Nos pauvres têtes blondes ont bon dos. Après toutes les formes diverses et variées de tests d'intelligence cognitive, émotionnelle, les résultats scolaires, et toute l'expérimentation qui va avec le développement pédagogique auprès des petits enfants, voilà t'y pas qu'on invente une nouvelle sorte de torture.
Sauf que celle là, elle est fascinante. Imaginez: vous donnez à un enfant un marshmallow. Vous lui dites que vous allez partir, le laisser seul avec, et que dans 15 minutes (15 minutes!!! autant dire une éternité) vous reviendrez voir s'il l'a mangé ou non. S'il est encore là, il en aura un deuxième. La double mise. Il pourra les manger tous les deux. Chic! Mais pour cela il doit résister à la tentation, et faire preuve de capacité à accepter un délai de gratification.
On se reconnait tous dans cette situation. La vidéo qui se trouve ici est terriblement chou. On se tord d'empathie pour les gamins comme celle de l'image, qui tentent par tous les moyens de ne pas manger leur bonbon.
Là où ça devient troublant, c'est que le tiers qui y parvient se retrouve à travers des cultures très différentes. Une difficulté, et une capacité, transversale à notre espèce, il semble.
Et là où ça devient carrément troublant c'est que lorsqu'on suit ces enfants, ceux qui parviennent à résister s'en tirent mieux dans l'existence. Oui, quelque soit le chemin choisi semble-t-il.
Ça vous rappelle des choses? Non, je ne veux pas parler de votre vie, même si oui ça vous rappelle sans doute des choses là aussi. Mais cette expérience est un exercice de la modération qui sert à rendre la vie meilleure. Selon certaines morales antiques, la recette d'une bonne vie, où bonne veut dire à la fois juste et heureuse.
L'histoire, malheureusement, ne dit toujours pas si ça peut s'apprendre...
Attendre, attendre...
Un coup de fil pas si facile?
C'était il y a quelques années et elle était toute embêtée, la dame, au téléphone. Évidemment, on peut comprendre : elle tenait absolument à avoir un rendez-vous, et je venais de lui dire carrément non. Mince. Alors, comme on ne veut pas manquer de cœur, j’ai pris le temps de lui expliquer qu’il n’y avait là rien de personnel. Que j’avais d’ailleurs même beaucoup de respect pour la difficulté de son travail. Le marketing pharmaceutique, ça ne doit pas être tous les jours très drôle.
Oui, bien sûr, je l’avais vue l’année dernière. Mais voyez, chère Madame, j’ai désormais pris la décision de ne plus recevoir de représentants de l’industrie. C’est ainsi.
Que je vous explique mes raisons ? Ah, bon ? Vous êtes perplexe devant le nombre croissant de mes collègues qui vous disent non ? A vrai dire, je ne suis pas entièrement surprise. Plutôt rassurée, en fait. Figurez-vous que oui, bien sûr, vous nous présentez des informations, mais leur biais en faveur de vos produits n’est plus à démontrer. Vous l’aviez d’ailleurs vous-même admis l’an passé, avec cette étude où votre médicament était comparé au moins efficace de ses concurrents. Ce qui est gênant, voyez-vous, c’est que ça marche quand même. Alors que nous connaissons ces biais, nos pratiques de prescription changent souvent quand même en faveur de vos produits après vos présentations.
Non, bien sûr, je ne pense pas être plus influençable qu’une autre ! Mais il est malheureusement démontré que nous ne sommes pas très lucides quand il s’agit de reconnaître cette influence. Nous admettons que nos collègues puissent en être victimes, ça oui, mais alors nous-mêmes en aucun cas ! Si nous avions tous raison, c’est à se demander d’où vient l’effet démontré. Non, je suis obligée d’admettre que je ne suis pas vraiment différente, et que je peux moi aussi être influencée sans m’en rendre compte. Après tout, il s’agit de mécanismes humains profondément ancrés, alors pourquoi pas moi ? Vous comprendrez que, sachant cela, je ne puisse pas accepter de continuer à me soumettre à ce risque. Mes patients méritent mieux.
Vous êtes en souci pour ma capacité à rester à jour d’une recherche croissante ? Comme c’est sympathique ! Mais ne vous inquiétez pas. D’autres moyens existent. J’ai fait des études qui sont censées m’y avoir formée. Si je ne trouve pas que le partenariat entre les médecins et l’industrie est utile pour les malades? Là n’est pas la question : certaines formes, sans doute, mais pas celle-ci.
Tout ça ne suffisait visiblement pas à arranger sa déception. Alors finalement, je lui ai expliqué que j’allais également cesser de voir les représentants de toutes les firmes concurrentes. Comme par miracle, elle m’a semblé d’un coup complètement rassurée…Et c'est normal: dans la féroce concurrence publicitaire, pourquoi se serait-elle inquiétée d'un médecin qui ne voyait pas non plus ses concurrents?
Ces temps, d'autres se posent effectivement de plus en plus les mêmes questions. On trouve même en ligne des tests de dépistages et d'auto-évaluation de 'l'addiction à l'industrie pharmaceutique'. Ces tests sont écrits avec un sourire en coin, et ne sont évidemment pas formellement validés car ce diagnostic bien sûr n'existe pas. Mais leur lecture est édifiante, et ils sont documentés. Si vous êtes médecin et que vous recevez les représentants de l'industrie (ce qui n'est pas le cas de tous nos collègues), allez vous y faire votre propre idée...
Singlière multitude
Depuis longtemps, on reproche aux soignants de ne pas assez reconnaître l’individualité de leurs patients. Changement de décor, face au politique voilà qu’ils s’en retrouvent parfois les uniques défenseurs. Et la tâche est délicate. Car, entre regarder la foule ou les personnes qui la compose, on se perd. Soigner un individu souffrant, c’est écouter une subjectivité différente des autres. C’est inscrire son action dans un contexte de vie unique à cette personne. C’est reconnaître son unicité. En même temps, soigner cette personne c’est aussi appliquer des connaissances issues de données collectives. C’est comparer ses décisions aux décisions de ses confrères, à des directives générales. C’est reconnaître les points communs de nos corps, de nos maladies...
Au cœur de la médecine vit cette tension entre le singulier et le multiple. Et la reconnaître, c’est devenir observateur de lentes collisions programmées. Entre le singulier et le multiple, l’assurance a clairement choisi sa position. Liberté de contracter, pointage du doigt sur les médecins qui 'sortent du lot' et maintenant paiement des hôpitaux par forfaits diagnostiques, tout cela vise à payer la médecine sur la base de sa part de prévisible, et aura sans doute pour effet de rendre les prises en charge plus uniformes. Pour le financement de notre système la part de foule dans la médecine est seule à compter. Et pourquoi pas ? Soigner une population permet de se doter de règles claires, de montrer que l’on suit les conclusions des grandes études, de 'lâcher le leste' inutile des coûts de la santé en uniformisant les procédures, de rendre les soins plus systématiques et donc moins risqués.
Tout cela est vrai, au moins en partie.
Où est donc le problème ?
Le hic est là: on rend les règles plus strictes, on serre les valences ; soigner, c’est de plus en plus être jugé sur la similarité des décisions prises dans tous les cas 'semblables'. C’est être jugé sur la foule. On grignote la place du singulier. Et cette place n’est pourtant pas un luxe. Le regard que l’on pose sur la multitude gomme les variations pertinentes, celles qui devraient faire changer une décision clinique. Être vu et respecté comme un individu est encore plus important lorsque notre identité physique, psychologique et sociale est atteinte par une maladie.
Justement, la marge de liberté du médecin face à son patient, à ne pas nécessairement faire comme d'habitude, sert entre autres à diminuer ces risques. Il s’agit de ne pas l’oublier. C’est le complément indispensable des données collectives, une soupape de sécurité, le contrepoids qui sauve à la fois la médecine et l’assurance, donc les patients, donc nous, des dangers liés à une généralisation trop 'chimiquement pure'...
Questions d'éthique clinique
Allez vite voir l'excellente émission diffusée par Arte sur le Centre d'Ethique Clinique de l'hôpital Cochin. Elle ne sera disponible sur Arte+7 que 7 jours. A bon entendeur...
Née d’une rencontre entre des cliniciens, confrontés à des difficultés éthiques de plus en plus complexes, et les praticiens de la jeune discipline qu’était alors la bioéthique, l'éthique clinique reste difficile à expliquer. Mieux vaut en illustrer le fonctionnement, et c'est un des intérêts de cette émission. Car ce domaine ne se résume plus à la rencontre initiale qui l'a fondé. Celle-ci avait d'ailleurs été délicate. Ce contact de départ, il s'est fait entre l’analyse théorique, et des difficultés pratiques pleines d’émotions humaines, inscrites dans le chahut de la réalité: ça n'est pas allé sans difficultés. En 1973, Daniel Callahan, l’un des fondateurs de la bioéthique américaine, témoigne avec franchise :
Le Centre d'Ethique Clinique de l'Hôpital Cochin, présenté dans l'émission, est un exemple...exemplaire de cette activité qu'est devenue l'éthique clinique. Il y en a d'autres, mais celui-là est vraiment remarquable, et ces centres demeurent de toute manière pour le moment relativement rares. Qui plus est, si certains centres anglo-saxons ont filmé leur expérience, et si certains comités d'éthique clinique mettent à disposition leurs avis (à Genève, ils sont ici), ou des outils pédagogiques (ici), il semble qu'il n'y avait jusqu'à présent aucun document audio-visuel francophone facilement accessible.
Le suicide assisté en Suisse
Le numéro de juin de la revue Bioethica Forum, notre revue suisse de bioéthique, vient de paraître sur le thème de l'assistance au suicide.
Ce sujet très sérieux reste à l'actualité, et pas seulement en Suisse. Récemment, la chambre des Lords anglais débattait d'un point tatillon mais important: faut-il décriminaliser le fait d'accompagner un citoyen britannique en vue d'une assistance au suicide dans un pays étranger? Ce problème, qui concerne surtout des voyages en Suisse par des patients souffrant de maladies terminales, n'a pas l'air de disparaître tout seul. Or, actuellement, toute forme d'aide au suicide est interdite au Royaume Uni. Cela inclut techniquement l'achat d'un billet pour la Suisse pour un proche. Comment les traiter, alors, ces proches récemment endeuillés, qui reviennent au pays? La situation en Suisse a des répercussions internationales inattendues...
Les thèmes abordés dans ce numéro couvrent un champs large. Comment aborde-t-on des demandes de mort dans un pays où l'assistance au suicide est légale? Comment évalue-t-on la capacité de discernement des personnes qui font une telle demande? Comment pense-t-on 'le bien mourir' dans nos sociétés? Si vous êtes intéressé, la table des matières peut être visionnée en cliquant sur l'image. Le journal est accessible en ligne ici. Pour accéder à ce dernier numéro, c'est très simple: pour une somme modique, abonnez-vous...ou mieux: devenez membre de la société suisse d'éthique biomédicale. Après tout, si vous êtes ici c'est que ces sujets vous intéressent, non?
Colloque - Médecine humanitaire et droits humains
Comme ce blog est lu par des personnes qui peuvent être intéressées, et que certaines (certaines!) ne vivent pas trop loin, je vous annonce les colloques de l'Institut d'éthique biomédicale où je travaille. Le prochain aura lieu le lundi 15 juin, et il sera question de droits humains, et du rôle de la médecine légale dans leur défense.
Un domaine dont on aimerait que la nécessité diminue, mais dont l'importance augmente plutôt car il est d'une triste actualité.
Ce colloque offrira un exemple d'activités et de recherche dans ce domaine. Il aura lieu le lundi 15 juin 2009, de 12h30 à 13h45. C'est aux Hôpitaux Universitaires de Genève, c'est-à-dire ici (sauf que la rue s'appelle depuis peu autrement, mais vous trouverez). Montez au 6e étage, c'est la salle 6-758 (6ème étage Bât. Principal – Médecine Interne - Bibliothèque).
L'oratrice sera:
Bernice Elger (Professeure adjointe au Centre Universitaire Romand de Médecine Légale)
Elle donnera une conférence intitulée:
En cas de torture, d’exécution arbitraire ou d’autres violations du droit humanitaire et des droits humains, l’investigation des faits est importante afin d’assurer la prévention d’autres violations. Cette présentation explore le rôle de la médecine légale universitaire dans cette tâche, en discutant du rôle du Centre Universitaire Romand de Médecine Légale dans l’action humanitaire, à travers un projet de collaboration avec le CICR et l’Académie de droit international humanitaire et de droits humains à Genève.
Cette conférence est ouverte à toute personne intéressée. Vous en êtes? Alors à tout bientôt!
Encore un médecin assassiné
La notice ci-contre, destinée à figurer sur les exemplaires de la Bible, est censée être une plaisanterie. Mais parfois la plaisanterie devient très très sérieuse...
Et hier fut un de ces jours-là. Le Dr George Tiller, un médecin qui acceptait de pratiquer des avortements y compris tardivement en cas de viol ou de malformations graves, a été assassiné par arme à feu dans la ville du Kansas où il vivait. Et par dessus le marché ça c'est passé dimanche...à l'église. Sa femme était dans la chorale. Quatre enfants et 10 petits-enfants lui survivent également. On imagine difficilement leur peine.
Une règle contre ça, c'est justement le genre de chose qu'il faudrait mettre dans des règles dont on voudrait vraiment qu'elles guident notre existence: 'tu n'assassineras pas pour tes idées'. Voilà que les violences autour de l'avortement aux États-Unis, dont on pensait qu'elles avaient touché le fond dans les années 90, redémarrent. Ou plutôt non: espérons que cet événement restera cette fois isolé. Car ce meurtre, et les réactions qui l'entourent, nous montrent une des faces sombres des États-Unis. Des opposants proéminents à l'avortement se sont joints à tous ceux qui condamnent le meurtrier, oui, mais (et attention, ces deux liens ont du contenu mentalement toxique) d'autres se sont réjoui de manière crasse, et une violence verbale terrible précédait depuis longtemps le coup de feu. Ce n'était pas non plus la première fois que le Dr Tiller était attaqué. Une bombe avait explosé dans sa clinique en 1986, et il avait été blessé par balles en 1993. Sa clinique venait d'être à nouveau vandalisée le mois dernier. Ces actes de violence ont été décrits comme 'une forme efficace de terrorisme' par des commentateurs américains.
C'est tragique et choquant. Mais rappelons-nous que chaque année, 19 millions de femmes risquent des blessures sévères, la maladie ou la mort du fait d'avortements réalisés par des personnes non qualifiées, ou dans des conditions insalubres. C'est un des résultats de la criminalisation de l'avortement. Près de 70'000 de ces femmes meurent chaque année. Une toutes les 8 minutes, environ. Le Dr Tiller était un homme très éduqué qui vivait dans un pays riche. 96% des victimes d'avortements de rue sont des femmes pauvres, et la plupart vivent dans des pays pauvres. Si nous étions aussi choqués par la mort de ces victimes-là, de celles que justement il cherchait à aider, que par la sienne, son travail aurait été moins solitaire. Et sans doute du coup moins dangereux. C'est peut-être le moment d'apporter du soutien à des associations comme Medical Students for Choice, qui se forment pour devenir la prochaine génération de médecins acceptant de pratiquer des avortements dans des conditions sûres aux États-Unis, à une autre organisation américaine du même style, où à la International Planned Parenthood Federation, qui œuvre sur le plan international. C'est peut-être aussi le moment de revisiter l'idée de surveiller les effets des églises sur la santé...