Affichage des articles dont le libellé est conscience. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est conscience. Afficher tous les articles

Objection de conscience

C'est une question délicate, l'objection de conscience. "Un médecin qui invoque sa clause de conscience face à une demande d'un patient, est-ce toujours légitime?" Je ne suis pas surprise que ce soit une de vos questions. Pour y répondre, on doit procéder par étapes.

Pour commencer, il faut comprendre que le terme "objection de conscience" est souvent utilisé de manière trop large. On s'en sert comme si cela désignait toutes les situations où l'on refuse quelque chose pour des raisons morales. Mais nous prenons dans notre vie beaucoup de décisions, il est fréquent que des raisons morales y soient pour quelque chose, et nous refusons beaucoup de choses. Si j'ai promis d'aller chercher ma fille à la gare, qu'une amie m'invite à boire un verre, et que je lui dis non pour tenir ma promesse et remplir mon devoir de parent, je viens de refuser quelque chose pour des raisons (entre autres) morales. Ca ne suffit pas pour en faire une objection de conscience.

En plus du refus et de la conscience, il y a dans l'objection de conscience l'idée que je me refuse à quelque chose qu'en fait j'aurais dû faire. Ou que je me refuse à quelque chose qui est en fait requis par une autorité. Il y a l'idée de se soustraire à une obligation habituellement reconnue, pour des raisons de conscience personnelle. Ce n'est pas pour rien que l'exemple par excellence est l'objection au port d'armes et au service militaire. Pour faire une objection de conscience il faut une obligation, un refus de s'y soumettre, et une raison de conscience personnelle à ce refus.

Revenons donc à la médecine. Ici aussi, il y a plusieurs sortes de refus face à la demande d'un patient. Il arrive comme médecin de se voir demander des choses que nous ne pouvons pas faire, ou que nous n'avons pas le droit de faire. Un patient qui demande à être tué, par exemple, alors que l'euthanasie est interdite en Suisse. Une autorité qui demande à ce qu'un détenu capable de discernement soit nourri de force. Un patient qui devient amoureux et vous demande un rendez-vous galant. A tout cela, nous devons répondre que non. Ce sont des actes qui nous sont interdit, nous disons non pour cela: ce n'est pas une objection de conscience.

Il arrive aussi de se voir demander des choses qui sont autorisées, mais pour lesquelles nous ne sommes pas soumis à une obligation. En Suisse, l'exemple par excellence est l'assistance au suicide. Le droit d'être assisté dans son suicide est seulement un droit de non-ingérence. Il n'y a pas de droit à obtenir une telle assistance. Lorsque l'on demande à quelqu'un cette aide, cette personne est entièrement libre de dire oui ou non: il n'existe pas d'obligation à accepter. Un médecin qui refuse d'entrer en matière, donc, refuse simplement. Il n'y a pas d'obligation initiale, à nouveau ce n'est pas de l'objection de conscience.

Dans ces deux cas de figure, un médecin qui dit non dit simplement non. Il a le devoir de dire non dans la première sorte de situation. Il a le droit de dire non dans la deuxième. Il est inexacte d'appeler ça de l'objection de conscience, en revanche il est entièrement légitime de dire non.

L'objection de conscience, en médecine cela existe cependant aussi. Elle concerne des gestes pour lesquelles nous avons une obligation initiale, à laquelle certains ressentent le devoir de se soustraire pour des raisons de conscience personnelle. Premier exemple: l'interruption de grossesse. Elle est légale dans notre pays. L'accès des femmes qui en remplissent les critères est garanti. Et pourtant c'est une question qui divise durablement nos sociétés et sur laquelle des positions très diverses se retrouvent aussi au sein du corps médical. Un médecin qui refuse de procéder à un avortement, là c'est une objection de conscience. Alors, là, est-ce toujours légitime?

La réponse est que c'est légitime, mais dans certaines limites. Le principe fondamental est ici que le bien du patient vient avant. En d'autres termes, nous avons le droit à la protection de notre conscience personnelle, mais ce n'est pas au patient d'en payer le prix. La loi fixe donc une limite: le droit à l'objection n'existe que si l'on peut référer le patient (ou ici la patiente) à un confrère dans un délai qui ne modifie pas réellement son risque. L'objection de conscience, donc, est un droit d'abstention: c'est un droit à se soustraire à un geste, pas un droit à barrer la route au patient. Ce n'est pas non plus un droit de rejet du patient. Pas de carte blanche à juger, moraliser ou, pire, condamner. On doit s'assurer qu'un autre est disponible, puis se retirer, et c'est tout. Lorsqu'il est impossible de se faire remplacer, on doit procéder au geste. Comme je vous le disais il y a quelques temps, "Pour un médecin, avoir des valeurs personnelles est un droit et une nécessité, oui. En revanche, les imposer à ses patient(e)s ne l'est pas." Notre conscience est à nous, en faire porter le fardeau au patient serait un abus de pouvoir.

Ce droit, tout limité qu'il soit, est controversé. Dans certaines régions, les objections se multipliant, on assiste à un retrait de l'accès aux soins qui touche particulièrement les moyens de contraception et l'interruption de grossesse. Le bien du patient ne vient dès lors plus avant. C'est un problème. Du coup, un de mes collègues a écrit récemment un article défendant une limite plus stricte à l'objection de conscience. La raison? Les obligations qui découlent du rôle de médecin sont choisies. Contrairement au service militaire, où nous sommes recrutés, nous choissisons librement de devenir médecin, et par conséquent nous en endossons librement les obligations, avec les privilèges. Il est problématique de vouloir ensuite choisir seulement ce qui nous plait. De plus, il est relativement facile d'éviter de se trouver dans une situation qui heurte notre conscience. Un collègue qui se refuse à pratiquer des avortements n'a aucun besoin de devenir gynécologue, par exemple.

Donc, "Un médecin qui invoque sa clause de conscience face à une demande d'un patient, est-ce toujours légitime?" Dans certains cas, une objection de conscience est légitime. Sa condition est la possibilité de se faire remplacer afin que le fardeau de notre conscience ne tombe pas sur notre patient. Dans les cas où se faire remplacer n'est pas possible, alors l'objection de conscience n'est plus légitime. Certains souhaiteraient que ces limites soient plus strictes. Dans le même temps, dans de nombreux cas dire non au patient sera entièrement légitime sans être une vraie objection de conscience. Et dans ces cas-là, bien sûr, pas besoin de se faire remplacer. Ouf: le patient qui voulait sortir dîner, pas besoin de lui trouver une autre femme d'ici ce soir...

[+/-] Lire le message entier...

Ces banquiers malhonnêtes

Une étude fait beaucoup de bruit ces temps, peut-être parce qu'elle conforte certains de nos préjugés. Il semble que les banquiers, quand on leur rappelle qu'ils sont banquiers, ont davantage tendance à tricher dans un jeu de pile ou face.

L'étude a été publiée dans la revue Nature par une équipe suisse et a été, disons, très abondamment commentée. En clair, on a demandé a des employés de banque, à des employés d'autres industries, et à des étudiants de jouer à un petit jeu d'argent. Ils lancent une pièce. Si c'est pile, ils gagnent quelque chose, si c'est face, ils ne gagnent rien. C'est eux qui notent comment la pièce est tombée, et ils ont donc la possibilité de tricher pour gagner plus d'argent. Dans le premier round les employés de banque sont aussi honnêtes que les autres. En fait, tous les groupes ont remarquablement peu triché parce que la pièce est, selon leurs notes, tombée sur le côté gagnant 51.6% des fois. A peine plus que le 50% attendu.

Mais ensuite, on leur demande de penser à leur rôle professionnel. On répète alors l'exercice et là, là les banquiers trichent nettement plus. Les employés d'autres branches et les étudiants, quand on leur demande de penser à leur rôle professionnel, ça ne fait pas de différence dans le 2e round, et quand on leur demande de penser à la banque non plus.

Les auteurs ont annoncé d'emblée qu'ils s'intéressaient à la banque en raison des critiques selon lesquelles la crise de 2008 serait due en partie à une culture malhonnête dans le secteur bancaire. Evidemment, les commentaires ont fusé. Ca va des réactions dans le style "Ah bon, vous aviez besoin de faire une étude pour ça?" aux commentaires de représentants de banques américaines qui ont dit que ces résultats ne concernaient pas leurs banques.

A lire les commentaires, personne n'est surpris. Les auteurs non plus. Ils attribuent l'effet à la culture de la banque et évoquent comme causes “la compétition attendue des employés de banque, l'exposition à des concours pour des bonus, des croyances sur ce que d'autres employés feraient dans des circonstances similaires, ou l'omniprésence de l'argent dans le questionnaire.” 
Ils ajoutent que "la culture dominante dans l'industrie de la banque affaiblit et fragilise la norme d'honnêteté; cela implique que des mesures pour ré-établir une culture honnête sont très importants."

Peut-être. Peut-être qu'effectivement nos préjugés sont vrais. Mais notons deux choses.

Premièrement, 16% de triche c'est beaucoup, oui, mais c'est insuffisant pour accuser en bloc tous les membres d'une industrie. Les auteurs, d'ailleurs, ne le font pas. Ils n'accusent pas tant les employés individuels d'être malhonnêtes que la branche dans laquelle ils travaillent de promouvoir une culture où la malhonnêteté est considérée comme moins grave qu'ailleurs.

Deuxièmement, ce type de phénomène où on observe un changement après avoir rappelé leur identité aux gens est en fait connu dans d'autres contextes. Si on donne des exercices de maths à des petits garçons et à des petites filles, les filles réussissent moins bien si on leur a fait colorier avant une petite scène où un garçon fait des maths au tableau pendant qu'une fille écoute, passive. On leur a rappelé un stéréotype sur les hommes, les femmes, et les maths, et elles ont ensuite tendance à s'y conformer. On appelle ça la menace du stéréotype

Alors, peut-être que les banquiers ne sont pas dans une culture de la malhonnêteté, mais partagent simplement le stéréotype général que c'est le cas? Peut-être que le même stéréotype est à la fois à l'origine de ces résultats et du fait qu'ils nous surprennent si peu?

Vous me direz peut-être que c'est finalement la même chose. Qu'il n'y a pas de fumée sans feu, et que si les banquiers pensent eux aussi que la banque est moins honnête et bien ils en savent quelque chose.

Sans doute. Mais la menace du stéréotype ne fonctionne pas sur nos connaissances elle fonctionne sur nos préjugés, qui souvent sont parfaitement inconscients. La petite fille qui réussi moins bien ses maths après qu'on lui ait 'rappelé' que les filles c'est moins fort en math, elle ne vous révèle pas une information privilégiée sur les capacités des fillettes. D'ailleurs, avant le coloriage, elle y arrivait très bien.

Une étude très intéressante, en tout cas. Lisez-là, faites-vous une idée, et voyons quelle suite elle aura.

[+/-] Lire le message entier...

Vos favoris de 2010

Ouf, de vraies vacances après le soulagement de la fin de la grève de la faim de Bernard Rappaz.

Et ce n'est pas chaque année qui débute par une éclipse! Du coup je me permets de vous mettre en intro cette magnifique photo de celle de mardi prise par Thierry Legault, avec... en petit en haut à gauche...non mais vous avez vu?... la Station Spatiale Internationale!...Impressionnant.

Mais là, c'est de nouveau le moment de vous faire un best of! Comme l'an dernier, je me base sur la fréquence de vos visites pour vous en faire la liste.

Voici donc, dans l'ordre inverse comme il se doit, les 10 pages les plus lues de 2010:


10- Les émotions qu'on ignore

9- La réforme du système de santé américain


8- Une éthique basée sur la science ?


7- Encore la nutrition forcée

6- Cas à commenter: un boxeur

5- Solidarité avec les catholiques

4- Rappaz: la quatrième solution?

3- Euthanasie ?

2- Soigner le choléra


Et là vraiment vous êtes chou, car l'article le plus lu de 2010 a été:

1- Dons pour Haïti


Celles-là, c'est les plus lues écrites en 2010. Mais parmi celles qui ont été écrites avant, quatre restent dans le top ten des visites. Fugace, la blogosphère? En tout cas les voilà:

4- On reparle d'avortement

3- Le choléra comme symptôme

2- Don d'organes: la Suisse mauvaise élève


1- Diagnostic préimplantatoire

Bonne (re)lecture! Et bonne année 2011 à tous.

[+/-] Lire le message entier...

Rappaz: la quatrième solution ?

Faut-il libérer Bernard Rappaz pour lui sauver la vie, puisque la nutrition forcée n'est pas applicable? Difficile question, qui semble diviser le public romand, et les parlementaires fédéraux. Le Grand Conseil valaisan doit se pencher sur sa demande de grâce ce jeudi 18 novembre. Peut-être les appels 'de la dernière chance' auront-ils une influence mais à l'heure actuelle il serait, disons, très surprenant que la grâce soit accordée.

Cela dit, c'est important de comprendre que la question d'une mise en liberté ne se résume pas à cette demande de grâce. Pour comprendre le problème tel qu'il se pose plus réalistement, trois commentaires sont importants ici:

D'abords celui dont vous avez probablement déjà tous conscience:

1) Une suspension de peine n'est pas une grâce
C'est également une mise en liberté, mais sans raccourcissement de la peine totale. Trois jours hors de prison dans ces conditions, c'est trois jours à ajouter en prison plus tard. Cette question, qui est aussi sur la table -pas nécessairement celle du Grand Conseil, mais celle de la situation en tout cas- est donc très différente de celle d'une grâce.

Mais aussi:

2) Suspendre la peine d'un mourant est la norme en Suisse, et non une exception
Mourir sous les verrous est un drame humain. Un drame qui vient se surajouter, et qui n'est pas prévu par la peine à laquelle le détenu a été condamné. En conséquence, lorsque le décès d'un détenu incarcéré en Suisse est prévisible, il est habituel qu'une demande de mise en liberté soit adressée au juge. Permettre à un détenu qui n'est pas -ou plus- dangereux de mourir libre est une demande honorable. A laquelle la réponse, en Suisse, est habituellement positive. Si ce qui compte est de ne pas faire d'exception pour Bernard Rappaz, donc, le laisser mourir en prison alors qu'il demanderait une suspension pour ces motifs serait assez incohérent. C'est ça qui serait, finalement, faire une exception dans son cas. En refusant de le mettre en liberté pour mourir, on ferait pour lui comme on ne fait pas pour d'autres. Accepter une suspension de peine pour ce motif n'est donc pas lui faire une exception. C'est donc une sortie de crise qui pourrait, finalement, peut-être, être acceptable pour tous.
Et si ensuite il reprenait une alimentation et ne mourait finalement pas? Il reprendrait tout simplement sa peine...

3) Toute suspension de peine peut être conditionnée par la dangerosité du détenu
Certaines des personnes qui ont appelé à la suspension de la peine de Rappaz ont également évoqué la question qui se poserait dans le cas d'une grève de la faim par un détenu dangereux. C'est une très bonne question. Mais ce n'est pas celle qui se pose maintenant. Suspendre la peine d'un détenu reconnu par tous comme non dangereux, en tenant explicitement compte du fait qu'il n'est pas dangereux, ne ferait pas précédent pour cet autre type de cas.


C'est important de comprendre tout ça. Alors oui, bien sûr, peut-être qu'une suspension de peine semblera de toute manière inacceptable aux autorités valaisannes. Même dans un contexte où tout autre détenu l'aurait obtenue. On l'a d'ailleurs vu, la loi la plus récente de Suisse sur la grève de la faim, celle de Neuchâtel, laisserait mourir un prisonnier en grève de la faim, "si la personne le fait en toute conscience et volonté." Et même si on imagine volontiers que les autorités neuchâteloises tenteraient d'abords de trouver un arrangement qui évite cette extrémité, on imagine aussi que dans certains cas cela puisse être considéré comme la moins pire des possibilités disponibles.

Le cas de Bernard Rappaz sera-t-il considéré comme une telle situation? Ce n'est pas exclu. Mais c'est important de comprendre qu'accepter une suspension pour motifs de santé, voire pour motifs de fin de vie, ne serait pas lui faire une exception. C'est important parce que les autorités valaisannes doivent pouvoir, si elles le souhaitent, faire ce choix sans être accusées d'avoir cédé à un chantage. Elles n'auraient dans ce cas de figure pas modifié l'application habituelle des peines, justement. Elles auraient fait pour lui exactement comme pour tout autre. Ni plus, ni moins.

Peut-être me suis-je trompée dans cette analyse. Vos commentaires sont les bienvenus comme d'habitude. Mais il semble que si ce que nous voulons c'est à la fois éviter de faire une exception, et éviter de soumettre un détenu à un traitement inhumain et dégradant, et éviter de le laisser mourir, eh bien pour cette fois c'est possible...

[+/-] Lire le message entier...

Nutrition forcée

J'ai été prise ailleurs ces temps, car le corps médical suisse vit en coulisse ce qui pourrait être sur le plan éthique une des situations les plus difficiles de ces dernières années. A la surface, un cas qui commence à véritablement énerver l'opinion (si on en croit les commentaires en ligne): le cas extrêmement déchirant du prisonnier gréviste de la faim Bernard Rappaz.

Derrière cette histoire à rallonges, une question qui prend désormais directement les soignants à partie. Dans une décision annoncée fin août, le Tribunal fédéral estime qu’il incombe aux autorités d’exécution des peines d’ordonner une alimentation forcée envers un détenu gréviste de la faim.

Alors si c'était vous, le médecin à qui l'on ordonnait de nourrir de force un prisonnier? Que feriez-vous? Sans doute que cela dépendrait. Un tas d'instances nationales et internationales se sont penchées sur cette difficile question, et leur réponse est toujours la même: on doit prendre un soin immense à explorer tous les paramètres d'une situation de ce genre, mais si on a fait ce travail et qu'on est satisfait que le prisonnier refuse véritablement la nourriture, et prend sa décision librement et avec lucidité, alors on ne peut pas le nourrir contre son gré.

On ne peut pas non plus, jamais, le nourrir véritablement de force. Cela impliquerait de l'attacher, peut-être de l'endormir, de lui enfoncer une sonde dans l'estomac...et de recommencer encore et encore tant que sa volonté resterait inchangée. Un traitement inhumain et dégradant. Dans les années 70, des prisonniers en Irlande du Nord ont ainsi été nourris de force pendant des mois. La Cour Européenne des Droits de l’Homme a confirmé à au moins deux reprises que la réalimentation forcée constituait un traitement proche de la torture quand il impliquait d’entraver un prisonnier et de lui insérer de force une sonde de gavage. Je vous épargne la description des faits, car c'est assez difficile à soutenir. Pour les curieux, ces cas s'étaient déroulés en Ukraine et en Moldavie. Lors d’un autre recours (Turquie cette fois), cette même Cour a jugé que le décès d’un détenu, suite à une grève de la faim, ne constituait pas une transgression des droits humains dans la mesure où il avait eu accès en prison aux mêmes soins qu’à l’extérieur.

Mais alors que faire si vous êtes médecin et qu'une autorité vous ordonne de procéder? Le dossier spécial du Bulletin des Médecins Suisses de cette semaine se penche sur la question, et propose un article d'analyse, des prises de position, plusieurs courriers, des extraits des directives nationales et internationales. C'était important de faire ce point. Il y a quelques années, des auteurs américains qui avaient en tête des cas de Guantanamo avaient écrit ceci:

"Les médecins prenant soin de patients qui font une grève de la faim peuvent être placés dans une position de double loyauté ; par exemple, répondre aux obligations de la prison ou du gouvernement, qui peuvent être en conflit direct avec les meilleurs intérêts du patient. Le devoir du médecin envers le patient est toujours la priorité la plus élevée. Toutes les règles légales et éthiques pour traiter les grévistes de la faim demandant la coopération des médecins, ceux-ci peuvent et doivent prévenir l'alimentation forcée de prisonniers en possession de leurs moyens en refusant d'approuver ou de participer. Cette action, naturellement, demandera des organisations professionnelles médicales et légales pour soutenir à fond les médecins des prisons, y compris les médecins militaires, qui suivent les règles de l'éthique médicale et des Droits de l'homme."

En prenant position contre l'alimentation forcée, les organisations professionnelles suisses remplissent donc cette responsabilité. Reste à voir ce qui se passera dans les fait si, comme c'est probable, on se retrouve prochainement devant un prisonnier gréviste de la faim en danger sérieux. Car être pris entre sa déontologie professionnelle et l'injonction d'une autorité n'est jamais une situation facile.

En fait c'est précisément le genre de situation qu'un état de droit cherche habituellement à éviter. Dans les faits, l'utilisation de la médecine comme outil du pouvoir de l'état est surtout associée avec des problèmes comme l'incarcération psychiatrique d'opposants politiques, ou la participation médicale à la torture, ou à la peine capitale. Mais même aux États-Unis, où la participation médicale à la peine capitale fait l'objet de controverses importantes, aucun médecin n'a jamais été condamné pour avoir refusé d'y participer.

Il serait profondément dommage qu'autour du 'cas Rappaz' la Suisse établisse un principe d'asservissement de la médecine comme outil du pouvoir, si légitime que soit ce pouvoir par ailleurs. Ce serait là un précédent que l'on associe plus volontiers avec des états irrespectueux de la liberté individuelle et des droits humains. Et comme le prisonnier autour duquel tourne toute cette histoire se décrit comme un ancien soixante-huitard, ce serait en même temps une conséquence profondément paradoxale de ses actes.

[+/-] Lire le message entier...

L'éthique d'un autre âge...?

Je continue de vous annoncer les colloques de l'Institut d'éthique biomédicale où je travaille, pour ceux qui ne vivent pas trop loin pour cela.

Le prochain aura lieu ce lundi 12 avril, et il sera question d'aspects éthiques de la pratique médicale au 18e siècle.

Nous aurons le plaisir d'accueillir comme orateurs Micheline Louis-Courvoisier et Philip Rieder, qui travaillent tous les deux dans le Programme des Sciences Humaines en Médecine de notre Institut d'éthique biomédicale.

Ils donneront une conférence intitulée:

"Menteur, brutal, indiscret, et pourtant éthique : le médecin avant la biomédecine"

Voici le résumé qu'ils ont donné:

Un médecin a-t-il le droit de manipuler son malade ? De lui inoculer une maladie à son insu ? Ou encore de colporter des nouvelles de ses patients tous azimuts ?

L’éthique occupe une place toujours croissante dans la formation des médecins, conditionnant les pratiques et délimitant étroitement le cadre de la relation thérapeutique. Les praticiens actifs avant les premiers règlements éthiques du XIXe siècle n’avaient pas de tels repères. Leur pratique était-elle alors barbare ? Une série d’anecdotes tirées de la pratique médicale au XVIIIe siècle le laisse penser. La contextualisation de ces gestes nous permettra d’aborder la question du mensonge, de la violence et de l’indiscrétion dans la pratique médicale d’Ancien Régime et de comprendre les raisons qui les rendaient moralement acceptables à l’époque.

Ça aura lieu le lundi 12 avril, de 12h30 à 13h45. C'est aux Hôpitaux Universitaires de Genève, c'est-à-dire ici. Attention, changement de salle: montez au 7e étage, c'est la salle 7-731 et 7-732 (7ème étage Bât. Principal – Médecine Interne - Salle de colloques).

Cette conférence est ouverte à toute personne intéressée. Vous en êtes? Alors à tout bientôt!

[+/-] Lire le message entier...

Les émotions qu'on ignore

Demandez à quelqu'un de vous faire la liste des cinq sens, à peu près n'importe qui vous les sortira facilement. Reprenez la même personne, et demandez-lui la liste des émotions fondamentales, pas sûr. Et en fait, même si une liste de base existe, elle n'est pas exhaustive et reste en discussion. Elle compte à la base six émotions: la joie, la tristesse, la colère, la peur, la surprise, et le dégoût.

Simpliste? Sans doute. Voici quelques unes des émotions récemment décrites comme 'candidates' à être incluses dans cette liste:

-L'élévation, le sentiment de connexion et d'émerveillement qui nous donne l'impression de nous élever au-dessus de nous-même...Cette émotion est rare, mais nous l'aimons beaucoup.

-L'intérêt, ou la curiosité, la faim d'apprendre...

-La reconnaissance, qui nous motive à faire du bien à qui nous en a fait, mais qui nous lie en fait souvent plus profondément les uns aux autres qu'un simple 'prêté pour un rendu'...

-La fierté, une émotion auto-évaluatrice, comme la honte, la culpabilité, ou la gêne, et qui peut donc avoir deux faces selon que l'évaluation à laquelle on se livre est 'correcte' ou non...

-La confusion, ou l'impression que les choses sont étranges et qu'il doit donc y avoir quelque chose qui nous échappe, qu'il faut changer notre manière de regarder notre situation. Vraiment une émotion? Pas sûr. Comme la plupart des autres listées ici d'ailleurs. Trop cérébrale peut-être. Mais la surprise l'est aussi...

Certaines émotions sont nommées dans certaines langues seulement. D'autres, qui sembleraient importantes, n'ont pas de nom. On connaît par exemple en allemand la Schadenfreude, le bonheur du malheur d'autrui. Aucune langue ne semble en revanche identifier le bonheur du bonheur d'autrui. Dommage.

Mais trêve de théorie: certains d'entre vous sont probablement encore en vacances. Si vous n'avez pas encore vu le film 'Home' de Yann Arthus-Bertrand, c'est l'occasion de voir lesquelles de ces émotions il suscite en vous. Vous me direz après lesquelles c'était, hein?

[+/-] Lire le message entier...

Solidarité avec les catholiques

On parle beaucoup de l'église catholique ces temps. Et les raisons pour lesquelles on le fait mettent un tas de gens dans une vraie sale situation. Certains l'ont amplement mérité. Mais d'autres, non. Petite pause, donc, le temps d'exprimer une certaine solidarité avec les catholiques. Pas avec l'église catholique, qui n'est pas une personne et donc pas un objet légitime de solidarité. Pas avec ses autorités, qui quoiqu'elles en disent ne sont pas vraiment victimes, mais plutôt démasquées. Non, il s'agit ici de solidarité avec les catholiques: toutes ces personnes ordinaires qui n'ont rien fait de mal, en tout cas pas plus que vous et moi, et qui se trouvent maintenant ... oui, dans une vraie sale situation.

On peut la résumer ainsi. Depuis 10 ans, des scandales successifs entourent des cas d'abus sexuels sur des enfants par des prêtres aux États-Unis, puis dans un nombre croissant de pays dont l'Irlande, l'Allemagne, la France, la Suisse, l'Autriche, la Hollande, l'Espagne, le Brésil, le Canada... On est donc face à un problème mondial; il semble que le nombre estimé de victimes augmente presque tous les jours; bref, c'est vraiment très grave.

Et le plus grave n'est même pas, si l'on ose le dire, qu'il existe dans une église des individus qui se rendent coupables d'actes criminels. Après tout, oui, cela peut arriver. D'accord, c'est plus grave dans une institution qui annonce que son métier est de s'occuper du bien et du mal, d'être un moteur moral. Certains ont tenté de défendre l'église catholique en avançant qu'elle ne comptait pas plus de pédophiles dans ses rangs que la population générale. Malheureusement, il semble que ce soit inexact. Mais disons même que ce soit vrai. Il resterait profondément troublant qu'un groupe érigé en modèle moral soit seulement pas pire que la population générale.

Non, le plus grave est ailleurs. Non pas dans la responsabilité des individus, mais dans la manière dont l'église catholique a géré, et continue de gérer, ces affaires. Cette situation se prolonge et semble -du moins de l'extérieur- difficilement extricable. En clair, l'église catholique a d'abord peu punis, et beaucoup tenus secrets, les prêtres coupables de pédophilie. Elle a ensuite nommé à sa tête l'une des personnes qui avait maintenu cette politique du silence. Et là, on passe de crimes individuels à une forme de criminalité d'institution.

Qu'il s'agisse d'une église ne change rien à la structure du problème. Les prêtres, comme les enseignants, les avocats, les médecins, et quelques autres professions, exercent -ou sont censés exercer- leur métier au service de personnes vulnérables, avec lesquelles le rapport de pouvoir est inévitablement souvent asymétrique. Ces professions ne peuvent s'exercer que en échange de la promesse, tenue et visiblement tenue, de ne jamais abuser de ce pouvoir. Les corporations qui structurent ces professions servent à ça. Leurs codes de réglementation internes servent à ça. En cas de transgression de ces codes, il est juste de juger ces professions, ces corporations, sur leur capacité à punir les coupables. En cas de transgression légale, il est à nouveau juste de les juger sur leur capacité à ne pas entraver la justice. Au minimum.

Et sur ce chapitre, la capacité de régulation de l'église catholique impressionne par son insuffisance.

Alors, pour les membres d'une institution qui demande une confiance énorme et s'en montre à ce point indigne, que faire?

Difficile question.

Certains voudront sans doute faire comme si de rien n'était. Après tout, s'opposer à une autorité est difficile. Et il est vrai que l'écrasante majorité des membres de l'église catholique n'a rien à voir avec toute cette histoire. Est-on complice d'une organisation que l'on réprouve, simplement en lui restant affilié sans s'opposer... ? Parfois, sans doute. Mais à partir de quand, dans quelles conditions? Difficile de répondre. Cette voie est donc ouverte, peut-être, parfois, aux fidèles. Mais pas au clergé: difficile, si on se voile la face, de ne pas devenir un tant soit peu complice lorsqu'on est un représentant officiel.

Certains voudront réformer la manière dont l'église catholique gère ces situations. C'est légitime. Pour leur institution c'est sans doute le seul chemin pour éviter une forme de faillite morale: la rupture de la confiance sur laquelle repose son existence. Exprimer de la compassion pour les victimes est insuffisant, c'est clair. Il va falloir faire beaucoup mieux. Mais comment? Difficile également. Je n'en ai pas la moindre idée. Et pour avoir la moindre valeur une telle démarche doit de toute façon venir de l'intérieur.

Certains voudront partir, voire se faire débaptiser. Certains le font déjà. Mais là encore, c'est difficile. Un ami catholique me disait récemment qu'il partirait s'il pouvait le faire 'seulement avec la tête', et garder les liens, les amitiés, les chants de son enfance. Quitter une église est tellement difficile qu'une étude récente a montré que l'on trouve dans les rangs du christianisme des membres du clergé qui sont athées. L'un d'entre eux l'est même officiellement. Mais un grand nombre l'est en secret, et reste pourtant.

Pourquoi restent-ils? Un des auteurs de l'étude, le philosophe Daniel Dennett, le décrit à partir de 6:05 sur cette vidéo. En bref, il y a trois raisons:

-Ils se sentent piégés: 'Et ma famille, mon travail? Et puis je ne sais rien faire d'autre...'


-L'énorme obstacle social: comment dire aux autre 'j'ai gaspillé les dernières 40 années de ma vie'?

-Finalement, et c'est là le plus dur, la bonté: l'idée qu'on fera mal à des personnes que l'on aime si l'on part. La bonté encore: l'idée que l'on peut faire du bien en restant, que c'est là la manière dont on sait le mieux faire du bien autour de soi.

Si ces raisons suffisent à maintenir dans l'église des prêtres athées, on peut comprendre qu'elles suffisent souvent à garder dans l'église des croyants choqués par les scandales. Car oui, c'est une sale situation. La bonté contre l'intégrité. Sa famille contre sa conscience. Réformer, mais comment. Rester ou partir. Les ingrédients d'une grande crise de conscience. Car il va falloir choisir. Une petite pensée solidaire, donc, pour les catholiques qui y font face...

[+/-] Lire le message entier...

Ces histoires qu'on se raconte...

On regarde cette image, et déjà on se raconte une histoire. Même si elle a bien des chances d'être fausse.

En médecine, les histoires qu'on se raconte prennent souvent une autre tournure. Pourquoi moi, docteur ? Mais qu’est-ce que j’ai pu faire pour attraper ça ? Cette question, on l’a tous entendue. Peut-être posée, même. Là, mon interlocutrice est une gentille quinquagénaire qui en a marre de sa maladie dont la récidive l’oblige à reconnaître qu’elle est chronique.

On finit souvent par répondre comme si la question était Aurais-je dû faire plus attention ? plutôt que Mais qu’est-ce que ça signifie pour ma place dans l’ordre du monde ? ou plus prosaïquement Comment ça tient avec le reste de mon histoire, ça ? Qu’ai-je pu faire pour attraper ça… On préfère prendre nos biographies avec un peu de liant, de fil conducteur. En vrac, cette fois, des choses qu’on a sans doute tous dites :

Non, je ne pense pas que la rancune de votre belle-fille vous ait donné le cancer.
Vous avez le cœur trop grand.
Dites-vous que vous êtes allergique à l’alcool.

Des mots pas toujours adroits, mais dits avec l’espoir que l’histoire soit racontée un peu différemment. Plus véridiquement ? Voilà le bug. Certains de nos récits ont tout d’un antibiotique pour récits infectés par des malentendus, certes. Mais d’autres ressembleraient plutôt à une anesthésie locale, d’autres à un placebo. Comment s’y retrouver ? La ligne est parfois bien ténue.

Dans la vie quotidienne aussi, d’ailleurs, cette frontière est fuyante. Notre cerveau adore les histoires cohérentes, et paraît maître en la matière de nous en raconter. Dans des conditions expérimentales, on peut observer que le début d’un mouvement précède la décision consciente. Et pourtant on se racontera notre décision. Exemple plus concret : les orchestres d’Europe sont restés un bastion masculin jusqu’à l’instauration d’auditions masquées derrière un écran. Misogynie ? Pas du tout ! Les jurys entendaient un timbre différent chez les musiciennes, et fondaient leur décision en esthétique. Mais la théorie s’est effondrée derrière l’écran : ils n’entendaient plus de différence s’ils ignoraient le sexe du candidat.

Ces histoires qu’on se raconte, une fois qu’on les cherche on les retrouve partout. Comme disait un écrivain anglais, "Le fait que nous vivions au fond d’un puits gravitationnel, sur la surface d’une planète couverte de gaz, tournant à 150 millions de kilomètres autour d’une boule de feu nucléaire, et que nous trouvions ça normal, c'est évidemment une bonne indication pour voir à quel point notre perspective a tendance à être tordue. "

Alors ma patiente ? En théorie, je pourrais lui dire qu’il n’y a pas vraiment de cohérence, qu’à la question Pourquoi moi ? la seule réponse est Pourquoi pas ? Je pourrais aussi lui dire que sa maladie va devenir son histoire. Je pourrais même lui dire que c’est certainement cet événement qui me semble gros comme une maison, et qui vient de frapper sa vie de plein fouet qui en est la cause.

Mais en fait, je vais lui dire que ce n’est rien qu’elle ait fait, que ce n’est pas de sa faute, et qu’elle a raison d’être en colère. Sur le coup, cela dit, c’est fou ce que j’ai l’impression d’être à côté de la plaque...

[+/-] Lire le message entier...

La force de nos attentes

J'adore cette illusion d'optique. Pas de dessin sophistiqué, rien qu'une photo. Et pourtant on dirait qu'Escher est passé par là. Comment ça marche? A la force de nos attentes. Nous sommes simplement habitués, sans doute cablés, même, depuis le temps, pour voir des personnes ... à l'endroit.

Là où ça devient fascinant, c'est que ça marche dans un tas d'autres domaines. Sur le plan éthique aussi, d'ailleurs. Et là nos attentes peuvent nous piéger.

Par exemple, elles peuvent 'fabriquer' de la pathologie. Si le travail que nous considérons comme 'normal' augmente, il y aura plus de handicapés: car qu'est-ce que le handicap, sinon l'incapacité (durable) à fonctionner comme nous l'attendons?

Elles 'fabriquent' aussi de la discrimination. C'est une des raisons, d'ailleurs, pour lesquelles il n'est pas si simple d'être juste. Malcom Gladwell explique ça très bien dans un bouquin qui a maintenant été traduits en français sous le titre un peu malheureux de 'La force de l'intuition: prendre la bonne décision en deux secondes'. C'est presque drôle, car ce titre joue bien sûr aussi sur nos attentes. Mais malgré son aspect un peu psycho de salon, c'est en fait un bouquin passionnant, très bien documenté, qui parle davantage des risques de la 'pensée instantanée' que de ses avantages, et qui vous laissera justement...songeur. Il y démonte à la fois les avantages et les inconvénients de nos conclusions immédiates, intuitives, qui parfois nous sauvent et parfois nous coulent.

Une des illustrations est l'histoire des orchestres européens, disons il y a quelques décennies. Ils étaient exclusivement masculins. Aucune discrimination là-dedans, expliquaient les jury de sélection. Le timbre des musiciennes est tout simplement différent, les décisions sont esthétiques. Sauf qu'un jour on se mit à auditionner derrière un écran. Et là, patatras, plus de différence de timbre. Avec les mêmes jurés, les mêmes goûts et les mêmes objectifs pour leurs orchestres. Mais leurs attentes étaient différentes en écoutant 'quelqu'un' qu'en écoutant un homme ou une femme. Les orchestres devinrent mixtes.

Alors, maintenant que vous venez de lire ça, vous vous sentez supérieur? Vous êtes un fervent égalitariste et êtes convaincu que vous n'associez aucun rôle particulier aux hommes et aux femmes, aucun jugement de valeur à l'appartenance ethnique, aux préférences sexuelles, ou autres âges de la vie? C'est très simple à vérifier. Il existe un test en ligne qui mesure l'effet de nos attentes implicites sur notre temps de réaction. Vérifiez, c'est ici. C'est désarmant. En fait, des biais de ce genre, on en a plus ou moins tous.

Alors pour rappel, deux avertissements:

  • D'abord, on peut avoir un biais et décider de ne pas l'approuver. Aucune obligation, donc, de vous faire une raison d'accepter votre biais contre les personnes handicapées, par exemple, s'il s'avère que vous 'testez positif'. Vous pouvez paisiblement continuer de militer pour des droits égaux la conscience tranquille. Rejeter un biais n'est pas se trahir.
  • Mais par contre, on ne peut pas décider juste comme ça de ne pas avoir le biais.
On peut par contre le savoir, et prendre des précautions en conséquence contre notre propre jugement instantané. Déjouer les pièges de nos attentes, en quelques sortes.

Il y a même mieux. Car nous avons aussi des attentes morales. Gordon Brown a récemment donné à ce sujet une conférence sur ces images qui nous indignent, et parfois nous poussent collectivement à des actions qui améliorent le monde. Jouer sur nos attentes pour faire le bien, c'est donc possible.

Et puis il y a la version où nous sommes capables de rire de nos propres intuitions. Dans cette vidéo, on arrive à faire chanter le public en choeur sur la simple force de nos attentes. Inquiétant? Un peu. Ca marche vraiment très très bien et on se prend à demander à quoi d'autre ça peut diantre servir. Mais une fois qu'on a vu ça, peut-être qu'on se laisse moins facilement avoir?

[+/-] Lire le message entier...

'Mon' enfant: à quel point?

Une famille américaine défraie la chronique ces temps. Leur fils, âgé de 13 ans, est atteint d'un lymphome de Hodgkin. Heureusement, ce type de cancer est curable et la première chimiothérapie a eu l'efficacité attendue. Malheureusement, il faut plusieurs traitements pour guérir, et les parents ont refusé la suite de la prise en charge, en avançant des raisons religieuses. Ils sont adeptes d'un groupe religieux appelé Nemenhah, fondé à la fin du 20e siècle et inspiré de pratiques amérindiennes traditionnelles. Ils sont persuadés de pouvoir guérir leur fils sans avoir recours à une chimiothérapie. L'adolescent a déclaré être d'accord avec ses parents. Ses chances de survie avec la chimiothérapie sont estimées à 95%, et sans elle à 5%.

Il est probable que le moteur principal de toute cette histoire soit l'angoisse, la perte des repères qui peut accompagner l'idée terrifiante de voir un fils de 13 ans affronter une maladie qui pourrait l'emporter. Intégrer une situation pareille prend du temps, ne va pas de soi. Malheureusement rien de bien inhabituel jusque là. Mais si cette histoire soulève des passions, c'est parce qu'elle entrecroise en plus de cela plusieurs enjeux. Il y a l'appel à une tradition, au nom de laquelle il faudrait laisser cet enfant mourir...sauf que les parents réclament en fait que dans 'leur' réalité la chimiothérapie soit dangereuse et que le traitement par la nutrition guérisse le cancer. On voit mal quel tribunal pourrait au juste leur octroyer ça.

Ils se réclament aussi d'une église, et demandent une forme de liberté de pratique religieuse. Ce n'est malheureusement pas exceptionnel. Chaque fois qu'un enfant meurt parce que ses parents ont préféré prier plutôt que de le traiter, meurt essentiellement d'ignorance, donc, c'est évidemment une tragédie, dont ses parents sont finalement aussi des victimes. Et clairement la liberté religieuse ne comprend pas un droit de vie ou de mort sur un 'adepte' mineur: cet argument ne change donc pas la donne dans cette histoire.

L'argumentaire des parents mélange tout ça presque explicitement. Les déclarations de leur avocat sont d'ailleurs un magnifique exemple de mauvaise foi rhétorique où se mélangent platitudes et contre-sens. Juste un exemple: "l'amour des parents est un droit social positif que nous partageons tous". L'état, la famille, la vie privée et publique, tout y passe. Et l'amour se voit simultanément réduit à l'état de ressource pour laquelle on se verrait presque pointer comme au chômage, et élevé à une sorte d'infaillibilité. Si seulement, si seulement c'était vrai que lorsqu'on aime on ne peut jamais causer de tort...

Et le noeud de l'histoire est en fait là. Être parent et aimer ses enfants n'écarte pas le risque d'erreurs graves. Et il y a donc des limites à l'autorité parentale. Dès lors qu'on en comprend les enjeux, on a le droit de refuser pour soi-même un traitement médical, même vital. Mais s'il s'agit de votre enfant, non. Non seulement vous n'êtes pas propriétaire de sa vie, mais qui voudrait, vraiment, qu'on lui laisse une marge d'erreur aussi monumentale? Refuser un traitement vital pour son enfant, surtout dans un cas où il serait aussi efficace qu'ici, est un cas de négligence au mieux, de maltraitance au pire. Un des rôles de la justice est alors de protéger l'enfant contre ce genre de décision parentale, et les parents contre la culpabilité, en autorisant le traitement.

Et si l'enfant est assez grand pour comprendre, et pour refuser de lui-même? Ce genre de cas est plus difficile, oui. D'une part, il arrive qu'un adolescent soit réellement capable de faire ce genre de choix pour lui-même, et alors il doit effectivement être respecté. Mais d'autre part, pour pouvoir décider il faut également être libre de décider. Et cette évaluation toujours délicate l'est encore davantage lors de pressions extérieures explicites, religieuses ou non...

[+/-] Lire le message entier...

Vous avez dit 'moralisation du capitalisme'?

Quelqu'un aurait demandé un jour à Gandhi ce qu'il pensait de la civilisation de l'occident. Sa réponse? 'Je pense que ce serait une bonne idée'. De civiliser l'occident, donc... On pourrait en dire autant de tous ces appels à la 'moralisation du capitalisme' qui foisonnent ces temps de toute part. Une bonne idée, sans doute. Mais sans vouloir être cynique, pas vraiment réaliste si on prend ce terme au sérieux. Au menu de ce qui pourrait se faire en théorie, et en vrac:

-Mieux combattre la fraude, fiscale ou autre, certes, et partout. Rien de nouveau ici, rien de bien controversé non plus, du moins en théorie! La pratique, on l'a vu, est nettement plus difficile.

-'Rappeler aux entreprises leur rôle social'. Un grand favori, ces temps. La version 'hard': demander aux acteurs de l'industrie de se substituer aux États en devenant des altruistes soucieux du bien de la population. Mais pourquoi le feraient-ils? Et pourquoi le devraient-ils? La version 'soft': faire juste assez de gestes dans le bon sens pour s'en servir comme outil de communication. Et c'est parfois exactement ce qui se passe. On peut même parfois échapper ainsi aux velléités de réglementation 'malvenues'. Ça a été élevé au rang de grand art au 20e siècle par l'industrie du tabac. Les appels français récents à plus de partage dans les entreprises, s'ils peuvent être bien intentionnés, pourraient aussi aboutir à un 'code volontaire' moins contraignant qu'une loi, et qui sera facile à oublier une fois l'orage passé.

-Revenir à la réalité, c'est à dire à plus de prudence. Combien? Difficile. Mais autoriser le sur-sur-sur endettement des particuliers n'en fait certainement pas partie. Des commentateurs devenus tout à coup influents, comme Nassim Nicholas Taleb, pensent que la plupart du travail de la finance n'est pas si différent d'un jeu de casino. Pourquoi accepter de faire reposer l'économie mondiale dessus? Une variante consiste à 'incentiviser' les résultats à plus long terme. Mais là aussi, il semble que le maintien soit difficile sans un cadre réglementaire externe. Après tout, si votre concurrent offre plus plus vite, comment allez vous garder les meilleurs investisseurs chez vous?

-Diminuer les inégalités de revenu. Nos sociétés se portent mieux si nous avons tous l'impression d'en faire vraiment partie. D'en partager les hauts et les bas, et d'y être reliés les uns aux autres. Or, dans la plupart des pays de l'OCDE, on constate que le fossé augmente. Un phénomène particulièrement marqué aux USA, par exemple, et qui reste fortement ressenti localement, même si sur le plan global les inégalités ont heureusement plutôt tendance à diminuer. Une bonne part des personnes pauvres travaillent, et ne sont pas pour autant protégées. Et quand elles perdent leur emploi, ou même simplement leur temps plein, il n'y a plus que la collectivité qui puisse amortir la chute. Quand personne ne le fait, ça donne les 'villes de tentes' de Californie.

-...déréguler. Mais ciblé: on parle beaucoup de régulations supplémentaires et tant mieux. Mais certaines règles internationales mettent des barrières actives à la prospérité des pays pauvres. Quoique là aussi, il faudra peut-être plus de réglementations pour interdire ce genre de règles-là...

-La suivante est un éléphant dans le salon. Ôter une part de son attrait à la révolution violente en cessant de laisser les dictateurs s'endetter au nom des populations de leurs pays. Le philosophe Thomas Pogge a pointé ça du doigt il y a un certain temps déjà: tant que les pays riches acceptent d'acheter des ressources naturelles et de prêter de l'argent aux chefs d'état, quel que soit le moyen par lequel ils sont arrivés au pouvoir, être putschiste est une carrière trop lucrative pour le bien des populations. Qui se retrouvent ensuite avec la dette à repayer. Une part de notre prospérité est donc au prix d'un cycle de violences, de guerres civiles, et de corruption.

Cette liste n'est pas complète, y manque par exemple le travail des enfants. Et l'on voit bien que d'aborder tout ça demanderait plusieurs changements majeurs. Trop ambitieux? Peut-être. Mais en termes moraux le minimum n'est pas toujours le plus facile... Un exemple pour illustrer cette différence: la dette d'Haïti aurait démarré en 1825, lorsque la France, sa marine aux portes, aurait exigé en 'compensation de la perte d'une colonie d'esclaves' (en d'autres termes comme prix de la liberté) 150 millions de francs de l'époque. Valeur actuelle: 21 milliards. Les citoyens d'Haïti auraient ainsi acheté leur liberté, et payé les intérêts sur le 'prêt', jusqu'en 1972. Les conséquences sont difficiles à calculer. Même effacer la dette restante (largement contractée par les Duvalier, d'ailleurs), n'effacerait qu'une petite partie des dommages encourus depuis presque deux siècles. Difficile à réaliser, mais fortement requis.

Ce genre de problèmes, il serait totalement injuste de les faire porter aux seules banques. C'est une chose de demander des correctifs, une autre de faire des boucs émissaires. Car les problèmes éthiques liés au capitalisme, eh bien on baigne tous peu ou prou dedans. Alors, ces correctifs que l'on demande? Utiles, sans doute, mais pas de quoi parler de 'moralisation'. Ce serait exagération au mieux, imposture au pire. On est tout au plus dans le registre de la 'prudence' et du 'capital social'. Et le pas vers le moralisme rhétorique est vite franchi.
Faire mieux? Peu réaliste en temps de crise, sans doute. Mais songeons que c'est probablement impossible en temps de stabilité...

[+/-] Lire le message entier...

L'éthique comme thermostat

'La bonté, mode d'emploi', le magnifique roman de Nick Hornby, commence ainsi: une femme médecin, sûre qu'elle est quelqu'un de bien parce qu'elle sauve des vies, constate stupéfaite qu'elle est capable de quitter son mari par téléphone. 'Ce genre de chose' se dit-elle, 'une fois que c'est fait on ne peut jamais se dire que ça ne vous ressemble pas.'

Ce qui est ainsi capturé de manière si saisissante, c'est le lien entre notre image de nous-même et notre comportement moral. Ce lien, des recherches ciblées en dessinent désormais les contours. Et il semble que nous soyons dotés d'une sorte de thermostat moral qui nous incite à mieux nous comporter...si notre image de nous-même est en souffrance.

Ed Young nous décrit l'exploration de ce difficile domaine dans son blog Not exactly rocket science: une psychologue américaine a demandé à 46 étudiants de copier une liste de mots qui étaient soit positifs ('généreux', 'soucieux des autres', 'bon'), négatifs ('déloyal', 'égoïste', 'âpre au gain'), ou neutres ('livre', 'clef', 'maison'). On leur expliquait qu'ils participaient à une étude sur la psychologie de l'écriture manuscrite, et qu'il leur fallait rédiger une histoire sur eux-mêmes contenant tous les mots fournis. Ensuite, ils passaient un test bref lors duquel on leur demandait s'ils voulaient faire un petit don à une bonne œuvre de leur choix.

Le résultat? Les étudiants qui se décrivaient en termes positifs donnaient la moitié de ceux qui avaient les mots neutres, et 1/5 de ce que donnaient ceux qui avaient reçu les mots négatifs.

En d'autres termes, si notre image de nous-même est menacée, nous avons davantage tendance à faire le bien, à être généreux, bref à faire en sorte d'améliorer notre opinion de nous-même. On se refait littéralement une conscience dans les bonnes œuvres. Par contre, si nous sommes plutôt contents de nous-mêmes, nous nous autoriserons plus de laxisme et de transgressions. Dans la vraie vie, cela donne des phénomènes eux aussi mesurables. Les personnes qui ont acquis la réputation de ne pas avoir de préjugés, par exemple en employant un membre d'une minorité ethnique, sont plus susceptibles de tenir des propos racistes.

Trois leçons à tirer de cela: premièrement, nous sommes moralement 'cablés' pour vivre dans les zones grises: comme dit Young, 'des bons pécheurs et des saints faillibles'. Deuxièmement, c'est l'insatisfaction qui est le moteur principal ici: même si une conclusion serait sans doute hâtive, on peut tout au moins émettre l'hypothèse que l'éducation joue ici en partie son rôle par l'établissement du curseur qui détermine quand nous sommes contents de nous. Plutôt que par l'apprentissage des règles que nous sommes censés suivre. Finalement, des 'règles de vie' qui n'auraient rien à voir avec le bien ou le mal que nous faisons autour de nous ne sont pas seulement superflues sur le plan moral, mais peuvent être carrément dangereuses. De quoi éclairer d'une nouvelle lumière ce lieu commun de la littérature qu'est le dévôt immoral, le Tartuffe, la mère supérieure au coeur sec, le 'juste' prêt à sacrifier des innocents à sa cause: peut-être ce type d'observance nous donne-t-il la mauvaise idée d'être trop vite satisfaits?

[+/-] Lire le message entier...

Objection de conscience: jusqu'où?

L'administration Obama, comme tous ces prédécesseurs, a commencé par geler toutes les mesures 'de dernière minute' de l'administration Bush pour pouvoir examiner si oui ou non elle les laisserait passer sous forme de loi. Parmi ces mesures, un enjeu décrit par ses partisans comme 'l'interdiction de verser de l'argent fédéral aux cliniques sanctionnant les médecins ou les infirmières qui refusent de pratiquer des avortements ou de prescrire des contraceptifs par conviction religieuse'. Cette mesure, qu'il est désormais clairement prévu de rayer, fait également discuter ailleurs. Alors quelques explications.

L'objection de conscience, 'un acte personnel de refus d'accomplir certains actes allant à l'encontre d'impératifs religieux, moraux ou éthiques dictés par sa conscience', l'éthique médicale et la législation qui encadre l'exercice de la médecine ont effectivement jugé prudent de la garantir. Y compris aux États-Unis, et bien avant Bush. Mais pas à n'importe quel prix. Par exemple, le texte de loi sur la santé à Genève est le suivant:

Art. 82 Objection de conscience
1 Le professionnel de la santé ne peut être tenu de fournir, directement ou indirectement, des soins incompatibles avec ses convictions éthiques ou religieuses.
2 L'objecteur doit dans tous les cas donner au patient les informations nécessaires afin que ce dernier puisse obtenir, par d'autres professionnels de la santé, les soins qu'il n'est pas disposé à lui fournir.
3 En cas de danger grave et imminent pour la santé du patient, le professionnel de la santé doit prendre toutes les mesures nécessaires pour écarter le danger, même si elles sont contraires à ses convictions éthiques ou religieuses.

Il s'agit donc de protéger ceux qui se refuseraient à commettre un acte contraire à leur conscience. Ils ne peuvent par contre ni barrer au patient l'accès à cet acte pratiqué par un autre, ni opposer leur conscience à l'intérêt du patient dans l'urgence.

La réglementation Bush aurait prévu bien plus que cela. Si elle était passée, tout le personnel d'un établissement de santé, des médecins aux nettoyeurs, auraient pu refuser de fournir leurs services, leurs conseils, ou toute informations sur tout les sujets auxquels ils auraient personnellement été moralement opposés. L'avortement bien sûr (y compris donc l'information qu'un autre médecin accepterait de le pratiquer), mais aussi la contraception, la transfusion sanguine, et même la vaccination. Techniquement, il aurait été considéré comme licite de refuser, par exemple, d'apporter à manger ou de nettoyer la chambre d'une femme qui serait hospitalisée pour un avortement, qui aurait demandé une contraception sur son ordonnance de sortie, ou qu'on aurait vaccinée contre la grippe.

Alors ceux qui auraient sans doute aimé voir les soignants se transformer en défenseurs de leurs idéologies clament bien sûr à la perte du droit à la conscience morale...Mais c'est là maintenir une illusion d'optique. Les réglementations en vigueur protègent déjà très bien le droit de refuser des interventions. C'est le droit de rejeter des gens qui est refusé. Et ce droit là, comment le demander en conscience ?

[+/-] Lire le message entier...