Le mélange explosif du religieux et du politique

La votation sur les minarets en Suisse comporte le risque d'un malentendu fondamental. Car elle mélange deux enjeux qui sont en fait très différents.

Le premier: l'ambivalence d'un grand nombre de personnes envers l'islam. On voit dans nos sociétés pluralistes, en lisant la presse et en regardant autour de soi, à la fois des personnes musulmanes qui vivent leur religion tranquillement de manière privée, et des personnes (elle sont plus présentes dans les journaux) dont l'intégrisme fait peur.

Le second: la place que nous voulons donner à la religion dans nos institutions et notre espace publique. Et en fait, le véritable enjeu est celui-ci et non le précédent.

La confusion entre ces deux enjeux est vite faite. D'autant plus qu'il y a actuellement plus d'exemples de pays musulmans théocratiques que d'exemples chrétiens. Il y a même une tentative, très critiquée, d'introduire une motion religieuse (l'interdiction du blasphème) dans la réglementation internationale.

Mais aussi facile soit-elle, cette confusion, il est pourtant crucial de l'éviter. Les tentatives d'immiscer le religieux dans le politique ne sont pas l'apanage de l'islam. La 'droite chrétienne' américaine en est un autre exemple. A l'inverse même si l'on décrit parfois la tolérance dans nos régions comme 'le fond de valeurs chrétiennes qui soutient le pacte démocratique', c'est une interprétation à laquelle les victimes de certaines guerres des siècles passés auraient eu du mal à souscrire. La tolérance, qui semble tout au moins ne pas avoir accompagné le christianisme depuis ses début dirons-nous, est avant tout une valeur humaine. Pragmatique presqu'autant qu'éthique. Fondée sur l'idée fort simple qu'il est meilleur dans un groupe humain de ne se point entretuer. Valeur humaine, elle peut comme bien d'autres être plus ou moins présente, quelle(s) que soit la ou les religions d'un groupe donné. Cette question n'est donc pas véritablement 'affaire de religion'; c'est une affaire émminemment citoyenne.

Combien de place des citoyens, donc, devraient-il donner au religieux dans la vie publique? Même si la réponse en Suisse sera forcément moins que la réponse en Iran ou encore aux Etats-Unis, il demeure souvent dans bien des pays une certaine ambivalence. Certains points, il est vrai, sont clairs pour tout le monde (on ne doit pas brûler les 'hérétiques'). D'autres, comme par exemple des questions touchant à l'avortement, la recherche avec les cellules souches, le maintien de mesures de nutrition artificielle en fin de vie, les campagnes de prévention du VIH, semble l'être nettement moins. Mais il faut alors à chaque fois se poser la question suivante: même si l'on reconnait l'importance de leur foi pour des individus, combien de contrainte doit pouvoir exercer, au nom de sa foi, une personne religieuse sur une personne qui ne partage pas sa croyance? La réponse est en général aucune. Et cela change la forme du débat.

Ne pas donner de place excessive au religieux dans le politique est l'enjeu principal de cette votation. Cela signifie qu'elle n'a en fait rien à voir avec un degré d'approbation ou de désapprobation d'une religion plutôt qu'une autre. Même si on est heureux de lire que les communautés chrétiennes de Turquie semblent pratiquer librement, donc, il faut bien se rendre compte que là n'est pas la question. Si ce n'était pas le cas, ce serait un signe que la religion est mélangée à la politique en Turquie...Et bien sûr ce ne serait pas un modèle à suivre. A aucun prix nous ne devons vouloir de cette structure sociale: l'Europe -et la Suisse- ont déjà payé au prix fort les dangers de ce mélange des genres.

Ce serait donc véritablement une catastrophe si l'initiative anti-minarets faisait un bon score. C'est d'autant plus important de le répéter que nos sociétés se trouvent dans ce qui ressemble bien à un tournant.
Lors du sondage Eurobaromètre de 2005, seule 48% de la population suisse avait répondu qu'ils 'croyaient qu'il existe un Dieu'. Une minorité, donc. C'est très important que ce virage, s'il s'opère, se fasse sans remettre en question la liberté de croyance. Même si être incroyant, sceptique, agnostique, athée, ne va pas automatiquement de pair avec un souhait de voir le phénomène religieux régresser, ou devenir moins visible, certains sans doute le souhaitent. Mais penser que l'initiative de dimanche irait dans ce sens est un leurre. Le dessin de Mix et Remix qui illustre ce message exprime très bien (comme d'habitude d'ailleurs) le danger que pourrait représenter une 'alliance paradoxale' des laïques et des fondamentalistes.

Si vous faites partie des 10-20% de Suisses qui se déclarent athées ou agnostiques
(le groupe dont la croissance est actuellement la plus rapide), ou de la proportion plus grande qui n'a simplement pas de croyance religieuse, ou ne s'est jamais sérieusement posé la question, il vous faut bien sûr voter contre cette initiative. Car plus que deux visions religieuses différentes, c'est bel et bien deux visions différentes de la place de la religion dans la politique qui sont à contraster. Ne nous leurrons pas. L'initiative contre les minarets a été lancée par ce que l'on a appelé 'la droite religieuse suisse'. En ciblant l'islam, elle revient en fait à promouvoir la primauté du christianisme. C'est accepter un des ingrédient d'une religion d'état. Un pas que les dirigeants des théocraties du monde ne renieraient sans doute pas.

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