Assistance au suicide: les cas les plus difficiles

C'est un des avantages d'un pays où le débat sur la fin de vie comporte moins de tabous: la Suisse ne reste jamais très longtemps sans se questionner sur les enjeux de la mort choisie. Et un des enjeux qui revient périodiquement sur le tapis est celui des motifs du choix de mourir. Faut-il être en fin de vie? Faut-il même souffrir d'une maladie? Suffit-il de simplement demander à mourir, quelles que soient nos raison, pour obtenir la mort en médicaments? Cela suffit-il d'être 'fatigué de vivre'?

En Suisse, l'assistance au suicide est légale (art. 115 Code Pénal Suisse) pour autant que trois conditions soient remplies. La personne qui souhaite mourir doit réaliser elle-même le geste fatal, et doit être capable de discernement. La personne qui accepte de l'assister ne doit pas avoir de motifs égoïstes. Et c'est tout. Très peu d'exigences, donc.

Dans la pratique, cependant, des critères plus nombreux sont appliqués. Il est donc troublant, ce reportage sur Dignitas diffusé la semaine passée. On y a filmé le suicide de Michèle Causse, une Française éloquente, intelligente, vive, qui n'est pas en train de mourir, et qui déclare que sa vie 'perd sa forme'. Le médecin qui lui donne le feu vert, et qui témoigne dans l'anonymat, part du principe que le choix du patient fait foi. Est-ce suffisant? Un autre cas soulève en ce moment des questions proches mais (c'est important) un peu différentes. André Rieder, un patient Suisse atteint d'un trouble maniaco-dépressif, et qui a eu recours à EXIT pour une assistance au suicide. Doit-on pouvoir accéder à l'aide au suicide alors que l'on souffre d'une maladie psychiatrique?

Ces deux types de cas, motivés par une 'fatigue de vivre' ou par une maladie mentale, sont très différents. Parmi les demandes d'assistance au suicide, ils comptent parmi les cas les plus difficiles. Pour clarifier les questions soulevées ici, trois pointages sont nécessaires.

Premièrement, l'acceptation de l'assistance au suicide là où elle est légale repose en général sur la co-existence de deux dimensions: un choix authentique, mais aussi la présence d'une souffrance incurable. Quelque chose qui ressemble à une maladie est donc bel et bien requis, du moins par l'opinion. En Suisse, c'est n'est pas requis par la loi mais les directives de l'Académie Suisse des Sciences Médicales, qui lient les médecins et autres soignants, spécifient que la personne doit être malade et en fin de vie. Et la plupart des associations d'aide au suicide le requièrent aussi.

Deuxièmement, même si l'on exige à la fois un choix libre et une souffrance intolérable, il faut encore définir ces termes. Et il se trouve que l'un et l'autre peuvent porter à confusion. On peut par exemple penser qu'une personne souffrant d'une maladie mentale ne peut pas faire un choix libre. Que son désir de mourir sera un résultat pathologique de sa maladie. C'est souvent vrai. Mais pas toujours. La Commission Nationale d'Éthique a bien vu cela. Dans une position sur l'assistance au suicide, elle précisait deux choses complémentaires:

'les suicidants souffrant de maladie psychique, combinée ou non à des affections somatiques, ont besoin en premier lieu d’un traitement psychiatrique et psychothérapeutique. Lorsque le désir de suicide est l’expression ou le symptôme d’une maladie psychique, il ne peut être question d’assistance au suicide.'

(...)

'Pour faire exception à cette règle, il est nécessaire, mais non suffisant, que l’apparition du désir de suicide ne découle ni de l’expression ni du symptôme d’une maladie psychique, mais survienne, par exemple, au cours d’un intervalle libre de symptômes d’une évolution jusqu’ici chronique.'


Le point essentiel est qu'il existe des cas où une personne atteinte de maladie psychiatrique remplira les mêmes critères qu'une personne atteinte d'une autre maladie. Une souffrance grave, et un choix libre qui n'est pas l'expression de la maladie mentale. Ces cas sont difficiles à identifier. Mais cela ne signifie pas pour autant que c'est toujours 'la maladie qui parle' lorsqu'une personne atteinte d'une maladie mentale et capable de discernement souhaite mourir. Et lorsque ce choix remplit les mêmes critères que celui d'une autre personnes, ne pas le traiter de la même manière est discriminatoire. Un arrêt du Tribunal Fédéral allait récemment dans ce sens.

Le troisième point, c'est la controverse qui entoure l'assistance au suicide dans les cas de souffrance chronique, lorsque la personne n'est pas en fin de vie. On parle souvent alors de 'fatigue de vivre', et il est compréhensible que l'assistance au suicide donne lieu dans ces cas à des controverses. D'autant plus que Dignitas semble souvent 'jouer les limites', par exemple autour de situations d'assistance au suicide de couples dont seule une personne est malade. Malgré la visibilité de ces cas, il faut cependant se rappeler que la plupart des suicides assistés en dehors de la fin de vie concernent des personnes bel et bien malades, à cela près que leur maladie, chronique et bel et bien incurable, ne met pas leur vie en danger dans l'immédiat. Plutôt que de 'fatigue de vivre', on devrait donc plutôt parler de 'fatigue de souffrir'... Ces deux types de cas soulèvent l'un et l'autre des questions difficiles. Mais ils sont différents

Un terrain miné, donc. A manier avec la plus grande précaution.

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