Le mélange explosif du religieux et du politique

La votation sur les minarets en Suisse comporte le risque d'un malentendu fondamental. Car elle mélange deux enjeux qui sont en fait très différents.

Le premier: l'ambivalence d'un grand nombre de personnes envers l'islam. On voit dans nos sociétés pluralistes, en lisant la presse et en regardant autour de soi, à la fois des personnes musulmanes qui vivent leur religion tranquillement de manière privée, et des personnes (elle sont plus présentes dans les journaux) dont l'intégrisme fait peur.

Le second: la place que nous voulons donner à la religion dans nos institutions et notre espace publique. Et en fait, le véritable enjeu est celui-ci et non le précédent.

La confusion entre ces deux enjeux est vite faite. D'autant plus qu'il y a actuellement plus d'exemples de pays musulmans théocratiques que d'exemples chrétiens. Il y a même une tentative, très critiquée, d'introduire une motion religieuse (l'interdiction du blasphème) dans la réglementation internationale.

Mais aussi facile soit-elle, cette confusion, il est pourtant crucial de l'éviter. Les tentatives d'immiscer le religieux dans le politique ne sont pas l'apanage de l'islam. La 'droite chrétienne' américaine en est un autre exemple. A l'inverse même si l'on décrit parfois la tolérance dans nos régions comme 'le fond de valeurs chrétiennes qui soutient le pacte démocratique', c'est une interprétation à laquelle les victimes de certaines guerres des siècles passés auraient eu du mal à souscrire. La tolérance, qui semble tout au moins ne pas avoir accompagné le christianisme depuis ses début dirons-nous, est avant tout une valeur humaine. Pragmatique presqu'autant qu'éthique. Fondée sur l'idée fort simple qu'il est meilleur dans un groupe humain de ne se point entretuer. Valeur humaine, elle peut comme bien d'autres être plus ou moins présente, quelle(s) que soit la ou les religions d'un groupe donné. Cette question n'est donc pas véritablement 'affaire de religion'; c'est une affaire émminemment citoyenne.

Combien de place des citoyens, donc, devraient-il donner au religieux dans la vie publique? Même si la réponse en Suisse sera forcément moins que la réponse en Iran ou encore aux Etats-Unis, il demeure souvent dans bien des pays une certaine ambivalence. Certains points, il est vrai, sont clairs pour tout le monde (on ne doit pas brûler les 'hérétiques'). D'autres, comme par exemple des questions touchant à l'avortement, la recherche avec les cellules souches, le maintien de mesures de nutrition artificielle en fin de vie, les campagnes de prévention du VIH, semble l'être nettement moins. Mais il faut alors à chaque fois se poser la question suivante: même si l'on reconnait l'importance de leur foi pour des individus, combien de contrainte doit pouvoir exercer, au nom de sa foi, une personne religieuse sur une personne qui ne partage pas sa croyance? La réponse est en général aucune. Et cela change la forme du débat.

Ne pas donner de place excessive au religieux dans le politique est l'enjeu principal de cette votation. Cela signifie qu'elle n'a en fait rien à voir avec un degré d'approbation ou de désapprobation d'une religion plutôt qu'une autre. Même si on est heureux de lire que les communautés chrétiennes de Turquie semblent pratiquer librement, donc, il faut bien se rendre compte que là n'est pas la question. Si ce n'était pas le cas, ce serait un signe que la religion est mélangée à la politique en Turquie...Et bien sûr ce ne serait pas un modèle à suivre. A aucun prix nous ne devons vouloir de cette structure sociale: l'Europe -et la Suisse- ont déjà payé au prix fort les dangers de ce mélange des genres.

Ce serait donc véritablement une catastrophe si l'initiative anti-minarets faisait un bon score. C'est d'autant plus important de le répéter que nos sociétés se trouvent dans ce qui ressemble bien à un tournant.
Lors du sondage Eurobaromètre de 2005, seule 48% de la population suisse avait répondu qu'ils 'croyaient qu'il existe un Dieu'. Une minorité, donc. C'est très important que ce virage, s'il s'opère, se fasse sans remettre en question la liberté de croyance. Même si être incroyant, sceptique, agnostique, athée, ne va pas automatiquement de pair avec un souhait de voir le phénomène religieux régresser, ou devenir moins visible, certains sans doute le souhaitent. Mais penser que l'initiative de dimanche irait dans ce sens est un leurre. Le dessin de Mix et Remix qui illustre ce message exprime très bien (comme d'habitude d'ailleurs) le danger que pourrait représenter une 'alliance paradoxale' des laïques et des fondamentalistes.

Si vous faites partie des 10-20% de Suisses qui se déclarent athées ou agnostiques
(le groupe dont la croissance est actuellement la plus rapide), ou de la proportion plus grande qui n'a simplement pas de croyance religieuse, ou ne s'est jamais sérieusement posé la question, il vous faut bien sûr voter contre cette initiative. Car plus que deux visions religieuses différentes, c'est bel et bien deux visions différentes de la place de la religion dans la politique qui sont à contraster. Ne nous leurrons pas. L'initiative contre les minarets a été lancée par ce que l'on a appelé 'la droite religieuse suisse'. En ciblant l'islam, elle revient en fait à promouvoir la primauté du christianisme. C'est accepter un des ingrédient d'une religion d'état. Un pas que les dirigeants des théocraties du monde ne renieraient sans doute pas.

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Un très très mauvais anniversaire...

Les commémorations se suivent et ne se ressemblent pas! Aujourd'hui, ce serait plutôt le contraire d'hier. Un très très mauvais anniversaire. Qu'on évitera soigneusement de souhaiter à qui que ce soit. Surtout aux médecins, aux habitants de Genève, aux membres de l'église unitarienne, aux amateurs de livres anciens, et en général à toutes les personnes qui préfèrent ne pas vivre en théocratie.

Le lien dans tout ça?

Il y a tout juste 456 ans aujourd'hui, le 27 octobre 1553, Michel Servet brûlait sur la colline de Champel.

C'est-à-dire pas loin de l'endroit d'où je vous écris.

Ce n'était pas n'importe qui, Michel Servet. Il est une des figures majeures de l'église unitarienne, et il a surtout été le premier à décrire la circulation pulmonaire du sang. Plusieurs décennies avant Harvey, à qui l'on attribue habituellement ça. Servet a depuis son procès une autre cause de célébrité, racontée dans un très beau roman: c'est l'auteur d'un des livres les plus rares du monde. Forcément me direz-vous: on en a condamné aux flammes tous les exemplaires en même temps que lui.

De quoi finir sur le bûcher, tout ça? Bon, aujourd'hui j'ose espérer que la réponse serait de toute manière non, quoiqu'il ait fait! Mais à l'époque, il rend Calvin furieux par son point de vue sur la trinité. OK, ça nous parait carrément très étrange que la trinité puisse avoir eu une importance pareille. Aujourd'hui on en fait des sketch! Mais à l'époque ça soulevait les passions. Calvin jure de ne pas laisser Servet vivre, et arrivera à ses fins en octobre 1553. Il sera brûlé vif. Littéralement. C'est-à-dire qu'il n'a pas été, comme c'était souvent le cas, étranglé auparavant.

Comme aurait dit Fenelon, 'nous sortons à peine d'une étonnante barbarie'.

Cette barbarie de Calvin, elle laisse encore quelques traces jusqu'au 20e siècle. Genève a depuis 1903 un monument à la mémoire de Michel Servet, mais il fut inauguré dans un lieu discret, a ce qu'il semble pour éviter de devoir en autoriser un plus visible, et son texte prend la défense de Calvin. On sent la gène. Nettement. Servet a sa rue et c'est à Genève...l'adresse de la Faculté de médecine. Mais la commémoration de sa mort ressemble à son monument: discrète.

C'est dommage. On aurait pu en faire l'occasion de rappeler que, oui, faire brûler quelqu'un pour un avis divergent sur la nature du Christ, dans la biographie d'une personne dont on célèbre encore la naissance 500 ans plus tard, ça fait tache.
On aurait aussi pu rappeler, surtout, qu'il est encore des lieux où l'on aimerait beaucoup, mais alors beaucoup, avoir le droit de reléguer le danger d'être condamné pour hérésie, ou pour apostasie, ou encore d'être assassiné au nom d'une idée, aux tiroirs de l'histoire...

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Un très très bon anniversaire!

Ci-contre, 'Joyeux anniversaire' en chinois. Petit clin d'œil à la langue la plus parlée de l'humanité. Car aujourd'hui est un anniversaire qu'il faudrait pouvoir souhaiter dans toutes les langues. A tout le monde. Et surtout aux millions de personnes qui, ces derniers 32 ans, ne sont pas mortes de la variole.

Le 26 octobre 1977 on a diagnostiqué la variole pour la toute dernière fois.

La dernière victime, heureusement a survécu. Mais la mortalité de la variole pouvait être redoutable. Cette maladie, qui nous suivait vraisemblablement depuis avant l'invention de l'écriture, a profondément marqué notre histoire. Elle toucha Mozart, Beethoven, Washington, Lincoln, Elizabeth I; et qui sait combien de personnes qui auraient pu être comparables elle tua dans l'enfance. Arrivée en Amérique avec les Européens, la variole est meurtrière: 90-95% des morts parmi les populations indigènes lui seraient dus. Certains de mes ancêtres ont ainsi vu plus ou moins tout le monde mourir autour d'eux. Certains des vôtres aussi: ce n'est 'que' une question de chronologie, car aucune région du monde n'a été épargnée.

Et maintenant, eh bien cette maladie n'existe plus. Son éradication (attention, image impressionnante), un effort immense de solidarité globale et de santé publique, est sans aucun doute un des grands événements du 20e siècle. Vous avez vu l'image sur ce dernier lien? Voilà, après coup c'est tout simple: aujourd'hui, nous n'avons plus à craindre ça pour nos enfants. Mais quelle prouesse que de réussir ça.

Et comment, justement, a-t-on réussi ça? La vaccination. A l'heure où la désinformation fait rage contre elle, ça méritait d'être rappelé, non?

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Le créationnisme européen

Si la science, la religion, la biologie, le créationnisme, et même l'éthique (ça fait beaucoup) vous intéresse, allez vite écouter le ballado de Scepticisme scientifique, Jean-Michel Abrassart interview cette semaine Antoine Vekris, alias OldCola.

Non, je ne vais pas vous le résumer: allez-y voir.

Bon, OK, je craque pour deux points que je vous résume quand même. Tout d'abords, le créationnisme n'est plus rangé bien tranquillement au delà de l'Atlantique. Tiens: en 2007, l'enseignement de la création biblique sur le même plan que l'évolution, dans un cours de biologie, a été corrigée in extremis avant la diffusion d'un manuel scolaire...bernois.

Le deuxième point est bien sûr éthique. Le discours actuellement le plus courant sur la science et la religion est le Non-Overlapping Magisteria (NOMA). L'idée que l'approche scientifique et la foi religieuse sont parfaitement compatibles car la science s'occupe de décrire le monde, et la foi s'occupe de 'questions de sens et de valeurs morales'. Laissons pour le moment le sens de côté, pas que ce soit sans importance, mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui. Concernant les valeurs morales, la doctrine du NOMA est simplement inexacte. Le domaine moral ne dépend pas des religions. Un 'détail' que, soit dit en passant, Platon avait déjà vu il y a pas mal de temps. Dans l'Euthyphron, il met en scène Socrate posant la question suivante:

'Une action est-elle bonne parce que les dieux l'ordonnent?

Ou bien les dieux l'ordonnent-ils parce qu'elle est bonne?'

Euthyphron commence par choisir la première option. Une action est bonne parce que les dieux l'ordonnent. Mais alors il faudrait, se voit-il rétorquer, obéir aux dieux même s'ils nous ordonnaient une chose ignoble? Pour prendre un exemple chrétien, quand avez-vous pour la dernière fois lapidé un membre de votre famille qui aurait eu une autre religion ? Pour citer un commentaire sans doute apocryphe : à cette époque, Notre Seigneur était encore bien jeune… Lorsqu’on lit un texte sacré pour y trouver des fondements moraux, on fait des choix, et c'est parfaitement légitimes.

C'est donc que les dieux ordonnent une action parce qu'elle est bonne, poursuit Euthyphron. Mais alors, poursuit Socrate, il y a quelque chose que les dieux reconnaissent dans une action, qui la rend bonne, et qui ne dépend pas d'eux...! Du coup, si nous sommes capables de faire des distinction entre les bons et les moins bons commandements divins, c’est que nous avons forcément nous aussi une source de jugement moral différente de la religion.

CQFD

Que le domaine moral ne dépende pas du domaine religieux doit nous soulager. Heureusement! Car si notre faculté morale dépendait de nos religions, notre éthique dépendrait ... de leur vérité. Vu le nombre d'énoncés religieux qui ont été falsifiés par la démarche scientifique au cours des siècles, on sera alors dans de beaux draps. Même les personnes croyantes, au fond, ne tirent pas leur éthique de leur foi. Si vous en êtes, posez-vous la question d'Euthyphron et vous verrez. Peut-être que vous associez votre foi et vos valeurs morales. Peut-être pensez-vous que Dieu vous surveille, peut-être vous aide. Mais tout cela est très différent.

Le rapport avec l'image? Elle montre à quel point c'est absurde de vouloir enseigner des 'théories' mythologiques sur le même plan que la vrai vie, comme souhaitent le faire les tenants du créationnisme et du 'dessein intelligent'. Mais donnerait-on le même statut à la 'théorie de la cigogne' dans un cours d'éducation sexuelle? The Onion, un des meilleurs journaux satiriques de la toile, a fait quelque chose de similaire avec une pseudo-théorie de la 'chute intelligente' comme alternative à la gravité. J'aime bien aussi le petit côté girl power de cette image. Mais si vous êtes une lectrice féministe et que vous trouvez que c'est trop objectifiant, que cette image est un reflet de détournement d'image des femmes, plutôt que d'humour et de confiance, voici une chanson pour me faire pardonner. Elle risque bien de plaire aux autres aussi, au fait...

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Vous avez dit, méliorisme?

La médecine soigne les maladies. C'est-à-dire qu'elle tente, entre autres, de ramener les personnes malades à la possibilité d'un fonctionnement normal, compatible avec les choix de vie ouverts aux personnes en bonne santé.

Peut-elle parfois tenter d'amener des personnes, malades ou non, à un niveau de fonctionnement supérieur ? A faire en sorte qu'elles se portent 'mieux que bien'? Cette perspective fait couler pas mal d'encre. J'en avais d'ailleurs déjà parlé autour de la question de l'amélioration de nos facultés mentales.

Mais toute cette discussion, qui inclut notamment le débat autour du dopage sportif, repose sur l'idée que l'on sait distinguer ce qui est de l'ordre de la thérapie, et ce qui est de l'ordre de la médecine améliorative ou enhancement en anglais dans le texte. Est-ce si clair? Un récent colloque à la Fondation Brocher questionnait cette distinction. Encore plus illustratifs, certains exemples de thérapie où s'opèrent le flou entre ce qui guérit, ou compense, et ce qui améliore. L'un de ces exemples est l'athlète Aimée Mullins (ci-dessus), amputée des deux jambes, et qui non seulement a repris la compétition mais joue avec ses prothèses et explore avec elles de nouveaux domaines esthétiques et sociaux. Elle présente son expérience dans une conférence fascinante. A voir absolument avant de reprendre toute distinction entre thérapie et enhancement.

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Science ... et démocratie!

Quand on parle de 'science et démocratie', on veut habituellement parler de débats démocratiques sur la recherche scientifique et ses applications.

Mais comme tous les débats, celui-ci va dans les deux sens. Un excellent exemple se trouve dans cette vidéo du physicien Lee Smolin. Il y compare science et démocratie pour conclure que...nos modèles scientifiques influencent les modèles de société que nous considérons comme justes.

Et au fond, est-ce si surprenant? On a en écoutant sa conférence une impression d'oeuf de Colomb. D'abord, la science offre un exemple de ce que peut être le débat démocratique. Elle fonctionne parce que les scientifiques font partie d'une communauté éthique. Leurs règles? Smolin les résume en très rapide:

1) Être honnête et liés par des arguments rationnels basés sur des données partagées. Admettre l'échec.
2) Argumenter avec force pour ce que l'on pense, mais laisser le dernier mot aux générations futures.
3) Apprendre les outils de la science, pour diminuer les erreurs.
4) Respecter et écouter sérieusement tous ceux qui sont d'accord d'être liés par les mêmes principes.
5) Laisser tout ce sur quoi nous n'avons pas de consensus à un domaine de désaccords honnêtes et acceptés.

Mais cette comparaison dépasse le domaine scientifique en tant que tel, car notre idée d'une société juste a évolué en parallèle avec des concepts scientifiques, nos concepts du temps et de l'espace. Ces concepts scientifiques ont-ils formé notre idée sur comment vivre ensemble? Nos structures sociales ont-elles plutôt formé nos concepts sur la structure de l'univers? Les deux ont-ils 'grandi de concert' sans que l'un de 'cause' directement l'autre'? Difficile à dire. Mais il faut avouer que l'idée est fascinante.

Alors d'accord, en général toute référence à la mécanique quantique doit faire lever des alertes mentales. Comme Feynman l'aurait dit, 'Si vous pensez que vous avez compris la mécanique quantique, vous n'avez pas compris la mécanique quantique'. Mais l'orateur est l'un des rares humains qui pourrait effectivement disons avoir mieux compris que nous autres.

Sa conférence ouvre toutes sortes de perspectives. D'abord, note à mes lecteurs biologistes, Darwin était très en avance sur son temps. Voir le progrès scientifique comme Smolin le présente, c'est voir que contrairement à ce qui était apparent à l'époque, la biologie a eu une ou deux générations d'avance sur la physique dans le passage d'un modèle à l'autre.

Mais la perspective la plus vertigineuse est la plus évidente: celle d'une évolution (le terme est intentionnel) en parallèle de notre vision de l'univers et d'une société juste. Et si les deux étaient causés par une progression sous-jacente de notre pensée? Notre vision d'une société juste aurait alors sans doute aux yeux de nos descendants a peu près la pertinence du système ptolémaïque aujourd'hui.

De quoi nous rendre humbles...


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Les écologies et leurs avantages

Soyons justes, j'ai blogué sur les dérives de l'écologie dans sa version radicale, il est temps de parler de ses bons exemples. Pour rappel, un très bon résumé des mouvances de l'écologie par un collègue se trouve ici. Et sur le sujet de l'écologie, il faut vite aller lire cet article paru récemment dans Nature.

Les auteurs sont cette fois partis de points de départs qui font consensus dans l'écologie qu'on pourrait qualifier de classique.

1) Il est conforme aux intérêts humains de vivre équitablement dans une planète durable.
2) Les animaux, les plantes, la biosphère doivent être sur notre radar moral.

Ils définissent sur cette base des 'frontières planétaires' qui définissent l'état de l'écosystème au sein duquel l'humanité est susceptible de se porter le mieux possible, décrivent les domaines dans lesquels ces frontières sont susceptibles d'être menacées, et tirent un certain nombre de sonnettes d'alarme. Selon leur analyse, les menaces les plus importantes sont la perte de la biodiversité, les perturbations du cycle de l'azote, et le changement climatique.

Cette sorte d'approche présente un contraste saisissant par rapport aux extrémistes de la cause animale par exemple. Leurs conclusions sont basées sur des arguments, dont ils reconnaissent les limites. Pour les personnes intéressées, un descriptif de leurs méthodes est ici. Ils assument que certains des choix opérés peuvent être discutés. Ils précisent par exemple que:

'La position d'une frontière planétaire est [entre autres] fonction du degré de risque que la communauté mondiale est prête à courir, c'est-à-dire à quelle proximité d'une zone d'incertitude autour d'un niveau dangereux l'humanité est-elle d'accord de se placer'

Une question de priorités uniquement, donc? L'orateur de cette vidéo, qui compare la population du Bangladesh à la fin du 21e siècle à la Hollande actuelle, serait sans doute d'accord. Les auteurs de l'article précisent d'ailleurs également que:

'Cette position est également fonction de la résilience sociale et écologique des sociétés affectées (par exemple, la capacité d'une communauté côtière de gérer une élévation du niveau de la mer plus tard dans notre siècle si la frontière du réchauffement climatique est transgressée trop longtemps)'

En d'autres termes, l'écologie se devrait d'être d'autant plus sévère que la justice internationale ne l'est pas: les seuils environnementaux que nous devons placer dépendent aussi de notre capacité à permettre aux sociétés victimes de ne pas trop en souffrir. Pas entièrement politiquement correct, me direz-vous, mais vous pourriez bien sûr ajouter que là n'est pas le but...

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L'éthique...c'est tout naturel

'Faites en sorte, en construisant une théorie morale ou en projetant un idéal moral, que le caractère, la méthode de décision, et l'action prescrites soient possibles, ou perçues comme telles, pour des êtres comme nous.'

Ce 'principe de réalisme psychologique minimal', exprimé par Owen Flanagan en 1991, rappelle un point très important. Vouloir séparer l'éthique de ce que l'on appelle en général 'la nature humaine', est illusoire. Et du coup cela pose une série de questions très intéressantes.

C'est quoi, 'ce qui est possible pour des êtres comme nous'?

Et si nous constations que ce qu'on considère comme 'moralement juste' est hors de notre portée: cela cesserait-il d'être 'moralement juste'? Dans quelles conditions? Pourquoi?

Ca veut dire quoi, d'abords, 'hors de notre portée'?

Et puis qu'est-ce qui fait que nous considérons une action comme 'moralement juste'? Y a-t-il des 'illusion d'optiques' de l'éthique?

Ces questions, les neurosciences se les posent de plus en plus concernant, justement, notre raisonnement moral. Comment faisons-nous ça, en pratique? Si on observe notre cerveau, qu'y voit-on lorsqu'on est en plein dilemme? Certains résultats interrogent nos idées préalables. Par exemple, on sait que notre engagement émotionnel varie selon les scénarios qu'on nous présente, et que cela donne à l'arrivée des conclusions qui semblent contradictoires. Nos intuitions nous aident-elles? Nous trompent-elles? Ces questions sont fascinantes.

Elles vont faire l'objet d'un cycle de conférence que je vous invite à suivre. Le Centre de bioéthique et sciences humaines en médecine de Genève lance ce 14 octobre une série de conférences sur cette interface entre ce que l'on apprend dans les neurosciences sur comment des être comme nous raisonnent, vivent des émotions, expriment des jugements moraux, et ce que peuvent en dire des philosophes sur un éventuel impact en philosophie morale et politique.

'L'éthique, c'est tout naturel' se passe au Centre médical universitaire. La première conférence est intitulée 'Morality and the Social Brain', et sera donnée par la Professeure Patricia Churchland. Coup d'envoi à 18h30. Venez nombreux!

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Le moralisme nuit gravement à la santé...

Jacques Chessex est mort. Juste après avoir été attaqué en public par un de mes confrères, qui pensait sans doute défendre 'le Bien'. Alors oui, 'juste après' ne veut pas dire 'à cause de', attention. Mais cela mérite tout de même commentaire, car il s'agissait de ce qu'on a le droit de dire autour d'un enjeu moral.

L'écrivain était un habitué des joutes verbales, dont les débat dit-on pouvaient en venir aux mains. Il en avait donc sans aucun doute vu d'autres. S'il n'était pas mort en pleine réponse, ce dernier commentaire qu'il a reçu n'aurait jamais eu d'échos nulle part. Mais il n'empêche que ce commentaire est symptomatique. Symptomatique d'une certaine tendance à argumenter sur la base de l'autorité plutôt que sur celle...des arguments. Symptomatique surtout d'une tendance à traiter certains crimes par la logique de la souillure. Pas anodin, ça. Car du coup, voilà qu'on présume la culpabilité. Et qu'on accuse ceux qui osent même vouloir en discuter.

Cette version-là du moralisme n'est pas bonne pour la santé de nos réflexions morales. Car comment être justes, comment avancer dans les situations difficiles si les questions sont interdites?
Et à ce qu'il semblerait, elle n'est parfois pas bonne pour notre santé tout court...

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Prescrire l'héroïne?

Comme ce blog est lu par des personnes qui peuvent être intéressées, et que certaines (certaines!) ne vivent pas trop loin, je continue de vous annoncer les colloques de l'Institut d'éthique biomédicale où je travaille. Le prochain aura lieu le lundi 12 octobre, et il sera question des enjeux éthiques de la prescription d'héroïne dans le cadre du traitement de l'addiction.

Ce sujet est semé de malentendus. Prescrire l'héroïne, est-ce thérapeutique? Défaitiste? Complice d'un crime? L'addiction est-elle un choix? Une maladie? Lorsque la substance est illégale, un délit? Il est tellement évident que la question n’est pas si simple. Car si la première prise est un choix, l’addiction est….la limitation du choix. Sans l’être totalement puisque certains s’en sortent. Quoi qu’il en soit, punir une personne dont la responsabilité est limitée par le refus de soigner son problème de santé est disproportionné. Mais entre les deux la responsabilité navigue en eaux troubles et nous nous encoublons dans nos raisonnements. Ce qui n’est absolument pas trouble, par contre, c’est l’échec des traitements par la seule abstinence, si ils sont la seule option.

Ce colloque sera donné par l'auteure d'une remarquable thèse de médecine intitulée 'Les enjeux éthiques des programmes de prescription médicalisée d'héroïne'. Elle a d'ailleurs reçu le prix Tissot pour la meilleure thèse de médecine générale de la Faculté de médecine de Genève. Pas rien, ça. Ça aura lieu le lundi 12 octobre 2009, de 12h30 à 13h45. C'est aux Hôpitaux Universitaires de Genève, c'est-à-dire ici Montez au 6e étage, c'est la salle 6-758 (6ème étage Bât. Principal – Médecine Interne - Bibliothèque).

L'oratrice sera:
Marie Pont

Elle donnera une conférence intitulée:

"Prescription d'héroïne: quels enjeux éthiques?"

Voici le résumé qu'elle a donné:

Bien que légalement autorisés depuis plusieurs années, les programmes suisses de prescription médicale d'héroïne ont soulevé et soulèvent encore de nombreux débats. Certains des enjeux éthiques liés à cette thèse en médecine sont présentés ici.

Cette conférence est ouverte à toute personne intéressée. Vous en êtes? Alors à tout bientôt!

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Et de deux!!!

Magnifique. On ne rira plus jamais du rôle de la Suisse dans la pays mondiale. Nous sommes en 2009 et notre pays vient de gagner pour la deuxième (oui la deuxième) fois, et attention, de suite, le prix IgNobel de la paix.

Petit rappel, en 2008 les prestigieux et décapants prix IgNobel distinguent une commission de bioéthique helvétique 'et les citoyens suisses' pour avoir adopté un principe légal selon lequel les plantes ont une dignité. C'est d'ailleurs à cette occasion que j'ai démarré ce blog. Ces prix, petits cousins satiriques et transatlantiques des prix Nobel annoncés cette semaine, distinguent la recherche 'qui fait rire, puis donne à penser'.

Et il semble qu'on ait réussi à faire ça deux fois de suite. Pas mal! Cette fois, c'est une équipe de l'Université de Berne qui est récompensée pour avoir déterminé -et attention, expérience scientifique à l'appui- que l'on peut fracasser un crane humain avec une bouteille de bière, que celle-ci soit vide ou pleine. Je vous rassure, ils n'ont bien sûr tué personne pour arriver à ce résultat.

Le site officiel annonce par ailleurs, et entre autres:
- le prix de médecine vétérinaire à une équipe anglaise qui a montré que les vaches qui portent un prénom donnent plus de lait que celles qui n'en portent pas...Comme quoi bien traiter ses vaches, ben ça paie.
- le prix de santé publique à des chercheurs de Chicago qui ont inventé un soutien gorge qui se transforme en masque à gaz...Ça sera la raison la plus loufoque de l'enlever!
- un prix de biologie à une équipe japonaise qui a montré qu'on pouvait réduire de 90% les déchets domestiques en les traitant aux selles de panda...Une raison de les sauver après tout?

Alors oui, on rit, mais effectivement ça laisse en même temps songeur...

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