Les animaux et les plantes sont-ils au service de nos besoins?
La réponse à cette question dépend beaucoup de ce que l’on veut dire par "au service de nos besoins".
Si l’on comprend ce terme de la manière la plus littérale possible, et que l’on observe ce dont nous avons besoin, alors on se rend très vite compte que nous ne pourrions pas survivre sans les plantes et les autres animaux. Sans les autres organismes vivants, pas d’oxygène ni de nourriture d’aucune sorte. Nous dépendons d’eux pour notre survie. Un grand nombre d’entre eux sont donc, très concrètement, en train de répondre à nos besoins en permanence. Dans ce sens, oui, ils sont au service de nos besoins.
Mais c’est peut-être une autre question qui vous intéresse, en fait. "Les animaux et les plantes sont-ils au service de nos besoins?", cela peut aussi vouloir dire "Pouvons-nous utiliser les animaux et les plantes comme bon nous semble?". Sur cette question, les avis divergent nettement davantage.
Il y a, en simplifiant un peu, trois catégories de réponse à cette question. Selon une première approche, dite "anthropocentriste" ou "centrée sur l’être humain", seuls les humains peuvent être directement concernés par des valeurs morales. Les autres animaux et les plantes n’ont aucun droits, et n’ont donc ici qu’une importance secondaire. Lorsque les utiliser sert nos besoins, nous pouvons en faire usage. Il y a des limites à cet usage, bien sûr, mais ces limites sont, elles aussi, centrées sur des intérêts humains. Par exemple, on considérera qu’être cruel envers les animaux non humains est mal, parce que cela risque de nous habituer à la cruauté aussi envers les êtres humains. On considérera également qu’épuiser les ressources naturelles d’un écosystème est mal, mais c’est parce que c’est contraire aux intérêts humains que de le faire.
Selon une deuxième approche, dite "biocentriste" ou "centrée sur la vie", les animaux non humains et les plantes ont une valeur indépendante de nous et équivalente à la nôtre. Ils ne sont pas à notre service; nous ne pouvons pas en faire l’usage que nous choisissons, et nous devons respecter leurs propres besoins. Si nous décidons néanmoins de les utiliser pour notre intérêt sans tenir compte du leur, cette approche considère que c’est de l’exploitation ou même de l’esclavage. Certains défenseurs des droits des animaux utilisent d’ailleurs explicitement ces termes. Il est important de noter que, même dans cette approche, les animaux et les plantes nous rendent quand même des services. Nous continuons de respirer de l’oxygène et de manger. Il est cependant interdit de les asservir. Nous ne pouvons pas sacrifier leurs intérêts au nôtre.
Entre ces deux positions un peu extrêmes, il y aurait une troisième catégorie pour les approches qui tenteraient de concilier et d’équilibrer les intérêts humains et les intérêts des autres animaux et des plantes. Par exemple, on peut considérer que l’élevage et l’agriculture, qui favorisent clairement des intérêts humains, favorisent aussi certains intérêts des espèces qui en font l’objet. Le maïs, diffusé dans le monde entier après l’invasion des Amériques, a permis d’améliorer la vie de populations entières. Mais on peut aussi considérer qu’en fait c’est le maïs qui a conquis la planète en se servant de nous. Plutôt que de se demander s’il faut donner la priorité aux intérêts humains ou aux intérêts d’autres êtres vivants, on peut rechercher un rapport de réciprocité où les besoins des uns et des autres seraient mutuellement servis. Il n’est pas impossible que les débuts de l’agriculture et de l’élevage aient ainsi reposé sur une forme de contrat tacite pour une aide mutuelle. Les conditions de vie des animaux d’élevage peuvent être meilleures que les conditions à l’état sauvage: les éleveurs nourrissent les animaux, favorisent leur reproduction et les protègent contre les (autres) prédateurs. Les intérêts des êtres humains et ceux des autres animaux ne sont donc pas obligatoirement en opposition.
Pourtant, si l’on considère les conditions qui ont majoritairement cours dans l’élevage aujourd’hui, on est obligés de constater (et c’est peu dire) que nous ne respectons pas entièrement notre part de ce contrat. Sur le plan de la reproduction, la plupart des animaux d’élevage se portent plutôt bien. Sur le plan de la qualité de leur vie, c’est toute une autre histoire.
"Pouvons-nous continuer de voir certains de nos besoins remplis par les plantes et les autres animaux?" Oui, bien sûr, nous n’avons d’ailleurs pas d’autre choix. "Pouvons-nous utiliser les autres animaux et les plantes comme bon nous semble, sans tenir compte de leurs besoins à eux?" Même si cette question est plus controversée, de plus en plus de personnes répondraient que non. "Comment mieux équilibrer les besoins des humains et ceux d’autres êtres vivants?" Nous ne connaissons pas entièrement la réponse à cette question, mais nous savons qu’elle est importante.
Et si on démocratisait les OGM? (4)
A point nommé pour vous en parler, on a rediscuté la semaine passée du riz doré. A point nommé car il s'agissait de savoir si l'ONG Greenpeace, qui s'oppose tous azimut aux OGM, allait ou non nuancer sa position. Car d'une part la science a fait beaucoup de progrès en matière de modifications génétique et permet désormais une technologie nettement plus précise et mieux contrôlée. D'autre part, c'est de plus en plus clairement démontré que le riz doré, un riz biologiquement enrichi en beta carotène, le précurseur de la vitamine A, pourrait sauver des millions de personnes par années de la mort ou de la cécité. Faucher les champs où on le teste, vu comme ça cela paraît carrément indécent.
Cette discussion illustre très bien la question qui fermait le débat paru dans Moins!: car il s'agissait justement d'examiner les conditions dans lesquelles une position sur les OGM devrait, ou non, changer. La question posée était la suivante: Dans le domaine des plantes génétiquement modifiées, les positions sont généralement très tranchées entre les défenseurs et les détracteurs. Chaque camp cite les études qui lui conviennent, études qui semblent souvent totalement contradictoires. Comment expliquer cette polarisation radicale ainsi que l'instrumentalisation de la science, qui n'en sort pas grandie?
"Les êtres humains croient plus facilement ce qui conforte leurs convictions. La démarche scientifique existe justement pour dépasser cette tendance. C’est une démarche extraordinairement exigeante d’examen critique des observations. Si vous faites partie d’un "camp" et que rien ne peut vous faire changer d'avis, alors ce que vous faites n’est pas de la science. Les opposants écologistes aux OGM sont ici dans une situation inconfortable, et certains s’en rendent d’ailleurs compte: la même démarche scientifique conclut que la modification génétique des plantes peut être sûre, et aussi que le réchauffement climatique d'origine humaine est réel. Alors ensuite, soit cette démarche est fiable, soit elle ne l’est pas! En s’opposant aux climato-sceptiques, certains ont dû réexaminer des arguments qu’ils avaient eux-mêmes utilisés en s’opposant radicalement aux OGM: en comprenant mieux comment la science se fait, y compris dans ce domaine, ils ont changé d’avis sur le génie génétique. Là, la science en sort grandie, et eux aussi."
La démarche scientifique, si on l'enseigne suffisamment pour que tous puissent comprendre comment elle marche, c'est un magnifique outil de démocratisation des connaissances. Vous ne savez pas si une observation est crédible ou pas? On vous explique comment on l'a faite, chacun peut la lire et la commenter, et vous pouvez ainsi comprendre par vous-même. Bien sûr, c'est difficile. Exigeant, plutôt. Ca mérite un effort de part et d'autre. Pour expliquer plus clairement, et aussi pour mieux comprendre. Il faut apprendre à faire le tri entre l'information réelle et toute une série de dénismes. Malgré tout cela la démarche scientifique laisse à chacun le choix: si je veux apprendre comment ça marche le génie génétique, comment on sait si les OGM sont sûrs, je peux le faire.
Je vous en parlais au sujet du PNR 59. Le Fonds National Suisse a récemment mis en ligne une trentaine d'études financées par des deniers publics en dans notre pays sur cinq ans ainsi qu'une revue internationale de la littérature disponible. Les résultats ont été résumés pour que tout un chacun puisse y avoir accès, et sont bien sûr également disponibles en français. Vous trouverez tout ça ici.
Alors maintenant, des organisations comme Greenpeace sont prises dans la contradiction. La science: fiable ou pas fiable? La lutte: contre le réchauffement climatique ou contre les OGM? Dans des paysages comme celui qui ouvre ce billet, va-t-on planter des récoltes résistantes à la sécheresse ou 'planter' du désert? Pour qui souhaite un minimum de cohérence, il va falloir choisir...
Et si on démocratisait les OGM? (3)
Mais pour ceux qui n'y auraient pas accès, je vais vous donner ma partie, avec quelques commentaires, en chapitres successifs. Surtout que dans le débat 'pour et contre' il y a toujours une part de trop simple. Car au fond, si la question n'était pas si mais comment?
Je vous ai mis la première partie il y a quelques temps, puis la deuxième, voici donc la troisième partie:
Cette fois, la question est la suivante: L'année passée a été publié le PNR59, programme de recherche scientifique commandé par la Confédération pour prendre une décision « éclairée » quant à la fin du moratoire sur les OGM, approuvé par le peuple en 2005. Alors que les résultats de cette étude semblent plutôt positifs pour les OGM, le parlement a prolongé le moratoire jusqu'en 2017, date à laquelle un assouplissement est prévu. Comment jugez-vous la gestion du dossier OGM par le parlement et le gouvernement suisse?
"En annonçant la fin du moratoire, le parlement a tiré les conséquences des résultats du PNR59. C’est une application cohérente et responsable du principe de précaution. Vous commencez avec un doute légitime sur des conséquences environnementales ou sanitaires d’une technologie. Vous freinez son application pour pouvoir récolter les informations nécessaires. Quand elles sont disponibles, si le risque s’avère absent ou gérable, vous mettez en place la réglementation nécessaire et vous levez le moratoire. Cela ne signifie pas que vous autorisez tout. Si au lieu d’un moratoire sur « les OGM », on avait levé un moratoire sur « les médicaments », certains auraient toujours été interdits à la vente ou vendus uniquement sur ordonnance, sur la base de leur profil spécifique."
Ce PNR59, c'est une trentaine d'études financées par des deniers publics en Suisse sur cinq ans ainsi qu'une revue internationale de la littérature disponible. Les résultats ont été résumés pour que tout un chacun puisse y avoir accès, et sont bien sûr également disponibles en français. Vous trouverez tout ça ici.
Si on démocratisait les OGM? Il y aurait sans doute plus d'études financées ainsi par la main publique plutôt que par des entreprises ou des militants. Un des effets paradoxaux des débats, des fauchages, des obstacles aux OGM en général, a été de laisser largement le champ libre aux recherches financées par des fonds privés.
Cela a aussi encouragé la logique du "tout ou rien", alors que la bonne réponse n'est vraisemblablement ni l'un ni l'autre. S'agissant des médicaments, nous le savons. Lorsqu'on l'applique aux OGM, cette réponse est cependant inconfortable: nous n'avons actuellement pas tellement tendance à appliquer aux aliments les précautions qui entourent les médicaments.
D'une part c'est normal: nous voyons davantage les risques de substances très actives, comme les médicaments. D'autre part ce n'est pas vraiment logique. Certains aliments sont toxiques: pensez à certains champignons, au seigle dans lequel vient se mêler l'ergot. En plus, certains aliments sont inoffensifs en prise unique mais sont dangereux sur le long terme. Pensez...au sucre. Oui oui, aussi celui qui est dans les yaourts censés vous aider à digérer ou à combattre les infections hivernales. Effets bénéfiques qui sont par ailleurs rarement et chichement démontrés.
Plutôt que de réguler strictement les OGM, c'est sans doute toute la filière alimentaire qu'il faudrait soumettre à des réglementations plus strictes. Et les critiques "des OGM" ont raison sur un point: les critères appliqués devraient tenir compte non seulement de l'hygiène (ce qui est déjà le cas) et de la santé humaine plus généralement, mais aussi des effets environnementaux de la production et de la consommation. En revanche, appliquer cela au yaourt est aussi important que de l'appliquer au maïs. Une fois de plus, donc, rien de si spécifique aux OGM dans cette réponse...
Et si on démocratisait les OGM? (2)
Mais pour ceux qui n'y auraient pas accès, je vais vous donner ma partie, avec quelques commentaires, en chapitres successifs. Surtout que dans le débat 'pour et contre' il y a toujours une part de trop simple. Car au fond, si la question n'était pas si mais comment?
Je vous ai mis la première partie il y a quelques temps, voici donc la deuxième partie:
Cette fois, la question est la suivante. Que vous inspire l'utilisation du génie génétique dans l'agriculture, dans le monde en général et en Suisse en particulier ?
"L’utilisation du génie génétique n’est qu’un moyen: les avantages et les inconvénients qui y seront liés dépendront forcément des buts poursuivis. Quels sont les avantages et les inconvénients de la métallurgie, ou de l’électricité? L’électricité peut servir aux transports publics comme à l'exécution des condamnés à mort, et entre ces deux buts tout change. Il est évident que légiférer sur ces deux buts séparément est une démarche plus intelligente que d’interdire l’électricité elle-même. Interdire l’électricité rendrait les transports publics moins efficaces, aurait des retombées écologiques négatives... et cela ne rendrait pas la peine de mort impossible.
Le génie génétique peut servir à accentuer des inégalités de pouvoir et de revenu, mais aussi à mettre dans les mains des paysans des plantes qui augmenteront leur sécurité ou leur santé. Là aussi entre ces deux buts tout change. Là aussi, interdire limiterait beaucoup les dimensions positives et n’empêcherait pas les négatives. Une discussion véritablement responsable ne devrait donc pas se demander si « le génie génétique » a plus d’avantages ou d’inconvénients, mais quels devraient en être les buts admis, dans quelles conditions ce moyen est sûr, ou encore, comment faire pour que ses bénéfices et ses risques soient équitablement répartis."
J'ai été très contente de voir un très bel exemple détaillé récemment dans un excellent message blog que vous trouverez intégralement ici. Voici l'extrait, il s'agit du Golden rice dont l'image ouvre ce billet:
"(...) une étude de 2009 a confirmé que le Golden Rice apporte bien des vitamines A aux humains qui en consomment. Ahhh ! Frankenstein ! Euh, c’est une enzyme qui existe déjà dans le riz, mais s’exprime dans les feuilles pas dans les graines. On prend la version d’une plante qui l’exprime dans des graines que l’on mange déjà (le maïs, vous suivez ?), et on le fait exprimer dans les graines de riz. Il n’y a pas de pesticides, rien de potentiellement plus dangereux que de prendre un complément de vitamine A avec son bol de riz.
Par ailleurs, les brevets sont gérés par une ONG, et les paysans n’ont aucun frais à payer (le riz est au même prix que du riz standard) jusqu’à une production de $10’000, ce qui couvre apparemment les 99% des paysans des zones pauvres visées. Après il faut payer pour l’exploitation commerciale. Mais dans tous les cas les paysans ont le droit de replanter."
Alors, le Golden rice, plutôt transports publiques ou plutôt exécution capitale? Vu comme ça, cela semblerait pourtant assez clair...Si on démocratisait les OGM? Il y aurait sans doute plus d'utilisations de ce type, et moins d'utilisations exploitatives. Il y aurait peut-être aussi plus de ce genre de brevet-là. Car c'est un bel exemple, non? Un brevet qui sert à maintenir le prix abordable, plutôt qu'à l'enfler...
Et si on démocratisait les OGM? (1)
Mais pour ceux qui n'y auraient pas accès, je vais vous donner ma partie, avec quelques commentaires, en chapitres successifs. Surtout que dans le débat 'pour et contre' il y a toujours une part de trop simple. Car au fond, si la question n'était pas si mais comment? J'ai croisé samedi en rentrant du marché le livreur de Moins! qui venait nous apporter ce numéro. Les bras pleins de paniers de plantons, il n'a pas dû se rendre compte que c'était moi qui avais écrit la défense des OGM dans son journal. Quand on pense OGM, on ne pense pas jardinage mais industrie. Pas liberté mais exploitation. Et si c'était différent? Et si, pour reprendre le titre de ce billet, on démocratisait les OGM? Plein de choses changeraient, certainement. Petit arrêt sur image. Plein de choses, vous dites? Ne serait-ce pas intéressant ici, si les questions soulevées par les OGM changeaient du coup aussi? Car quand une technologie pose des questions différentes suivant comment on l'applique, alors c'est que la question réelle n'est pas de savoir si on est pour ou contre mais plutôt comment on veut l'appliquer. Et si, donc, on démocratisait les OGM? Voilà une question qui n'a pas eu la place dans le débat du journal. Pas par manque d'intérêt, sans doute, mais les limites de place sont ainsi. Alors je vais profiter d'aborder ça ici, chapitre par chapitre. Et pour lire l'autre partie, eh bien il faudra acheter le journal. Curieux? On y va...
Les critiques et les questions sur les OGM sont de plusieurs ordres. On craint des risques pour la santé humaine. Pour la santé des écosystèmes. Une technologie sans précédents et donc non maîtrisée. Une atteinte à la pureté de la nature. L'exploitation des paysans. Bref, il y a beaucoup de points différents, et beaucoup de mélanges. J'en avais déjà parlé il y a quelques temps. Et puis, ça tombe bien, Nature vient de publier dans l'intervalle un numéro spécial que je vous conseille vivement. Mais prenons point par point.
Pour commencer s'agit-il ici d'une technologie qui serait 'sans précédent'? Bien sûr, ça dépend. Mais fondamentalement, la réponse est non:
"Le génie génétique agricole est en fait dans la droite ligne de deux histoires débutées avec la révolution néolithique. La première est alimentaire, la seconde sociale. Elles sont liées, mais face aux enjeux soulevés par l’une ou par l’autre les réponses adéquates seront différentes.
Sur le plan alimentaire, la domestication des plantes a permis aux humains d’améliorer la stabilité et la sécurité de leur alimentation. La qualité nutritionnelle s’est souvent appauvrie, mais il y avait plus à manger et la population a augmenté. D’emblée, les agriculteurs ont modifié, par la sélection et les croisements, les plantes qu’ils ont domestiquées. L’ancêtre sauvage du blé n’est pas reconnaissable aujourd’hui à des non-spécialistes.
Sur le plan social, la domestication des plantes a profondément restructuré les sociétés humaines. Il y eut pour la première fois des surplus, la possibilité de soutenir des personnes dont l’occupation n’était plus de produire de la nourriture. Il y eut des villes, la diversification du travail, la propriété de la terre, bref les ancêtres directs de nos sociétés actuelles.
L’agriculture a permis ce qu’il y a de plus beau dans nos actes collectifs, mais aussi façonné des injustices graves et persistantes. Certaines formes d’assujettissement, de domination, d’exploitation, n’existeraient pas sans elle. Ces deux faces sont liées, mais les distinguer est important. Vouloir plus de justice pour les petits paysans, moins d’exploitation par des multinationales, moins de monopole, voilà qui relève du versant social. C’est un combat vénérable: les premiers législateurs de l’histoire se trouvaient déjà confrontés à des questions de répartition des terres, d’endettement, d’oppression. C’est un combat juste: il vise les moyens d’une vie décente pour ceux qui nous nourrissent.Mais ce combat n'est pas botanique : il porte sur l’organisation des sociétés humaines. Ici, vouloir interdire les OGM, c’est manquer la véritable cible."
Si on démocratisait les OGM? On en fixerait les objectifs en se référant aux besoins d'un plus grand nombre de personnes. On pourrait en théorie faire cela en limitant la possibilité de breveter des plantes génétiquement modifiées. Ou des plantes tout court, qu'elles soient génétiquement modifiées ou non. Un autre enjeu, ça: la question des dépôts de brevets sur des plantes issues de la sélection traditionnelle illustre à quel point le risque d'exploitation des faibles ne se limite pas à l'usage des OGM. Mais même sans changer le droit des brevets il est concevable qu'une ONG prenne ces brevets et ensuite s'abstienne de les appliquer. Un brevet, après tout, ce n'est rien d'autre qu'un droit d'empêcher l'utilisation d'une invention par d'autres personnes. Si vous voulez laisser d'autres appliquer la technologie en question, donc, libre à vous de le faire. Votre brevet ne servirait dans ce cas 'que' à empêcher une autre personne à prendre ce brevet pour en faire un autre usage.
Un exemple de ce que l'on sait faire d'autre que l'exploitation, avec des OGM? Il est dans l'image. Une équipe de l'école polytechnique fédérale de Zurich travaille sur au développement de variétés transgéniques de manioc qui résisteraient mieux aux maladies spécifiques à l'espèce, et dont l'apport nutritif serait amélioré. Mettre ces plantes, moyennant que leur sécurité soit attestée, entre les mains des paysans, voilà qui serait le contraire de l’assujettissement. Peut-être qu'effectivement, la question des OGM n'est pas si mais comment...
Le point de vue du maïs
De temps en temps, il faut voir le monde à travers des yeux improbables. Le 'point de vue' du maïs ne vous a peut-être jamais tenté, mais regardez...
Les écologies et leurs dérives
C'est l'été, je suis un peu plus lente à la détente. Mais j'ai bondi en lisant les descriptions des récentes attaques contre Vasella.
Vous aussi? C'est normal. C'est même le but, après tout. Comme toutes les personnes prêtes à attaquer des gens pour défendre des idées, les militants de l'écologie radicale misent sur cet effet de choc. Le résultat? On parle d'eux, on leur donne de l'attention, du temps de parole. Où ils peuvent profiter de ne pas s'excuser, et de défendre ces actes. Non mais de qui se moque-t-on. Tout ça leur coûte évidemment nettement moins que d'essayer de convaincre. La violence, comme d'habitude, est le dernier refuge de l'incompétence. Selon l'excellente analyse de Denis Duboule, c'est aussi le dernier refuge de groupes qui 'perdent de la légitimité et compensent par des actes de plus en plus violents.'
Ca, c'est un des pièges classiques quand on est convaincus d'agir au nom d'une cause juste. Plus on la sent menacée, plus on a tendance à faire pour elle des sacrifices: notre temps, nos effort, puis parfois progressivement nos valeurs, nos semblables...
Le danger, c'est que c'est parfois contagieux. Il est probable que nous soyons tous d'accord pour condamner, dans l'absolu, les moyens employés ici. Mais peut-être certains d'entre vous pensent-ils néanmoins que, dans ce cas, le jeu en valait la chandelle. Que cette cause est suffisamment juste. Et qu'elle justifie des actes normalement inacceptables.
Alors prenons un pas de recul. La cause du Stop Huntington Animal Cruelty est-elle juste? On a le droit d'en douter. Les déclarations de leur porte-parole les place dans la mouvance du deep ecology ou du land ethics (un très bon résumé des mouvances de l'écologie par un collègue se trouve ici). Les mouvements qui se situent là stipulent que:
1) les animaux, les plantes, la biosphère doivent être sur notre radar moral : jusque là, pas de problème
mais aussi que
2) ils doivent y être pour eux-même ; ici commence le désaccord avec les versions plus courantes de l'écologie qui les défendraient, certes, mais au nom des intérêts humains à vivre équitablement dans une planète durable.
et surtout que:
3) c'est la biosphère, et non l'humanité, qui doit être au centre de notre radar moral: en d'autres termes, si la destruction de l'humanité améliorait la biodiversité, par exemple, elle serait à considérer comme moralement bonne.
On n'est pas étonnés de voir un groupe qui semble penser ça s'attaquer sans état d'âme à des personnes. Ni d'ailleurs à le voir complètement négliger les moyens d'expression démocratiques. Pourquoi les écologistes radicaux auraient-ils confiance en la population d'états démocratiques? Tous ces citoyens qui ont la fâcheuse tendance à donner la priorité aux êtres humains, pfff... Vous voyez où ça peut mener. Corrosif, tout ça. On voit mieux du coup pourquoi ces groupes perdent de la légitimité. Et pourquoi c'est heureux.
D'autant plus qu'il n'est évidemment pas nécessaire de penser tout cela pour s'opposer à certaines formes d'expérimentation animale. Vous êtes contre les expériences qui causeraient des souffrances aux animaux pour vendre du rouge à lèvres? Il est assez probable que votre position se résume ainsi:
A) les animaux méritent notre considération morale
B) sacrifier leur intérêt pour cette raison ne vaut pas la peine car l'avantage humain retiré ici est insuffisant pour justifier ce sacrifice.
Certains d'entre vous seraient sans doute d'accord qu'il peut être justifié de sacrifier des intérêts animaux à des intérêts humains plus importants, comme soigner les paraplégiques, par exemple.
Finalement, même si vous êtes dans la toute petite minorité qui pense que la cause des extrémistes écologiques est juste, rappelez-vous que c'est insuffisant. Il est inexact qu'au nom d'une cause juste on peut faire n'importe quoi. La recherche médicale, qui est elle-même une cause juste visant à diminuer la souffrance humaine et la maladie, a elle aussi été longtemps victime de cette illusion. C'est justement parce que ses acteurs ont ouvert les yeux qu'on ne peut plus, aujourd'hui, pratiquer la recherche sur les animaux (ou les êtres humains) sans une stricte surveillance. Qui n'autorise de loin pas tout. Cela rend la situation actuelle profondément ironique: ceux qui semblent prêts à tout pour défendre, disent-ils, une position morale, ont sur ce point crucial d'éthique un immense retard par rapport à leurs victimes.
La planète, l'argent, et nos poumons
Eté, feux de camp, barbecue: en apparence, que du bonheur!
Sauf que pour une grande partie de l'humanité, cuire sur un feu ouvert fait partie du quotidien. Et que ce n'est pas anodin pour la santé. Imaginez: vous êtes une mère de famille pauvre dans une région rurale d'Asie. Vous passez 4-5 heures par jour à cuisiner sur un feu ouvert. Il en émane du dioxide de carbone, du monoxyde de carbone, de l'oxyde nitreux, du dioxyde de souffre, plein de choses pas sympa. Ce foyer n'a pas de cheminée. Il se trouve dans la seule pièce de votre maison. C'est là que dort toute la famille. C'est là que vous mangez. Si vos enfants sont scolarisés, c'est également là qu'ils font leurs devoirs. Maintenant, multipliez ce scénario par 2.4 milliard de personnes. Et si vous vivez en altitude (par exemple dans l'Himalaya), vous allez probablement fermer portes et fenêtres et laisser brûler le feu en permanence.
A l'arrivée, 1 million et demi de personnes meurent chaque année d'avoir respiré la fumée de foyers domestiques. La fumée passive de la cigarette et des feux de cuisson domestiques pourraient aussi augmenter le risque de tuberculose.
En plus, évidemment, ramasser du bois, ça coûte soit du temps (pendant lequel, par exemple, vos enfants ne seront pas scolarisés) ou de l'argent (que vous n'avez probablement pas).
Et pour corser le tout, c'est un facteur de déforestation massif.
Heureusement, la recherche d'alternatives court, et de plus en plus elle aboutit. Il est désormais possible de fabriquer des briquettes combustibles avec toute une série de matériaux qui seraient sans cela considérés comme des déchets. Les pelures de bananes. La paille. Les trognons de maïs. Toute une série d'autres choses, selon ce qui est disponible près de chez vous. Et de le faire avec des moyens largement disponibles dans les régions rurales pauvres. A la base, de la technologie de haut vol: des trésors de créativité scientifique, dans le but d'aboutir à une technique si simple qu'elle est directement applicable dans un village africain. La vidéo qui est ici l'illustre très bien.
Appliquer ça permettrait de retourner complètement le scénario de tout à l'heure: au lieu de dépenser votre argent pour acheter un combustible qui vous intoxiquera, vous aurez désormais la possibilité de transformer vos déchets en combustible propre, peut-être même d'en vendre l'excédent autour de vous.
Franchement, combien de trucs parviennent comme ça à améliorer en même temps votre santé, votre situation financière, et votre impact sur l'environnement, alors même que vous êtes parmi les personnes les plus démunies du monde? Cette information il faut la diffuser vite, très vite...
L'histoire de la vie
Ça vaut largement les 16 minutes et 17 secondes que ça dure. Une série de photos qui retracent l'histoire de la vie sur terre, 'depuis avant que le ciel ne soit bleu'. Évidemment, le photographe n'est pas allé en visite il y a 3 milliards d'années. Mais la succession d'images -de la planète entière- qui reconstruisent ce parcours est proprement vertigineux. Une prouesse. Et si vous trouvez que ce genre d'exercice se passe de musique et de commentaire, allez ensuite regarder ce film accéléré d'un lever -puis d'un coucher- de terre vu depuis la lune: ici, le silence total fait partie du spectacle.
Le lien avec l'éthique? Pas grand chose. Sauf qu'il est difficile de traverser ces images sans revoir avec une dose d'humilité notre propre place dans tout ça. Ne pas faire trop de mal dans notre passage à travers la réalité, voilà déjà un but honorable. Et si on arrive à faire un peu de bien aussi, tant mieux. Pour le reste, Sagan le disait plutôt bien: "une religion, ancienne ou nouvelle, qui mettrait l'accent sur la magnificence de l'Univers comme le révèle la science actuelle, pourrait tirer de nous des réserves de révérence et de crainte sacrée pas même effleurées par les fois conventionnelles..."
'Prendre en compte' les médecines complémentaires
Une fleur (ci-jointe), en signe de d'appréciation aux personnes qui ne savent pas quoi voter, ce 17 mai, sur le projet 'Pour la prise en compte des médecines complémentaires'. Ne la mangez pas (la fleur), elle est toxique en surdosage. Mais elle est jolie, non? Elle ferait certainement bien sur une affiche en faveur du projet...
Sauf qu'elle est à la base d'une des thérapies que l'on oppose régulièrement aux médecines 'douces'. La pervenche de Madagascar, cette belle fleur rose que je viens de (virtuellement) vous offrir, est à l'origine de deux des substances employées comme chimiothérapie anti-cancéreuses, par la médecine scientifique. L'idée que la nature est contenue comme un supplément d'âme dans les médecines complémentaires est une des raisons de leur succès. Mais c'est une confusion. Une parmi d'autres. Et certaines transformeront l'application du projet en quadrature du cercle.
La difficulté la plus grande sera sans doute de savoir ce que signifie au juste 'prendre en compte'. Je vous reproduit (avec les liens en plus) un billet que j'ai écrit là-dessus dans la Revue Médicale Suisse, et qui part d'un exemple:
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Je ne l’ai encore dit à personne, mais j’ai été prise la nuit dernière d’une illumination. Bon sang mais c’est bien sûr ! Faire des achats inutiles est bon pour la santé et devrait être au centre d’une nouvelle thérapie alternative, bien sûr remboursée (pas folle !) par l’assurance de base. Appelons cela l’onéothérapie, et voyons comment elle serait affectée par l’acceptation – quasi certaine – de l’initiative «Pour la prise en compte des médecines complémentaires».
Un exemple ne sera pas de trop. Le texte soumis au vote, «La Confédération et les cantons pourvoient, dans les limites de leurs compétences respectives, à la prise en compte des médecines complémentaires.», est obscur. La prise en compte. C’est quoi, au juste ? Faut-il un article constitutionnel pour affirmer le droit des médecines complémentaires à avancer leurs arguments ? Sans doute non. Si je veux défendre l’onéothérapie, je suis déjà libre de le faire. S’agit-il de les couvrir sous l’assurance de base ? Voilà qui m’intéresse davantage.
Les initiants commencent par déclarer que l’élargissement des prestations de l’assurance de base «n’a par ailleurs jamais été demandé». Zut, raté. Sauf qu’il est dit plus loin que : «Les cinq méthodes de la médecine complémentaire (médecine anthroposophique, homéopathie, thérapie neurale, phytothérapie, médecine chinoise traditionnelle MCT) font partie intégrante de l’assurance de base (…) car elles remplissent les conditions légales selon l’art. 32 LAMal.» Bon, ma méthode ne figure pas sur la liste, mais j’ai finalement peut-être une chance. L’article 32 contient les fameux critères selon lesquels les prestations remboursées «doivent être efficaces, appropriées et économiques». Si ces méthodes sont considérées comme telles, il suffira que je montre que la mienne marche aussi bien que, disons, l’homéopathie. A ce jour, les revues Cochrane réalisées sur l’homéopathie ont conclu qu’elle n’a pas fait la preuve de son efficacité dans l’asthme chronique, la grippe, l’induction de l’accouchement, la démence, et le traitement des effets secondaires des traitements oncologiques. Alors oui, je devrais arriver à faire aussi bien. Si j’ai de la chance, ma méthode marchera mieux que l’homéopathie. Et alors le tour est joué ! Comment me refuser si ma méthode surpasse une de celles déjà admises comme «efficaces» ?
C’est précisément ici que le bât blesse. A lire l’argumentaire des initiants, on a l’impression que «prendre en compte» signifie accepter les termes selon lesquels ces pratiques se définissent elles-mêmes. Cesser de les soumettre au même crible de la vérité scientifique. Mais comment faire cela ? C’est voter sur une question de vérité, plutôt que de choix politique. Ou sur les raisons que l’on a de considérer quelque chose comme vrai. Soumettrait-on au peuple la question de l’existence du boson de Higgs ? On comprend que cette question-là ne figure pas sur nos bulletins, mais seulement entre les lignes, à être déterminée plus tard par le personnel de l’OFSP, qui mérite ici notre compassion.
Le projet sera sans doute accepté. Et si l’onéothérapie ne sera pas remboursée, c’est uniquement parce qu’elle n’est pas (encore) soutenue par une volonté populaire. Une manifestation de la grande confusion entre la description scientifique de la réalité physique, et le choix démocratique de la réalité politique. Une fois cette confusion admise, ça pourrait d’ailleurs changer. Promis, mes praticiens passeront du temps avec leurs patients et se laisseront l’espace d’établir cette relation nécessaire à «la part de magie» de la médecine : à l’heure où l’on coupe cette possibilité en médecine de premier recours, ça devrait m’aider à faire grimper leur cote de popularité…
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Alors oui, le projet soumis au peuple ce dimanche va sans doute passer. Si l'on en croit les sondages, et si vous lisez ce blog depuis la Suisse, vous avez une probabilité de 69% de voter oui. Bon, OK, c'est peut-être une question ouverte de savoir si (et comment) les discussions autour de la grippe A (H1N1) pourraient influencer ces chiffres. Il semble que certains praticiens recommandent l'usage de l'homéopathie même en cas de pandémie grave, et que pour certains il s'agisse d'un usage exclusif. Mais d'autre part, au moment où la menace semblait la plus présente, une association de naturopathes britanniques a mis en garde contre l'usage de compléments alimentaires comme unique traitement. Mais quoi qu'il en soit, il est peu probable que les chiffres suisses s'en trouvent massivement changés.
Alors, si vous êtes du nombre des 'oui', voteriez-vous aussi pour la 'prise en compte' de l'onéothérapie?
Et pour sa couverture pour tous dans l'assurance de base?
Quelles que soient vos réponse à ces deux questions, car justement elles sont très différentes, demandez-vous pourquoi...
Cultiver le principe de précaution en plein terre
C'est le feu vert pour le premier essai de blé transgénique en plein champ de Suisse Romande. Ça va se passer à Pully, au milieu des vignes (donc justement pas au milieu de champs de plantes similaire non-OGM), et toute une série de mesures de prudence sont prévues.
Malgré quelques réactions indignées, il est rassurant de voir que l'heure est à la réaction raisonnable. Car toutes les prudences nécessaires face à la culture d'OGM mènent en fait à un essai exactement comme celui-là. Le but d'un moratoire est de permettre que la recherche avance avant de décider si on passera aux applications. Donc il faut la faire. Il est juste d'exiger une recherche protégée des conflits d'intérêts industriels. Celle-ci, financée par le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique, est indépendante et promet donc des résultats neutres. Le principe de précaution, trop souvent employé pour dire 'je trouve perso que ce truc est risqué, donc je pense que ça devrait être interdit', trouve ici sa juste place. Car que dit-il? La formulation 'canonique' du sommet de Rio est la suivante: 'En cas de risques de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement.' Il s'agit donc d'un renversement du fardeau de la preuve. Et non d'une exigence de risque zéro. En clair, si on a des raisons de craindre des 'dommages graves ou irréversibles', on a le droit d'interdire jusqu'à s'être convaincu que le risque est raisonnable. La conclusion pratique est donc...un moratoire sur l'utilisation, mais la poursuite de la recherche. Qui peut-être nous convaincra effectivement de l'innocuité du blé transgénique. Ou peut-être pas. Nous verrons. C'est là tout l'intérêt de la faire, justement.
Si ce blé s'avère sans danger, ce résultat fera-t-il taire la critique? Sans doute pas. Resteront les adeptes du risque zéro, en tout cas lorsqu'il s'applique à ce sujet précis car nous sommes rares à l'exiger dans notre vie entière. Restera toujours bien sûr l'immense tâche de réglementer la vente des semences -OGM ou non- pour enfin interdire qu'elle ne serve de moyen d'exploitation des paysans des pays pauvres. Mais cet enjeu, qui passe trop souvent par le combat contre les OGM, les dépasse en fait largement. Car qui croit sincèrement qu'une interdiction du blé ou du maïs transgénique signerait la fin de l'inventivité humaine dans l'exploitation de nos semblables? Resteront aussi ceux pour lesquels le mélange génétique, même s'il était objectivement sans danger, resterait une sorte de souillure; qui ignorent en cela que la nature mélange elle aussi les gènes. Et finalement ceux qui craindraient de 'manger des gènes' comme on craindrait de consommer l'esprit ou la vie d'un autre être vivant...Une réincarnation contemporaine des interdits de manger le sang, qui serait à l'origine de l'abattage rituel? Peut-être. Mais comment leur dire alors que toute notre nourriture contient de l'ADN, tous les animaux, toutes les plantes, le lait, le thym, le chocolat, bref tout ce que nous mangeons à l'exception des minéraux et de certains extraits. Ils en viendraient peut-être à rêver d'un monde où l'on pourrait vivre de sel et d'huile d'olive ultrafiltrée sans résidu aucun...Il faudrait ajouter beaucoup d'amour et d'eau fraîche pour espérer y survivre.
La crise...alimentaire
Allez vite voir sur le site de la TSR, pendant qu'il en est encore temps, l'excellent documentaire d'Histoire Vivante 'Vers un crash alimentaire mondial'. Si vous arrivez trop tard, trouvez un moyen de le voir autrement. Car pour une fois, s'agissant d'Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), on traite des problèmes humains. A savoir de ceux qui concernent l'accès à la nourriture, les rapports de pouvoirs dans la distribution mondiale des ressources, et tous ces lieux où les mécanismes du marché et les intérêts locaux ne vont, pour dire le moins, pas dans le même sens.
Et ces problèmes, qui ont trop souvent tendance à disparaître derrière des discussions sur la pureté de la nature, sont de taille! Lorsqu'une grande entreprise agro-alimentaire se sert du génie génétique pour obtenir un monopole alors que cette technologie pourrait servir à tant d'autres choses, le problème n'est moléculaire ni par le lieu où il se déroule ni -malheureusement- par son ampleur. Ce documentaire peut être dérangeant pour qui serait opposé par principe aux OGM, car il pose aussi l'espoir que pourrait receller, par exemple, une souche de soja capable de pousser dans les sécheresses du Sahel. Mais si vous êtes de ceux-là, laissez-vous déranger: on avance tous à ce prix.
Il y aura plein d'autres occasions de rediscuter de ce sujet ici. Mais en attendant allez voir ce document. Et ensuite, si vous avez le temps, jetez un œil sur le site 'Marathon OGM', qui a sur ce sujet un 'listing des mythes urbains' édifiant. Et qui n'a pour le moment récolté que très peu de commentaires...
La Suisse 'championne' de la dignité
Championne de morale? De ridicule? Un peu des deux? Les prestigieux et décapants prix IgNobel ont distingué cette automne du prix de la paix une commission de bioéthique helvétique 'et les citoyens suisses' pour avoir adopté un principe légal selon lequel les plantes ont une dignité.
Voilà ce qu'on précise sur le site officiel:
'PEACE PRIZE. The Swiss Federal Ethics Committee on Non-Human Biotechnology (ECNH) and the citizens of Switzerland for adopting the legal principle that plants have dignity.
REFERENCE: "The Dignity of Living Beings With Regard to Plants. Moral Consideration of Plants for Their Own Sake"
WHO ATTENDED THE CEREMONY: Urs Thurnherr, member of the committee.'
Ces prix, petits cousins satiriques et transatlantiques des prix Nobel annoncés cette semaine, distinguent la recherche 'qui fait rire, puis donne à penser'. Que penser, donc, de notre prix national? Il semble en tout cas avoir rempli les critères demandé. Dans la communauté scientifique, le but de faire rire est atteint. De très sérieux sites expliquent que l'hybridation des roses pourrait être menacée, ou encore que les carottes suisses ont désormais une dignité, mais que ça ne semble pas nous empêcher de les manger!
Mais le but de donner à penser semble atteint aussi, finalement. En termes bioéthiques, la dignité est ce qu'on pourrait appeler un 'truc à majuscule'. On est d'accord que c'est très important, même si c'est nettement (nettement!) plus difficile à définir que l'on pense. Et cette difficulté pose problème. Que veut dire respecter la dignité des plantes? Selon la commission helvétique, ne pas empêcher le développement normal pour leur espèce 'sans justification'. En d'autres termes, effeuiller la marguerite en se demandant si l'être aimé vous aime un peu, beaucoup, etc: OK. L'effeuiller juste comme ça: pas OK. Une exigence très limitée, donc. Et qui découle un peu inévitablement de l'inscription de la 'Würde der Kreatur' (traduit en Français par...'intégrité des organismes vivants') dans l'article 120 de la Constitution fédérale.
Que veut donc dire 'dignité'? Habituellement, c'est une caractéristique des êtres humains, qui selon Kant les distingue justement des autres entités du monde, y compris des autres êtres vivants. Elle fonde le respect qu'on doit à nos semblables. Si vous êtes intéressés, une discussion très complète du respect des personnes se trouve ici. La version courte, c'est qu'on assiste en bioéthique à deux mouvements autour de la notion de dignité. D'une part, on questionne l'utilité du concept de dignité, qui après tout signifie toutes sortes de choses que l'on pourrait sans doute exprimer plus clairement avec d'autres termes. D'autre part, on l'étend au-delà du domaine humain. Pour inclure les animaux, et -c'est là l'IgNobel suisse- les plantes.
Ces deux mouvements ne sont peut-être pas si contraires que ça, car plus on étend le champ de la dignité, plus le concept devient flou...Pas anodin, donc, de l'étendre aux plantes. Si on veut continuer de s'en servir tout du moins.
Mais en attendant, les prix IgNobel sont aussi l'occasion de mesurer le sens de l'humour des lauréats. 'Bravo' à tous, et soyons à la hauteur!




