La médecine soigne les maladies. C'est-à-dire qu'elle tente, entre autres, de ramener les personnes malades à la possibilité d'un fonctionnement normal, compatible avec les choix de vie ouverts aux personnes en bonne santé.
Peut-elle parfois tenter d'amener des personnes, malades ou non, à un niveau de fonctionnement supérieur ? A faire en sorte qu'elles se portent 'mieux que bien'? Cette perspective fait couler pas mal d'encre. J'en avais d'ailleurs déjà parlé autour de la question de l'amélioration de nos facultés mentales.
Mais toute cette discussion, qui inclut notamment le débat autour du dopage sportif, repose sur l'idée que l'on sait distinguer ce qui est de l'ordre de la thérapie, et ce qui est de l'ordre de la médecine améliorative ou enhancement en anglais dans le texte. Est-ce si clair? Un récent colloque à la Fondation Brocher questionnait cette distinction. Encore plus illustratifs, certains exemples de thérapie où s'opèrent le flou entre ce qui guérit, ou compense, et ce qui améliore. L'un de ces exemples est l'athlète Aimée Mullins (ci-dessus), amputée des deux jambes, et qui non seulement a repris la compétition mais joue avec ses prothèses et explore avec elles de nouveaux domaines esthétiques et sociaux. Elle présente son expérience dans une conférence fascinante. A voir absolument avant de reprendre toute distinction entre thérapie et enhancement.
Vous avez dit, méliorisme?
Science ... et démocratie!
Quand on parle de 'science et démocratie', on veut habituellement parler de débats démocratiques sur la recherche scientifique et ses applications.
Mais comme tous les débats, celui-ci va dans les deux sens. Un excellent exemple se trouve dans cette vidéo du physicien Lee Smolin. Il y compare science et démocratie pour conclure que...nos modèles scientifiques influencent les modèles de société que nous considérons comme justes.
Et au fond, est-ce si surprenant? On a en écoutant sa conférence une impression d'oeuf de Colomb. D'abord, la science offre un exemple de ce que peut être le débat démocratique. Elle fonctionne parce que les scientifiques font partie d'une communauté éthique. Leurs règles? Smolin les résume en très rapide:
1) Être honnête et liés par des arguments rationnels basés sur des données partagées. Admettre l'échec.
2) Argumenter avec force pour ce que l'on pense, mais laisser le dernier mot aux générations futures.
3) Apprendre les outils de la science, pour diminuer les erreurs.
4) Respecter et écouter sérieusement tous ceux qui sont d'accord d'être liés par les mêmes principes.
5) Laisser tout ce sur quoi nous n'avons pas de consensus à un domaine de désaccords honnêtes et acceptés.
Mais cette comparaison dépasse le domaine scientifique en tant que tel, car notre idée d'une société juste a évolué en parallèle avec des concepts scientifiques, nos concepts du temps et de l'espace. Ces concepts scientifiques ont-ils formé notre idée sur comment vivre ensemble? Nos structures sociales ont-elles plutôt formé nos concepts sur la structure de l'univers? Les deux ont-ils 'grandi de concert' sans que l'un de 'cause' directement l'autre'? Difficile à dire. Mais il faut avouer que l'idée est fascinante.
Alors d'accord, en général toute référence à la mécanique quantique doit faire lever des alertes mentales. Comme Feynman l'aurait dit, 'Si vous pensez que vous avez compris la mécanique quantique, vous n'avez pas compris la mécanique quantique'. Mais l'orateur est l'un des rares humains qui pourrait effectivement disons avoir mieux compris que nous autres.
Sa conférence ouvre toutes sortes de perspectives. D'abord, note à mes lecteurs biologistes, Darwin était très en avance sur son temps. Voir le progrès scientifique comme Smolin le présente, c'est voir que contrairement à ce qui était apparent à l'époque, la biologie a eu une ou deux générations d'avance sur la physique dans le passage d'un modèle à l'autre.
Mais la perspective la plus vertigineuse est la plus évidente: celle d'une évolution (le terme est intentionnel) en parallèle de notre vision de l'univers et d'une société juste. Et si les deux étaient causés par une progression sous-jacente de notre pensée? Notre vision d'une société juste aurait alors sans doute aux yeux de nos descendants a peu près la pertinence du système ptolémaïque aujourd'hui.
De quoi nous rendre humbles...
Les écologies et leurs avantages
Soyons justes, j'ai blogué sur les dérives de l'écologie dans sa version radicale, il est temps de parler de ses bons exemples. Pour rappel, un très bon résumé des mouvances de l'écologie par un collègue se trouve ici. Et sur le sujet de l'écologie, il faut vite aller lire cet article paru récemment dans Nature.
Les auteurs sont cette fois partis de points de départs qui font consensus dans l'écologie qu'on pourrait qualifier de classique.
1) Il est conforme aux intérêts humains de vivre équitablement dans une planète durable.
2) Les animaux, les plantes, la biosphère doivent être sur notre radar moral.
Ils définissent sur cette base des 'frontières planétaires' qui définissent l'état de l'écosystème au sein duquel l'humanité est susceptible de se porter le mieux possible, décrivent les domaines dans lesquels ces frontières sont susceptibles d'être menacées, et tirent un certain nombre de sonnettes d'alarme. Selon leur analyse, les menaces les plus importantes sont la perte de la biodiversité, les perturbations du cycle de l'azote, et le changement climatique.
Cette sorte d'approche présente un contraste saisissant par rapport aux extrémistes de la cause animale par exemple. Leurs conclusions sont basées sur des arguments, dont ils reconnaissent les limites. Pour les personnes intéressées, un descriptif de leurs méthodes est ici. Ils assument que certains des choix opérés peuvent être discutés. Ils précisent par exemple que:
'La position d'une frontière planétaire est [entre autres] fonction du degré de risque que la communauté mondiale est prête à courir, c'est-à-dire à quelle proximité d'une zone d'incertitude autour d'un niveau dangereux l'humanité est-elle d'accord de se placer'
Une question de priorités uniquement, donc? L'orateur de cette vidéo, qui compare la population du Bangladesh à la fin du 21e siècle à la Hollande actuelle, serait sans doute d'accord. Les auteurs de l'article précisent d'ailleurs également que:
'Cette position est également fonction de la résilience sociale et écologique des sociétés affectées (par exemple, la capacité d'une communauté côtière de gérer une élévation du niveau de la mer plus tard dans notre siècle si la frontière du réchauffement climatique est transgressée trop longtemps)'
En d'autres termes, l'écologie se devrait d'être d'autant plus sévère que la justice internationale ne l'est pas: les seuils environnementaux que nous devons placer dépendent aussi de notre capacité à permettre aux sociétés victimes de ne pas trop en souffrir. Pas entièrement politiquement correct, me direz-vous, mais vous pourriez bien sûr ajouter que là n'est pas le but...
L'éthique...c'est tout naturel
'Faites en sorte, en construisant une théorie morale ou en projetant un idéal moral, que le caractère, la méthode de décision, et l'action prescrites soient possibles, ou perçues comme telles, pour des êtres comme nous.'
C'est quoi, 'ce qui est possible pour des êtres comme nous'?
Et si nous constations que ce qu'on considère comme 'moralement juste' est hors de notre portée: cela cesserait-il d'être 'moralement juste'? Dans quelles conditions? Pourquoi?
Ca veut dire quoi, d'abords, 'hors de notre portée'?
Et puis qu'est-ce qui fait que nous considérons une action comme 'moralement juste'? Y a-t-il des 'illusion d'optiques' de l'éthique?
Ces questions, les neurosciences se les posent de plus en plus concernant, justement, notre raisonnement moral. Comment faisons-nous ça, en pratique? Si on observe notre cerveau, qu'y voit-on lorsqu'on est en plein dilemme? Certains résultats interrogent nos idées préalables. Par exemple, on sait que notre engagement émotionnel varie selon les scénarios qu'on nous présente, et que cela donne à l'arrivée des conclusions qui semblent contradictoires. Nos intuitions nous aident-elles? Nous trompent-elles? Ces questions sont fascinantes.
Elles vont faire l'objet d'un cycle de conférence que je vous invite à suivre. Le Centre de bioéthique et sciences humaines en médecine de Genève lance ce 14 octobre une série de conférences sur cette interface entre ce que l'on apprend dans les neurosciences sur comment des être comme nous raisonnent, vivent des émotions, expriment des jugements moraux, et ce que peuvent en dire des philosophes sur un éventuel impact en philosophie morale et politique.
'L'éthique, c'est tout naturel' se passe au Centre médical universitaire. La première conférence est intitulée 'Morality and the Social Brain', et sera donnée par la Professeure Patricia Churchland. Coup d'envoi à 18h30. Venez nombreux!
Le moralisme nuit gravement à la santé...
Jacques Chessex est mort. Juste après avoir été attaqué en public par un de mes confrères, qui pensait sans doute défendre 'le Bien'. Alors oui, 'juste après' ne veut pas dire 'à cause de', attention. Mais cela mérite tout de même commentaire, car il s'agissait de ce qu'on a le droit de dire autour d'un enjeu moral.
L'écrivain était un habitué des joutes verbales, dont les débat dit-on pouvaient en venir aux mains. Il en avait donc sans aucun doute vu d'autres. S'il n'était pas mort en pleine réponse, ce dernier commentaire qu'il a reçu n'aurait jamais eu d'échos nulle part. Mais il n'empêche que ce commentaire est symptomatique. Symptomatique d'une certaine tendance à argumenter sur la base de l'autorité plutôt que sur celle...des arguments. Symptomatique surtout d'une tendance à traiter certains crimes par la logique de la souillure. Pas anodin, ça. Car du coup, voilà qu'on présume la culpabilité. Et qu'on accuse ceux qui osent même vouloir en discuter.
Cette version-là du moralisme n'est pas bonne pour la santé de nos réflexions morales. Car comment être justes, comment avancer dans les situations difficiles si les questions sont interdites?
Et à ce qu'il semblerait, elle n'est parfois pas bonne pour notre santé tout court...
Prescrire l'héroïne?
Comme ce blog est lu par des personnes qui peuvent être intéressées, et que certaines (certaines!) ne vivent pas trop loin, je continue de vous annoncer les colloques de l'Institut d'éthique biomédicale où je travaille. Le prochain aura lieu le lundi 12 octobre, et il sera question des enjeux éthiques de la prescription d'héroïne dans le cadre du traitement de l'addiction.
Ce sujet est semé de malentendus. Prescrire l'héroïne, est-ce thérapeutique? Défaitiste? Complice d'un crime? L'addiction est-elle un choix? Une maladie? Lorsque la substance est illégale, un délit? Il est tellement évident que la question n’est pas si simple. Car si la première prise est un choix, l’addiction est….la limitation du choix. Sans l’être totalement puisque certains s’en sortent. Quoi qu’il en soit, punir une personne dont la responsabilité est limitée par le refus de soigner son problème de santé est disproportionné. Mais entre les deux la responsabilité navigue en eaux troubles et nous nous encoublons dans nos raisonnements. Ce qui n’est absolument pas trouble, par contre, c’est l’échec des traitements par la seule abstinence, si ils sont la seule option.
Ce colloque sera donné par l'auteure d'une remarquable thèse de médecine intitulée 'Les enjeux éthiques des programmes de prescription médicalisée d'héroïne'. Elle a d'ailleurs reçu le prix Tissot pour la meilleure thèse de médecine générale de la Faculté de médecine de Genève. Pas rien, ça. Ça aura lieu le lundi 12 octobre 2009, de 12h30 à 13h45. C'est aux Hôpitaux Universitaires de Genève, c'est-à-dire ici Montez au 6e étage, c'est la salle 6-758 (6ème étage Bât. Principal – Médecine Interne - Bibliothèque).
L'oratrice sera:
Marie Pont
Elle donnera une conférence intitulée:
Bien que légalement autorisés depuis plusieurs années, les programmes suisses de prescription médicale d'héroïne ont soulevé et soulèvent encore de nombreux débats. Certains des enjeux éthiques liés à cette thèse en médecine sont présentés ici.
Cette conférence est ouverte à toute personne intéressée. Vous en êtes? Alors à tout bientôt!
Et de deux!!!
Magnifique. On ne rira plus jamais du rôle de la Suisse dans la paix mondiale. Nous sommes en 2009 et notre pays vient de gagner pour la deuxième (oui la deuxième) fois, et attention, de suite, le prix IgNobel de la paix.
Petit rappel, en 2008 les prestigieux et décapants prix IgNobel distinguent une commission de bioéthique helvétique 'et les citoyens suisses' pour avoir adopté un principe légal selon lequel les plantes ont une dignité. C'est d'ailleurs à cette occasion que j'ai démarré ce blog. Ces prix, petits cousins satiriques et transatlantiques des prix Nobel annoncés cette semaine, distinguent la recherche 'qui fait rire, puis donne à penser'.
Et il semble qu'on ait réussi à faire ça deux fois de suite. Pas mal! Cette fois, c'est une équipe de l'Université de Berne qui est récompensée pour avoir déterminé -et attention, expérience scientifique à l'appui- que l'on peut fracasser un crane humain avec une bouteille de bière, que celle-ci soit vide ou pleine. Je vous rassure, ils n'ont bien sûr tué personne pour arriver à ce résultat.
Le site officiel annonce par ailleurs, et entre autres:
- le prix de médecine vétérinaire à une équipe anglaise qui a montré que les vaches qui portent un prénom donnent plus de lait que celles qui n'en portent pas...Comme quoi bien traiter ses vaches, ben ça paie.
- le prix de santé publique à des chercheurs de Chicago qui ont inventé un soutien gorge qui se transforme en masque à gaz...Ça sera la raison la plus loufoque de l'enlever!
- un prix de biologie à une équipe japonaise qui a montré qu'on pouvait réduire de 90% les déchets domestiques en les traitant aux selles de panda...Une raison de les sauver après tout?
Alors oui, on rit, mais effectivement ça laisse en même temps songeur...