L'art perdu du débat démocratique



Michael Sandel, vous connaissez? Vous devriez. C'est lui qui a fait la série de cours que je vous recommande si vivement dans les liens de ce blog. Dans la vidéo qui ouvre ce message, il pose la question des discussions sur les fondements de nos avis politiques. A voir. Absolument. Et en plus son exemple est la distribution des flûtes, alors forcément je suis conquise d'emblée. Pas que je sache tout à fait encore si je mérite ma flute (aucune réponse n'est donnée), mais moi quand on me prend par les sentiments...

Il aborde aussi une autre question importante: la question de savoir si un sport a un but intrinsèque, ou si les règles sont arbitraires et n'ont de valeur qu'en tant qu'elles sont les règles. Le lien avec les flûtes? Regardez et vous verrez. Mais ce deuxième point est vraiment crucial, et Sandel l'aborde comme on le fait trop rarement. En fait, une part trop souvent implicite du débat sur le dopage est là. Car Sandel présente une version a priori convaincante des buts des règles du sport: faire ressortir 'les vertus et excellences dont nous pensons qu'elles méritent l'admiration'. Est-on bien tous d'accord sur cette définition? Sans doute non. Mais au moins le débat est ainsi posé. Même ceux qui se retrouvent dans cette définitions auront encore à discuter. Car au fond, quelles sont ces excellences? Là aussi, si on veut avoir une position un tant soit peu défendable sur le dopage, il serait utile d'en discuter.

Exigence élevée que tout cela. Remplacer la forme de fanfaronnade morale que devient trop souvent le débat sur dopage par...un vrai débat. Voilà un but qui mérite l'admiration. Mais bon, j'ai un conflit d'intérêt car deux de mes collègues avaient justement commencé d'essayer de faire ça. Je vous le disais, quand on me prend par les sentiments...

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Cas à commenter: un boxeur

J'ai croisé récemment une lectrice de ce blog. Elle m'a reconnue (j'étais sonnée). Elle était contente (j'étais toute réjouie). Mais elle me disait aussi qu'elle n'osait pas écrire de commentaires (j'étais navrée). L'éthique, c'est fait pour être discuté. D'ailleurs, je vous prépare un billet sur ce thème pour quand j'aurai à nouveau un peu plus de temps. Mais en attendant je vais vous faire, de temps en temps et en guise d'encouragement, des petites présentations exprès pour vos commentaires. Allez, courage, ces questions peuvent tous nous concerner un jour ou l'autre. Et vous pouvez commenter anonymement. En plus, promis, toutes les opinions sont autorisées dans les commentaires. Je ne couperai que les messages publicitaires et les écrits qui transgresseraient franchement les règles de la discussion civilisée.

Je vais commencer avec quelques cas basés sur un article que m'a signalé une amie. Ceux qui ont accès au journal peuvent se préparer à l'avance. Mais pas entièrement, car il n'est que juste que je modifie un peu ces cas qui ne sont pas en accès libre. Tous ces cas sont bien entendu fictifs.

Voici la première description:

Un des principes de base de l'éthique médicale est que le médecin doit œuvrer dans le meilleur intérêt de son patient. Mais il peut y avoir des différences entre le meilleur intérêt pour sa santé, et son meilleur intérêt plus global. Dans le premier cas, donc, vous êtes le médecin d'un boxeur amateur. Il vient vous voir car il a des fractures de côtes, dont il a été victime lors d'une compétition. Vous pensez qu'il faut qu'il s'arrête quelques semaines, le temps de cicatriser. Mais il vous dit que, là, justement, demain, aura lieu le match le plus important de sa vie, avec à la clé une chance de devenir professionnel. Il vous supplie de lui donner un traitement puissant contre la douleur, pour lui permettre de combattre le lendemain.

Que faites-vous? Et quelles sont vos raisons?

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L'évolution du comportement moral

Si l'évolution 'sauvage' peut produire des papillons et des orchidées, pourquoi pas le sens de la justice?

Le Centre de bioéthique et sciences humaines en médecine de Genève organise de 2009 à 2011 une série de conférences sur l'interface entre ce que l'on apprend dans les neurosciences (et la biologie de l'évolution) sur comment des être comme nous raisonnent, vivent des émotions, expriment des jugements moraux, et ce que peuvent en dire des philosophes sur un éventuel impact en philosophie morale et politique.

'L'éthique, c'est tout naturel' se passe au Centre médical universitaire. La prochaine conférence sera donnée ce mercredi 9 juin par la Professeur Sarah Brosnan. Elle sera intitulée:


"The Evolution of Moral Behavior"


Attention : exceptionnellement, cette conférence aura lieu dans la salle 7001 (au lieu de C150).
Coup d'envoi à 18h30. Venez nombreux!

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Bonus (oui: re)



Autre brève, sur un autre mode que la dernière fois mais je ne résiste pas: j'ai déjà parlé du phénomène des incitatifs contre-productifs, mais c'est tellement bien appuyé par le dessinateur ici!

Et bien sûr, toute ressemblance avec des événements présents, passés, ou futurs est pu-re-ment fic-tive. Ooops, non: c'est un blog d'éthique je dois être honnête. OK, c'est complètement intentionnel...

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Dépasser les malentendus?

Je continue de vous annoncer les colloques de l'Institut d'éthique biomédicale où je travaille, pour ceux qui ne vivent pas trop loin pour cela.

Le prochain aura lieu (pour une fois) ce mardi 1e juin, et il sera question de véracité, d'annonces de mauvaises nouvelles, et de formation des étudiants en médecine à cela. Un domaine jamais simple, plein de risques de malentendus, où l'on peut véritablement progresser sa vie durant, et sur lequel porte depuis maintenant plusieurs années des enseignements spécifiques.

C'est à nouveau cette fois une équipe locale, dont fait partie votre servante. Ça aura lieu le mardi 1e juin, de 12h30 à 13h45. C'est aux Hôpitaux Universitaires de Genève, c'est-à-dire ici. Attention, changement de salle! Cette fois seulement, notre colloque aura lieu à l'Auditoire des Policliniques. Entrez dans l'Hôpital, tournez à gauche juste derrière la réception, et prenez les escaliers après les portes vitrées.

Les oratrices seront:

Marinette Ummel, Institut d'éthique biomédicale, UNIGE
Anne Baroffio, Unité de développement et de recherche en éducation médicale, UNIGE
Carine Layat Burn, Unité d'innovation pédadogique, HECVSanté
Samia Hurst, Institut d'éthique biomédicale, UNIGE

Nous donnerons une conférence intitulée:

"Dire la vérité: l'expérience des étudiants autour d'une aptitude éthique"

Voici le résumé:

Dire la vérité -donner à une personne malade une information loyale et complète- est une exigence importante de l'éthique médicale. Nécessaire à une décision autonome, la véracité fait partie intégrante du respect des personnes et de leur intégrité. Mais dire la vérité est souvent difficile, et cette difficulté peut représenter un obstacle au respect de l'autonomie des patients. Autant que des principes, il s'agit ici d'enseigner des aptitudes éthiques. Dans ce but, l'Institut d'éthique biomédicale et l'Unité de développement et de recherche en éducation médicale collaborent depuis plusieurs années pour offrir aux étudiants en médecine un séminaire avec patient(e)s standardisé(e)s, sur les aspects éthiques et communicationnels de l'annonce d'une mauvaise nouvelle. Nous rapportons les résultats d'une étude longitudinale explorant l'expérience des étudiants lors de ce séminaire.

Cette conférence est ouverte à toute personne intéressée. Vous en êtes? Alors à tout bientôt!

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Pas très évolué, tout ça...

Je n'irai pas écouter Harun Yahya.

Et pas seulement parce que les positions créationnistes qu'il défend sont profondément ridicules (quoique: elles sont encore plus simplistes et naïves que le dessein intelligent). Non, écouter des inanités, cela peut parfois représenter un certain intérêt. Mais en plus de ça, à en juger à la manière dont les auditoires se sont vidés en cours de route lors de ses conférences précédentes, il ne présente même pas ses idées de manière intéressante.

Pourquoi, alors, inquiète-t-il? Il semble très -très- bien financé. Il a le culot astronomique qu'il faut pour simplement affirmer des choses qui sont clairement fausse. Pas "en doute", simplement fausses. C'est ce culot qui a fait l'objet de nombreux pastiches, comme la 'table périodique du Kansas' qui ouvre ce message, ou encore des articles et pseudo-reportages très drôles sur la 'chute intelligente', la 'théorie de la cigogne', la 'Société de la terre plate', ou plus récemment 'L'Armageddon comme alternative au réchauffement climatique'.

Il y a donc matière à rire. Mais pas seulement. L'Europe a été pour le moment largement épargnée par les batailles qui entourent la biologie aux Etats-Unis. Nous nous porterons tous mieux si cela reste ainsi. Il serait regrettable de voir l'énormité des thèses de Yahya donner l'impression que des créationnistes 'plus modérés' sont du coup respectables dans une discussion scientifique. Le fait d'avoir prétendu que la terre est plate ne suffit pas pour trouver ensuite qu'après tout, finalement, considérer la théorie géocentriste dans les écoles n'est pas si pire tant qu'on dit qu'elle est ronde...

Car c'est un domaine où crier très fort pourrait porter des fruits, malgré tout. La théorie de l'évolution est souvent mal comprise. Plus: elle fait parfois peur. C'est une blessure narcissique. Une lady distinguée, contemporaine de Darwin, l'aurait très bien dit: 'Espérons que ce ne soit pas vrai que nous descendons des singes. Mais si c'est vrai, espérons que ça ne s'ébruite pas!'. Bon, pas très glorieux, de mettre là une telle fierté. Comme motif, on fait mieux. Mais le créationnisme se nourrit de cette gloriole.

D'autre ont des motifs plus honorables, mais basés sur des erreurs. Si l'évolution fait parfois peur, c'est aussi parce que certains craignent d'y voir la fin de la morale. Mais en fait, penser que l'évolution nous dicterait d'abandonner l'éthique, c'est à peu près comme penser qu'elle nous dicterait de marcher à quatre pattes. La craindre 'en défense de l'éthique', c'est mal comprendre à la fois l'évolution et l'éthique. Mieux comprendre l'origine de nos intuitions morales. Comprendre que, parce que l'évolution a eu lieu, nous sommes apparenté à toutes les formes de vie découvertes à ce jour.Il n'y a pas là d'attaque sur l'éthique. Au contraire, voilà des bases pour approfondir notre vie morale.

Un discours créationniste en Suisse, à la longue, pas si sûr que ça ne marche pas du tout...et voilà une raison de plus pourquoi Yahya inquiète.

Et puis Harun Yahya inquiète sans doute aussi parce qu'il s'inscrit dans une mouvance qui semble appeler au retour des théocraties. Présenter des écrits sacrés comme des vérités scientifiques et leurs interprétations comme la réalité du monde, ça nous rappelle Galilée et bien d'autres dont, plus près de chez nous, Michel Servet. Ça nous rappelle des régimes politiques, disons, indésirables. Et ces idées là, ce n'est bien sûr pas seulement sur le plan scientifique qu'elles sont rétrogrades...

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Intelligente générosité



La générosité humaine, on la constate à nouveau chaque fois qu'une catastrophe frappe. On l'approuve. On regrette qu'elle ne soit pas plus chronique. Mais c'est quoi, au juste, ce qui rend la générosité bonne? On a parfois l'impression que c'est une bonne chose par définition, ou alors que c'est bon car cela signale un bon caractère. Mais au fond du fond, ce qui nous importe est que la générosité améliore le monde, en apportant une aide réelle.

Sauf que...quand est-ce le cas? Dans la conférence qui ouvre ce billet (cliquez sur l'image), Esther Duflo dissèque la différence entre avoir de bonnes intentions et améliorer le monde, en proposant...des études randomisées de projets sociaux. Ça existe depuis quelques temps déjà, et c'est encourageant de voir cette démarche avancer. Allez voir: c'est intéressant comme tout.

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