Ces histoires qu'on se raconte...

On regarde cette image, et déjà on se raconte une histoire. Même si elle a bien des chances d'être fausse.

En médecine, les histoires qu'on se raconte prennent souvent une autre tournure. Pourquoi moi, docteur ? Mais qu’est-ce que j’ai pu faire pour attraper ça ? Cette question, on l’a tous entendue. Peut-être posée, même. Là, mon interlocutrice est une gentille quinquagénaire qui en a marre de sa maladie dont la récidive l’oblige à reconnaître qu’elle est chronique.

On finit souvent par répondre comme si la question était Aurais-je dû faire plus attention ? plutôt que Mais qu’est-ce que ça signifie pour ma place dans l’ordre du monde ? ou plus prosaïquement Comment ça tient avec le reste de mon histoire, ça ? Qu’ai-je pu faire pour attraper ça… On préfère prendre nos biographies avec un peu de liant, de fil conducteur. En vrac, cette fois, des choses qu’on a sans doute tous dites :

Non, je ne pense pas que la rancune de votre belle-fille vous ait donné le cancer.
Vous avez le cœur trop grand.
Dites-vous que vous êtes allergique à l’alcool.

Des mots pas toujours adroits, mais dits avec l’espoir que l’histoire soit racontée un peu différemment. Plus véridiquement ? Voilà le bug. Certains de nos récits ont tout d’un antibiotique pour récits infectés par des malentendus, certes. Mais d’autres ressembleraient plutôt à une anesthésie locale, d’autres à un placebo. Comment s’y retrouver ? La ligne est parfois bien ténue.

Dans la vie quotidienne aussi, d’ailleurs, cette frontière est fuyante. Notre cerveau adore les histoires cohérentes, et paraît maître en la matière de nous en raconter. Dans des conditions expérimentales, on peut observer que le début d’un mouvement précède la décision consciente. Et pourtant on se racontera notre décision. Exemple plus concret : les orchestres d’Europe sont restés un bastion masculin jusqu’à l’instauration d’auditions masquées derrière un écran. Misogynie ? Pas du tout ! Les jurys entendaient un timbre différent chez les musiciennes, et fondaient leur décision en esthétique. Mais la théorie s’est effondrée derrière l’écran : ils n’entendaient plus de différence s’ils ignoraient le sexe du candidat.

Ces histoires qu’on se raconte, une fois qu’on les cherche on les retrouve partout. Comme disait un écrivain anglais, "Le fait que nous vivions au fond d’un puits gravitationnel, sur la surface d’une planète couverte de gaz, tournant à 150 millions de kilomètres autour d’une boule de feu nucléaire, et que nous trouvions ça normal, c'est évidemment une bonne indication pour voir à quel point notre perspective a tendance à être tordue. "

Alors ma patiente ? En théorie, je pourrais lui dire qu’il n’y a pas vraiment de cohérence, qu’à la question Pourquoi moi ? la seule réponse est Pourquoi pas ? Je pourrais aussi lui dire que sa maladie va devenir son histoire. Je pourrais même lui dire que c’est certainement cet événement qui me semble gros comme une maison, et qui vient de frapper sa vie de plein fouet qui en est la cause.

Mais en fait, je vais lui dire que ce n’est rien qu’elle ait fait, que ce n’est pas de sa faute, et qu’elle a raison d’être en colère. Sur le coup, cela dit, c’est fou ce que j’ai l’impression d’être à côté de la plaque...

1 commentaire:

Jude a dit…

"Dans des conditions expérimentales, on peut observer que le début d’un mouvement précède la décision consciente". Il faut que je retrouve la référence mais je me souviens avoir lu un article (plus récent que l'article cité mais ce n'est pas contradictoire avec le fait que les mouvements commencent avant) où les auteurs observaient grosso modo la chose suivante :

Les mouvements, mais aussi ce à quoi on pense (et ce dont on a envie notamment), débutent avant qu'on en ait conscience. Mais, et c'est important, il semblerait qu'un peu après (je crois que c'est de l'ordre du 10ème de seconde pour les mouvements), une partie du cerveau liée au traitement conscient choisit de valider ou non. Ainsi, on ne choisit pas ce qu'on fait ou ce qu'on pense mais on peut tout de même "bloquer"/"dire non", ce qui laisse tout de même une possibilité de choix parmi ce qui débute ! Cette phase de validation, si je me souviens bien, ralentit le mouvement d'un peu plus de deux dixièmes de secondes même s'il est validé (je ne suis pas sûr des chiffres). Cette phase semble pouvoir être shuntée par entraînement de manière répétitive/automatisée et les gestes deviennent alors plus rapides.

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