'Prendre en compte' les médecines complémentaires

Une fleur (ci-jointe), en signe de d'appréciation aux personnes qui ne savent pas quoi voter, ce 17 mai, sur le projet 'Pour la prise en compte des médecines complémentaires'. Ne la mangez pas (la fleur), elle est toxique en surdosage. Mais elle est jolie, non? Elle ferait certainement bien sur une affiche en faveur du projet...

Sauf qu'elle est à la base d'une des thérapies que l'on oppose régulièrement aux médecines 'douces'. La pervenche de Madagascar, cette belle fleur rose que je viens de (virtuellement) vous offrir, est à l'origine de deux des substances employées comme chimiothérapie anti-cancéreuses, par la médecine scientifique. L'idée que la nature est contenue comme un supplément d'âme dans les médecines complémentaires est une des raisons de leur succès. Mais c'est une confusion. Une parmi d'autres. Et certaines transformeront l'application du projet en quadrature du cercle.

La difficulté la plus grande sera sans doute de savoir ce que signifie au juste 'prendre en compte'. Je vous reproduit (avec les liens en plus) un billet que j'ai écrit là-dessus dans la Revue Médicale Suisse, et qui part d'un exemple:
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Je ne l’ai encore dit à personne, mais j’ai été prise la nuit dernière d’une illumination. Bon sang mais c’est bien sûr ! Faire des achats inutiles est bon pour la santé et devrait être au centre d’une nouvelle thérapie alternative, bien sûr remboursée (pas folle !) par l’assurance de base. Appelons cela l’onéothérapie, et voyons comment elle serait affectée par l’acceptation – quasi certaine – de l’initiative «Pour la prise en compte des médecines complémentaires».

Un exemple ne sera pas de trop. Le texte soumis au vote, «La Confédération et les cantons pourvoient, dans les limites de leurs compétences respectives, à la prise en compte des médecines complémentaires.», est obscur. La prise en compte. C’est quoi, au juste ? Faut-il un article constitutionnel pour affirmer le droit des médecines complémentaires à avancer leurs arguments ? Sans doute non. Si je veux défendre l’onéothérapie, je suis déjà libre de le faire. S’agit-il de les couvrir sous l’assurance de base ? Voilà qui m’intéresse davantage.
Les initiants commencent par déclarer que l’élargissement des prestations de l’assurance de base «n’a par ailleurs jamais été demandé». Zut, raté. Sauf qu’il est dit plus loin que : «Les cinq méthodes de la médecine complémentaire (médecine anthroposophique, homéopathie, thérapie neurale, phytothérapie, médecine chinoise traditionnelle MCT) font partie intégrante de l’assurance de base (…) car elles remplissent les conditions légales selon l’art. 32 LAMal.» Bon, ma méthode ne figure pas sur la liste, mais j’ai finalement peut-être une chance. L’article 32 contient les fameux critères selon lesquels les prestations remboursées «doivent être efficaces, appropriées et économiques». Si ces méthodes sont considérées comme telles, il suffira que je montre que la mienne marche aussi bien que, disons, l’homéopathie. A ce jour, les revues Cochrane réalisées sur l’homéopathie ont conclu qu’elle n’a pas fait la preuve de son efficacité dans l’asthme chronique, la grippe, l’induction de l’accouchement, la démence, et le traitement des effets secondaires des traitements oncologiques. Alors oui, je devrais arriver à faire aussi bien. Si j’ai de la chance, ma méthode marchera mieux que l’homéopathie. Et alors le tour est joué ! Comment me refuser si ma méthode surpasse une de celles déjà admises comme «efficaces» ?

C’est précisément ici que le bât blesse. A lire l’argumentaire des initiants, on a l’impression que «prendre en compte» signifie accepter les termes selon lesquels ces pratiques se définissent elles-mêmes. Cesser de les soumettre au même crible de la vérité scientifique. Mais comment faire cela ? C’est voter sur une question de vérité, plutôt que de choix politique. Ou sur les raisons que l’on a de considérer quelque chose comme vrai. Soumettrait-on au peuple la question de l’existence du boson de Higgs ? On comprend que cette question-là ne figure pas sur nos bulletins, mais seulement entre les lignes, à être déterminée plus tard par le personnel de l’OFSP, qui mérite ici notre compassion.

Le projet sera sans doute accepté. Et si l’onéothérapie ne sera pas remboursée, c’est uniquement parce qu’elle n’est pas (encore) soutenue par une volonté populaire. Une manifestation de la grande confusion entre la description scientifique de la réalité physique, et le choix démocratique de la réalité politique. Une fois cette confusion admise, ça pourrait d’ailleurs changer. Promis, mes praticiens passeront du temps avec leurs patients et se laisseront l’espace d’établir cette relation nécessaire à «la part de magie» de la médecine : à l’heure où l’on coupe cette possibilité en médecine de premier recours, ça devrait m’aider à faire grimper leur cote de popularité…
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Alors oui, le projet soumis au peuple ce dimanche va sans doute passer. Si l'on en croit les sondages, et si vous lisez ce blog depuis la Suisse, vous avez une probabilité de 69% de voter oui. Bon, OK, c'est peut-être une question ouverte de savoir si (et comment) les discussions autour de la grippe A (H1N1) pourraient influencer ces chiffres. Il semble que certains praticiens recommandent l'usage de l'homéopathie même en cas de pandémie grave, et que pour certains il s'agisse d'un usage exclusif. Mais d'autre part, au moment où la menace semblait la plus présente, une association de naturopathes britanniques a mis en garde contre l'usage de compléments alimentaires comme unique traitement. Mais quoi qu'il en soit, il est peu probable que les chiffres suisses s'en trouvent massivement changés.

Alors, si vous êtes du nombre des 'oui', voteriez-vous aussi pour la 'prise en compte' de l'onéothérapie?

Et pour sa couverture pour tous dans l'assurance de base?

Quelles que soient vos réponse à ces deux questions, car justement elles sont très différentes, demandez-vous pourquoi...

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