Guantanamo: un exercice pratique difficile



Attention, la vidéo qui ouvre ce message est plutôt difficile. Lisez peut-être d'abord. De quoi s'agit-il? Une question nous revient avec la tension croissante des grèves de la faim à Guantanamo. A partir de quand la nutrition forcée est-elle de la torture? En Suisse on se rappelle de Bernard Rappaz, et de l'arrêt du Tribunal Fédéral qui avait argumenté que l'alimentation forcée ne constituait pas un traitement inhumain et dégradant si elle était pratiquée "dignement et conformément aux règles de l’art médical". La Cour Européenne des Droits de l'Homme a repris cet argument en estimant que "à supposer que la décision d’alimentation forcée eût été exécutée – ce qui n’a pas été le cas -, rien ne permet d’affirmer que cette opération aurait donné lieu à des traitements inhumains." Dans le New England Journal of Medicine de cette semaine, en réponse à un article condamnant la nutrition forcée, un commentateur appelle de ses voeux le développement d'une "méthode non-violente et humaine de nutrition forcée".

A partir de quand, donc, la nutrition forcée est-elle de la torture?

La Convention de l'ONU contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants précise dans son article premier que:

"Aux fins de la présente Convention, le terme "torture" désigne tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d'obtenir d'elle ou d'une tierce personne des renseignements ou des aveux, de la punir d'un acte qu'elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d'avoir commis, de l'intimider ou de faire pression sur elle ou d'intimider ou de faire pression sur une tierce personne, ou pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination quelle qu'elle soit, lorsqu'une telle douleur ou de telles souffrances sont infligées par un agent de la fonction publique ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement exprès ou tacite. Ce terme ne s'étend pas à la douleur ou aux souffrances résultant uniquement de sanctions légitimes, inhérentes à ces sanctions ou occasionnées par elles."

La torture a donc plusieurs composantes:
-Le fait d'infliger une souffrance physique ou mentale sévère
-Le faire intentionnellement
-Le faire entre autre pour l'un de ces buts (la liste n'est pas exhaustive): obtenir une information ou une confession de la personne ou d'un tiers, punir la personne pour quelque chose qu'elle ou tiers a fait ou est soupçonnée d'avoir fait, intimider ou contraindre cette personne ou un tiers...

Sous cet angle-là, la nutrition forcée devient de la torture lorsqu'elle inflige intentionnellement une souffrance - que celle-ci soit physique ou mentale- dans le but de contraindre le détenu.

Dès qu'elle devient véritablement forcée, donc, plutôt que 'simplement' obligatoire, dans l'hypothèse où le patient se laisserait faire. Dans le cas où la nutrition implique l'usage de la force, alors on voit mal comment on peut éviter de tomber dans un traitement inhumain et dégradant, voire dans la torture.

C'est très tentant de se dire alors qu'il suffit d'éviter que la douleur soit intentionnelle, et qu'alors on aurait évité la torture. Mais dans les faits, si le détenu se débat, alors on voit mal comment on peut éviter de lui infliger une souffrance intentionnellement dans le but de le contraindre. Vouloir nourrir quelqu'un de force tout en évitant un traitement inhumain et dégradant relève de l'illusion d'optique.

Cette illusion d'optique est cependant très répandue. J'en citais quelques exemples au premier paragraphe. Les grands absents dans cette liste de personnes qui souhaitent que la médecine nourrissent de force mais 'dignement'? Les médecins. De toutes part, lorsqu'ils prennent position officiellement, c'est pour s'opposer. L'Association médicale mondiale condamne la participation à la nutrition forcée dans la déclaration de Malte, qui précise dans son article 21 que : «L' alimentation forcée n'est jamais acceptable. Même dans un but charitable, l'alimentation accompagnée de menaces, de coercition et avec recours à la force ou à l'immobilisation physique est une forme de traitement inhumain et dégradant." Ce n'est pas véritablement surprenant. Mais peut-être que pour se convaincre de l'impossibilité de nourrir de force de manière 'non-violente' ou 'humaine', il faut avoir vu quelque chose qui s'approche d'un vrai cas de nutrition forcée. La vidée qui ouvre ce message se trouve ici, et a été réalisée récemment par un militant volontaire. Il ne résiste pas véritablement: simplement, il n'aide pas, ne collabore pas. Et déjà, c'est assez difficile à soutenir.

Il faut aussi préciser que la vidéo est en fait plutôt soft. Le 'détenu' se laisse mettre dans la chaise, ne se débat pas activement. Elle dure environ 4 minutes alors qu'une vraie situation peut durer deux heures. Et elle n'utilise 'que' du matériel standard. A Guantanamo, il semble que ce ne soit plus le cas. On utiliserait des sondes dont le bout est métallique, on diminuerait la température des cellules, on organiserait les douches au milieu de la nuit pour mettre les détenus devant le choix du sommeil ou de la propreté...bref on ferait tout pour les mettre sous pression d'interrompre leur grève de la faim. Vous vous rappelez la définition de la torture? Infliger intentionnellement une souffrance - que celle-ci soit physique ou mentale- dans le but de contraindre le détenu. Dès que le but de l'alimentation forcée est de faire interrompre un jeûne de protestation, comment éviter de tomber là dedans? On peut comprendre que cela semble possible en théorie, mais en théorie seulement...

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Assistance au suicide sans certitude diagnostique

Un cas intéressant, l'histoire du médecin généraliste neuchâtelois condamné cette semaine. Les journaux ont parlé d'euthanasie, mais sur la base des descriptions, c'est clairement d'assistance au suicide qu'il s'agit. L'histoire?

"Le médecin était au chevet d’un homme de 89 ans qui avait tenté de se suicider, ne supportant plus sa maladie. Il a fait état du «vraisemblable développement d’une maladie tumorale anorectale» en se basant uniquement sur une anamnèse - symptômes et antécédents du patient - car celui-ci refusait tout examen. Le médecin a parlé d’Exit à cet homme qui comptait tenter à nouveau de se suicider. Ce dernier a signé le 4 février 2011 une déclaration demandant l’assistance de cette association pour mettre fin à ses jours. Le 11 février, le médecin a prescrit 15 grammes de substance létale au patient, qui l’a avalée le lendemain et est décédé. Le praticien a procédé ainsi «afin qu’il puisse mourir dignement». Il estimait qu’il n’aurait pas été très courageux d’éviter de prescrire lui-même le produit afin de s’éviter des ennuis."

La suite: il a donc été condamné, à une peine symbolique puisqu'il s'agit de 500.- d'amende

Un cas d'assistance au suicide condamné par la justice, donc. Et pour quel motif? Ce qui est reproché au médecin n'est pas d'avoir assisté un suicide, car cet acte est légal en Suisse à trois conditions:

1) Il doit bien s'agir d'un suicide, donc la personne qui décède doit accomplir elle-même le geste létal: ce fut bien le cas ici et d'ailleurs c'est pour cela qu'il ne s'agit pas d'un cas d'euthanasie.

2) Il faut que la personne qui décède ainsi soit capable de discernement: ce point n'est pas non plus remis en cause ici.

3) La personne qui l'aide doit agir pour des raisons altruistes, ne pas avoir de mobiles égoïstes. Encore une fois ce critère semble rempli ici, le tribunal ayant même souligné que la peine était amoindrie car le mobile du médecin était jugé honorable.

Les trois critères étaient donc rempli.

Pourquoi, donc, le médecin a-t-il quand même été condamné? C'est là que ça devient intéressant. En fait, il n'aurait pas du tout été condamné pour avoir pratiqué une assistance au suicide, du moins pas directement. Non, il aurait été condamné pour avoir enfreint la loi qui régit la prescription médicale. Celle-ci précise en effet que "Un médicament ne doit être prescrit que si l’état de santé du consommateur ou du patient est connu." (LPTh Art. 26al.). Or, ici, le patient refusait les examens qui auraient permis d'établir le diagnostic avec certitude, et le médecin a donc procédé à la prescription sans avoir cette certitude. D'où la condamnation.

Le jugement ira sans doute en appel, et il est donc probable que nous en reparlions. Mais il y a déjà trois aspects plutôt intéressants.

Le premier est la tendance à vouloir encadrer plus strictement l'assistance au suicide sans pour autant accepter de clarifier les règles qui s'y appliquent directement. C'est politiquement compréhensible, reste à savoir si cela rendra la situation plus claire.

Le deuxième, c'est que ce jugement (en tout cas en apparence) ne fait en fait absolument rien pour aider à définir la nature de la maladie qui pourrait justifier une assistance au suicide. A l'heure où la Suisse vient d'être épinglée pour le manque de clarté des conditions qui rendent l'assistance au suicide admissible, c'est regrettable. Ici, la question ne semble pas avoir été si la maladie était terminale, ou 'seulement' incurable, ou grave d'une autre manière. Non, la question semble avoir été d'abords si le médecin avait établi avec certitude l'état du malade, quel qu'il soit.

Ce qui nous mène au troisième point: voilà un jugement qui semble poser un seuil de certitude, ou du moins de confiance, dans une évaluation diagnostique. Il semble faire cela pour l'assistance au suicide, mais pas seulement. Classique, me direz-vous peut-être. Après tout, il est tout à fait exact qu'une prescription doit être fondée et que la loi le prévoit ainsi à juste titre. Mais comme souvent le diable est dans les détails. Est-ce ici la qualité de l'anamnèse qui est remise en question, ou bien la justice établit-elle ainsi qu'un diagnostic fondé sur le récit du patient sera par essence insuffisant? Le seuil de certitude peut-il être différent dans le cas d'une assistance au suicide que dans d'autres cas, et si oui comment empêcher qu'il ne s'accroisse au point de rendre toute assistance au suicide impossible? C'est peut-être ce que craignent les associations d'aide au suicide ici, même si cette issue n'est évidemment pas du tout certaine. Et que faire lorsque le patient refuse un examen, comme c'était le cas ici? Peut-on alors dire qu'il doit choisir entre le droit de refuser un examen, et le droit d'obtenir une prescription? Vraiment? Et cela s'appliquerait-il uniquement aux cas d'assistance au suicide ou aussi à d'autres cas (lesquels) de prescription médicale?

Un cas passionnant, qui méritait bien d'être un peu décortiqué et dont il faudra suivre les épisodes suivants.

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Evidence-based politics?

C'est de nouveau le moment de mon billet dans la Revue Médicale Suisse. Comme d'habitude, un extrait et le lien:

"Un lien entre les politiques publiques et la santé ? A force de vivre dans la médecine, on le voit partout. Ce père de famille qui n’a pas le temps de faire du sport parce que le trajet entre le domicile qu’il a trouvé et le travail qu’il doit garder lui prend deux heures de voiture par jour. Cette employée en burnout qui s’occupe en plus de son travail de ses jeunes enfants et d’un parent âgé. Cette gentille dame démente qui ne sortira plus vraiment de chez elle parce qu’elle est devenue incapable d’apprendre le fonctionnement de la énième nouvelle machine des TPG. Les décisions politiques, après tout, servent à avoir un impact sur les conditions de vie des personnes. Et ces conditions ont évidemment un effet sur leur santé. Banal, me direz-vous. Sauf que non. Imaginez que l’on ait pour les décisions politiques la même exigence de «mise sur le marché» que pour des produits plus matériels : que l’on exige que leurs effets secondaires soient justifiés par leurs avantages, que tout cela soit chiffré, fasse l’objet d’une surveillance post-implémentation, et qu’une instance de 
surveillance «retire» toute décision dont les effets s’avéreraient clairement délétères."

Vous venez après nous dire ce que vous en pensez dans les commentaires?

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Diagnostic préimplantatoire: voyage aux limites de la démocratie

Le Conseil fédéral propose de légaliser le diagnostic préimplantatoire. Il est grand temps. Oui, il est grand temps. Un très bel éditorial, récemment, dans Le Temps sur ce point. Petit rappel:

Sous l'angle technique, le diagnostic préimplantatoire c'est une méthode pouvant être utilisée lors de la fertilisation in vitro, qui permet d'analyser quelques caractéristiques génétiques d'un embryon très précoce, avant de l'implanter...ou non. 

L'Académie Suisse des Sciences Médicales avait fait sur cette technique un factsheet très utile, auquel je vous renvoie pour les questions techniques.

Sous l'angle humain, le diagnostic préimplantatoire est une méthode qui permet à des couples frappés lourdement par une maladie génétique grave, à des personnes qui ont parfois déjà perdu un enfant, parfois plusieurs, de donner la vie malgré cela sans devoir à nouveau traverser les mêmes épreuves. 

Sous l'angle éthique, c'est une technique qui soulève des passions contre elle. Je vous les avais décrites il y a quelques temps. Si on examine ces arguments, on constate en revanche que malgré tous les soucis soulevés, les points en faveur de la légalisation du DPI sont assez forts. On est - pour faire simple - face à un enjeu de liberté reproductive, un des droits personnels les mieux protégés, à laquelle on oppose des limites. Des limites peuvent en théorie être justifiées même si la liberté reproductive est importante, mais elles doivent avoir une justification. C'est là qu'est le hic: ici, leur justification est questionnable. A l'heure actuelle, interdire le DPI pour protéger des embryons équivaudrait par exemple à l'imposition à tous d'un avis de minorité sur le statut de ces embryons.

Ce n'est donc pas surprenant que le Conseil fédéral recommande la légalisation du DPI. Jusque là, c'est une bonne nouvelle.

Les choses se compliquent à l'étape suivante. Les limitations qu'il comporte font de ce projet une proposition extraordinairement prudente. A priori, pourquoi pas? On veut après tout éviter des dérives. Mais quelles dérives? Une des limites proposées est crédible: autoriser le DPI pour dépister une caractéristique génétique, OK, mais seulement si c'est un marqueur de maladie grave. Oui, c'est important: on ne voudrait pas autoriser le choix de la couleur des cheveux, de la taille à l'âge adulte. Les autres limites sont en revanche nettement plus discutables. Le problème le plus sérieux est que le projet limite le nombre d'embryons autorisés à huit. Dans la Constitution, rien que ça. Selon les experts, cela aurait pour effet de rendre non rentable la pratique du DPI en Suisse. Les taux de succès ne feront simplement pas le poids par rapport à l'offre disponible à l'étranger. On autoriserait donc, mais virtuellement seulement.

Cette limite de huit embryons, pourquoi huit? C'est assez mystérieux. Pour protéger les embryons, à nouveau? Mais alors pourquoi autoriser le DPI? Sans doute est-ce davantage pour pouvoir dire que la position proposée est un compromis. Pour la rendre plus acceptable. Nous allons devoir voter, après tout. Un article constitutionnel est en jeu. Si c'est là la raison, nous serions sur le point d'autoriser une technique, tout en la rendant irréalisable dans les faits. Nous ferions cela car il semblerait insoutenable devant le souverain de maintenir cette technique illégale, mais aussi de la rendre possible. Voyage aux limites de la démocratie, je vous l'annonçais en titre. Le débat devrait être intéressant à plus d'un titre, donc. A l'approche du vote, nous serons face à une expérience sociale peu banale. Un dossier à suivre...

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Vos gènes à vous!

Vous vous rappelez le cas de Myriad genetics et du brevet sur le BRCA1? Et bien la Cour Suprême des Etats-Unis a cassé leur brevet. L'argumentaire complet est ici, et il y a un résumé simplifié (toujours en anglais) ici. L'argument principal est qu'un gène extrait de son 'milieu naturel', donc du génome, n'est pas à proprement parler une fabrication humaine. Il reste un élément naturel. Or, les brevets existent pour protéger les inventions, et non les découvertes. On ne peut pas breveter une planète, ou une particule élémentaire, on ne peut pas non plus breveter une feuille que l'on aurait enlevée à son arbre, on ne peut pas breveter un gène au seul motif qu'il a été découvert ou sorti de son environnement.

C'est une très très bonne nouvelle. Non seulement le brevet sur le BRCA était contraire aux principes de la protection des brevets (c'est ce que la Cour vient de reconnaître), mais il était aussi contraire à leurs buts. En obstruant la recherche, en obstruant l'accès aux bénéfices cliniques du test (un examen coûtait jusqu'à 3000$), il bloquait les deux raisons de protéger les brevets: l'encouragement à la recherche et à l'accès à l'innovation. Certains commentateurs disent à présent que la remise en cause de ce brevet "pourrait altérer la motivation des entreprises à investir dans le travail onéreux qu'il faut pour isoler et comprendre le matériel génétique", mais derrière ce langage qui semble si prudent se cache en fait une bonne part de mauvaise foi. Les entreprises n'ont jamais été vraiment motivées à investir dans la science fondamentale, et ici aussi le brevet reposait pour beaucoup sur des recherches financées par des fonds publiques. Les institutions publiques qui entreprennent ces recherches pourront maintenant le faire sans craindre d'être bloquées par Myriad. Les entreprises qui voudraient développer des tests diagnostiques concurrents pourront continuer à obtenir des brevets pour ces tests, car ici ce n'est pas le gène qui est breveté mais la technique du test, et ça ça restera possible. Mieux: maintenant que Myriad ne détient plus de brevet sur le gène lui-même, personne ne pourra plus les empêcher de le faire. Ce jugement a donc reconnu un principe important, et en même temps il a protégé les raisons d'avoir des brevets plutôt que le brevet lui-même. Il a fait tout ça en tranchant contre la logique du profit commercial, qui s'opposait ici à tout cela mais qui était néanmoins plutôt solidement défendue.

Une très très bonne nouvelle, je vous le disais...

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Billet d'invité: Les cellules souches et le marché de l'espoir

Cette fois, c'est un billet d'invité. Un grand merci à mon collègue Alex Mauron qui vous écrit aujourd'hui à ma place:

Le 22 mai, entérinant un vote préalable de la Chambre des députés, le Sénat italien a donné son aval à un essai thérapeutique d’un traitement à base de cellules souches mésenchymateuses tirées de la moelle osseuse. Trois millions d’euros sont budgétés pour cet essai, mis au point par un professeur de psychologie de la communication sans formation médicale, Davide Vannoni. Comme le relate le site Bio News, il n’y a pas une miette d’évidence scientifique à l’appui de ce traitement, si ce n’est de mystérieux articles dans des journaux chinois, articles que Vannoni et la Fondation Stamina qu’il dirige ne communiquent pas. Trois millions d’euros : une jolie somme si l’on considère la pingrerie du financement public de la recherche biomédicale en Italie. Selon le commentateur de Science, beaucoup jugent que cette décision est un moindre mal, car le décret antérieur prévoyait que ce traitement aurait pu être administré à des milliers de patients en dehors de tout contrôle. Mais ce sont bien 3 millions d’euros confisqués pour un essai clinique d’un traitement bidon, mais très officiellement mené sous l’égide de l’Agence italienne du médicament (AIFA). D’ailleurs, on suppose que les experts de l’AIFA sont moyennement enthousiastes d’être ainsi instrumentalisés. Leur directeur a été très clair devant la Commission des affaires spéciales de la Chambre : « la méthode Stamina utilise la même méthodologie pour toutes les maladies. Ça s’appelle de l’huile de serpent » (en français on dirait : de la poudre de perlimpinpin). D’ailleurs, en 2012, l’AIFA et le Ministère de la santé avaient interdit la poursuite d’un essai clinique pratiqué par la Fondation Stamina dans un hôpital public de Brescia pour cause de chaos dans le laboratoire et le suivi des patients.

En amont de la décision du pouvoir législatif, il y a un décret pris le 21 mars par le ministre de la santé Balduzzi autorisant le traitement compassionnel par la méthode Stamina pour un nombre limité de patients malgré le non-respect des réglementations sur les produits thérapeutiques, sans pour autant satisfaire les manifestants descendus dans la rue et exigeant l’accès au traitement pour tout malade « incurable ». Il faut dire que l’opinion publique italienne est travaillée au corps par des médias sensationnalistes qui donnent volontiers une tribune à des traitements « alternatifs » miraculeux dont un establishment médical borné priverait les patients – et surtout les enfants - atteints de maladies dégénératives. Ce mouvement est relayé par la magistrature, car certains parents persuadés que le traitement Stamina était le dernier espoir pour leur enfant ont obtenu des injonctions ordonnant l’administration du traitement.

L’interférence du politique et de la magistrature, cautionnant des traitements sans fondement scientifique contre lesquels ils ont en principe vocation de protéger le public, a suscité l’indignation de la communauté scientifique internationale. Dans une lettre à l’EMBO Journal, des chercheurs inquiets relèvent le danger que l’arrivée sur le marché thérapeutique de produits inefficaces et dangereux représente pour les malades présents et futurs. L’article décortique le traitement Stamina et du même coup donne un excellent résumé des enjeux méthodologiques de la recherche translationnelle.

La convergence entre la posture héroïco-sentimentale des charlatans et le cynisme des politiques n’a en soi rien de nouveau. Quinze ans plus tôt, l’affaire du Dr Di Bella et de son traitement miracle contre le cancer avait suivi un déroulement assez semblable. Mais s’agissant de cellules souches, une dimension idéologique s’ajoute à l’alliance banale de la crédulité, de l’appât du gain et des petits calculs politiques. Il s’agit de la fascination de l’Eglise catholique pour tout traitement à base de cellules souches adultes. On sait que le Magistère catholique actuel pense que l’embryon humain est déjà une personne, que le détruire est malum in se, que les cellules souches embryonnaires sont marquées du signe de Caïn et que par contraste les traitements utilisant des cellules souches sont merveilleusement innocents. Donc ipso facto efficaces ? Pas très logique, mais c’est bien ce wishful thinking qui tente un nombre croissant de catholiques. Le ministre Balduzzo n’est pas un intégriste mais quand même ancien président de l’Action Catholique des intellectuels (Movimento eccesiale di impegno culturale) et des groupements catholiques nettement plus radicaux encadrent les familles demandeuses du traitement Stamina et manifestent bruyamment à l’appui de leurs revendications. Quant au Vatican, il organise des pseudo-congrès scientifiques d’où les chercheurs contestant la ligne du Parti (c’est-à-dire les chercheurs intéressés aux cellules souches embryonnaires) sont exclus, offrant du même coup une tribune bienvenue à des entrepreneurs plus ou moins sérieux mais flattant opportunément les espoirs de guérison catholiquement corrects de milliers de familles. Comme le dit, sévère mais juste, le commentateur de Nature : « Scientifiquement naïf, le Vatican est attiré par le concept des cellules souches adultes simplement parce que les embryons ne sont pas impliqués – mais il semble ignorer les implications éthiques des faux espoirs ».

Ce serait injuste d’accuser l’Eglise catholique d’être systématiquement du côté de l’obscurantisme. Historiquement, elle a toujours été contre la « superstition », c’est-à-dire contre toute forme de crédulité qu’elle ne contrôle pas. Elle se méfie des thérapies alternatives relevant du New Age ou de religions exotiques, voire même de ses propres miracles s’ils sont insuffisamment validés à ses yeux. Mais lorsqu’un traitement paraît qui cadre si parfaitement avec ses dogmes moraux et ses obsessions embryologiques, toutes ses ressources critiques semblent s’évaporer et L’Eglise catholique se montre capable d’être aussi post-moderne que n’importe quel relativiste ordinaire : « J’ai d’excellentes raisons de souhaiter que ce traitement marche. Donc il marche ».

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Manger de la viande

Bon, je vous ai fait pas mal de billets sur des questions d'éthique humaine, faisons-en un pour une fois sur l'éthique animale. Pour commencer, un billet d'introduction donc.

Les personnes (et il y en a statistiquement sans doute parmi vous) qui s'abstiennent de manger de la viande avancent en général quatre sortes d'arguments: leur propre santé, le souci de la souffrance animale, l'opposition à l'exploitation des animaux, et le coût écologique de l'élevage.

Ces arguments ne sont bien sûr pas sur le même plan. Vous aurez noté que le premier et le dernier sont surtout une question de quantité. Manger moins de viande, oui c'est bon pour la santé et aussi pour la planète. Mais cela ne fera pas de vous un végétarien. Allons même plus loin: si vous êtes médecin et soucieux de la prévention, vous aurez sans doute meilleurs temps de recommander à vos patients de manger moins de viande car ce sera là un objectif plus réaliste et ils seront donc certainement plus nombreux à l'adopter. Si vous êtes soucieux de la consommation de ressources naturelles dans l'élevage, vous aurez sans doute avantage à faire le même calcul.

Et les arguments pour manger de la viande? Le New York Times s'est intéressé l'an dernier à la question, et a récolté toute une série de textes. L'un d'entre eux, c'est d'ailleurs celui qui a récolté le plus de votes, est écrit par la présidente de People for the Ethical Treatment of Animals. Son argument? Il est désormais possible de fabriquer de la viande in vitro, sans rien faire du tout à un être vivant. Un argument un peu exotique peut-être, mais qui risque de ne pas rester longtemps irréaliste. Les autres? En très bref, car derrière le lien se trouvent les textes complets, voici les autres:

-L'élevage animal est un complément plus écologique à la culture des plantes que ses alternatives sur une ferme bio et manger de la viande est donc nécessaire pour que les cycles soient clos.

-Manger de la viande élevée dans des circonstances correctes est moralement acceptable, davantage que manger des plantes cultivées dans des circonstances incorrectes.

-L'élevage animal est un échange, fondé sur un accord implicite millénaire: nous fournissons les conditions d'une vie meilleure qu'à l'état sauvage, et en échange nous 'récoltons' une part du troupeau.

-Manger de la viande pose un problème moral, mais tant de choses dans notre vie posent un problème moral que vivre sans faute morale est irréalisable. Nous savons par exemple - dit l'auteur- qu'il y a des considérations morales forte pour donner son argent pour aider les démunis plutôt que pour s'acheter des choses chères, ou pour adopter des enfants plutôt que d'en concevoir. Nous savons que la morale exige de nous plus que nous ne sommes capables de faire. Le monde moral est tragique. Dans la vraie vie, la véritable question ne devrait donc pas être 'peut-on vivre hors de tout blâme' mais 'pour quelles raisons devrions-nous être blâmés'. Manger de la viande, donc, requiert que l'on soit en mesure de montrer pour quelles raisons nous le faisons, et de justifier cet acte par le poids moral de ces raisons. 

-Et finalement, le dernier est presque un clin d’œil puisqu'il est en fait un argument pour ne pas manger de la viande. Tuer des animaux, dit l'auteur, est moralement justifié car la plupart des animaux ne subissent pas de tort en étant tués. Pourquoi? Il y a deux manières de subir un dommage. Si votre qualité de vie est diminuée à un moment donné, et la mort rapide ne fait pas cela. Ou si quelque chose empêche votre vie dans son ensemble d'être améliorée. Or, une fois que les animaux ont une vie qui remplit certaines conditions de survie de base, leur vie ne peut plus s'améliorer dans son ensemble. Une mort rapide dans ces conditions, donc, ne leur cause pas de tort. Néanmoins, poursuit l'auteur, il est meilleur de ne pas manger de viande. Pourquoi? Parce que nous sommes horrifiés par l'idée d'un être vivant tué pour nous nourrir. D'autant plus si ses conditions de vie et de mort ont été indécentes, comme c'est trop souvent le cas. Donc, pour nous améliorer notre vie à nous, nous ne devrions pas manger de viande.

Vous remarquerez qu'un nombre important de ces arguments repose sur des conditions spécifiques d'élevage et d'agriculture. Des arguments pour manger certaines sortes de viandes, donc. En Suisse, on est relativement bien lotis en termes de conditions d'élevage des animaux, mais c'est relatif. Il y a certainement des choses à dire sur les sources de viandes qui rempliraient, ou non, les conditions supposées dans la plupart de ces textes. Allez les lire, si vous lisez l'anglais. Et de toute manière, dites-nous ce que vous en pensez...

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