vient à dénoncer un danger inverse de celui que Samia relève: le danger d'être trop insatisfait de sa propre stature morale et de se donner des objectifs si nobles qu'ils sont inatteignables. Car si la morale demande trop d'altruisme et des sacrifices excessifs, tricher devient le choix le plus rationnel. En morale, c'est l'aurea mediocritas qui nous garde dans le droit chemin...

Samia Hurst a dit…

Janet Stemwedel a décidément un blog excellent, que je recommande sans réserve aux anglophones qui passeraient par ici.

En fait, ce qu'elle note (et elle le sait sans doute) n'est pas véritablement une limite des études de Sonya Sachdeva. C'est plutôt un complément de mise en contexte philosophique. Les deux points les plus pertinents sont les suivants:

1) Que l'altruisme fasse partie de la morale n'est pas vraiment disputé, mais par contre le statut de l'altruisme comme seul critère l'est. Ou plutôt, l'idée qu'il puisse exister un comportement moral qui aille en même temps dans le sens de notre intérêt. Il semble que Kant aurait refuser tant cette idée, que celle d'un altruisme moral basé par exemple sur la compassion ou la pitié, plutôt que sur le seul devoir. Si l'étude de Sonya Sachdeva prétendait résumer la morale, elle serait donc encore plus réductrice que ça: l'exemple du don à une bonne oeuvre met en jeu un altruisme lointain, où les émotions suscitées par le spectacle d'une souffrance proche sont moins présentes. Pas n'importe quel altruisme donc, et en tout cas pas toute la morale, en effet!

2) L'autre point est intéressant. La critique sur le danger d'être trop insatisfait est sans doute juste sur le plan de la santé mentale. Mais de deux choses l'une: soit c'est un danger psychologique purement, et on ne voit pas vraiment où serait le problème moral sauf à interdire ce genre de règle sur des bases conséquentialistes (pas bon pour la santé publique, des 'névroses' de ce type, sans doute!); soit on postule qu'un objectif trop élevé ne donne pas lieu à l'insatisfaction qui nous pousse à l'altruisme, mais alors le danger n'est à nouveau pas trop d'insatisfaction mais pas assez. A un certain point, si le but fixé et notre motivation sont trop lointains, ils se déconnectent. Cette deuxième lecture montre en fait qu'il y a différentes manières d'être trop satisfaits.

Et c'est apparemment ce deuxième éclairage que propose Janet Stemwedel. Plausible, convaincant, et c'est une hypothèse empirique qu'il semble possible de vérifier en laboratoire, elle-aussi. A voir, donc! Elle renchérit en proposant que la solution est de rendre les 'actes moraux' moins coûteux (donc de rapprocher le but) justement en les alignant davantage à notre intérêt personnel (en acceptant qu'un comportement louable puisse être 'dans notre intérêt'). Sa pique à l'encontre de la morale kantienne est donc double: notre morale peut le rester tout en étant conforme à notre intérêt, et avoir un but élevé est dangereux...car il cesse d'être un but.
Et ça, ce n'est en fait pas seulement une pique contre Kant, mais aussi contre un certain regard politique qui aimerait (parfois) que l'éthique soit inatteignable, pour avoir de meilleures raisons d'écouter doctement puis de ne pas du tout en tenir compte...

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