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Mes collègues: Nous devrions nous intéresser à Amsterdam

Alex Mauron a fait un très joli billet dans la Revue Médicale Suisse. Je vous ai indiqué le lien derrière l'extrait dans un premier temps, mais on m'a réclamé le reste donc je craque et je vous le donne. Tout le texte qui suit en italiques est donc de lui.

Il n'empêche que vous devriez être abonnés à la Revue, qui est vraiment intéressante et traite souvent de sujets semblables à ceux que je met ici.

Pour aujourd'hui, un sujet important: l'orientation des universités...

"Occupations de bâtiments universitaires à Amsterdam et Londres, grèves des enseignants précaires aux universités d’York et de Toronto. Manifestations et échauffourées à Montréal. Depuis quelques semaines, on peut se demander si Mai 68 est de retour. En fait, ce n’est pas si simple.

Prenons l’exemple d’Amsterdam. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est un programme drastique de réductions des coûts du fait d’une situation financière critique de l’Université d’ Amsterdam, qui semble elle-même liée à une politique immobilière dont les audaces font controverse depuis plusieurs années. S’ensuivirent des occupations de bâtiments, des rencontres musclées avec la police, des procédures judiciaires… Actuellement, les revendications des occupants du Maagdenhuis, immeuble administratif de l’Université d’Amsterdam, sont épouvantablement subversives : une enquête indépendante sur la situation financière de l’Université, le réexamen de coupes sombres dans les départements de sciences humaines, des conditions de travail moins précaires pour le personnel temporaire… Autrement dit, exception faite d’une frange radicale, il n’est plus question de changer le monde. 

C’est qu’en réalité, les révolutionnaires sont dans l’autre camp. Car c’est bien la transformation des universités nord-américaines et de leurs imitateurs qui relève de la révolution néolibérale. Du même coup, les revendications des étudiants et d’une partie du corps enseignant apparaissent comme défensives, attachés qu’ils sont à une idée de l’université que les nouveaux révolutionnaires considèrent comme dépassée. 

Le fer de lance de cette révolution, c’est la financiarisation de l’université. Menée comme une entreprise privée, obsédée de marketing, elle est en permanence à la recherche de nouveaux revenus. Après le déclin du financement public, après avoir essuyé les contrecoups de la crise et pressuré ses étudiants par des écolages en augmentation constante, elle se lance dans des investissements de plus en plus éloignés de son centre d’activité. De plus, l’université est aussi un conglomérat de microentreprises, à savoir les groupes de chercheurs gérés par des professeurs qui passent le plus clair de leur temps à chercher de l’argent pour leurs labos. Au bas de l’échelle, il y a une piétaille d’«adjuncts» et autres enseignants précaires sur qui repose une part croissante, parfois prépondérante, de l’enseignement. Qui trouve-t-on au sommet de la pyramide ? Des mandarins choyés dans leur tour d’ivoire ? Vous n’y êtes pas. Ce sont les administrateurs surpayés qui, en une génération, ont largement pris le pouvoir, à la fois financier et idéologique : «le fondamentalisme managérial a conquis l’université».

Malgré tout, l’université européenne (hors Royaume-Uni) est encore relativement protégée. Mais la tentation est grande de suivre le même chemin, qui est en réalité celui du déclin. Le problème est que la culture managériale impressionne les esprits candides et va de pair avec une véritable présomption de compétence. Présomption d’autant plus infrangible qu’elle va à la rencontre de la crédulité des décideurs politiques. 


Bien entendu, ce phénomène n’est pas propre à l’éducation supérieure et le monde de la santé connaît une évolution semblable. Nul doute que bien des analogies douces-amères viendront à l’esprit des lecteurs de cette revue. 

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Avortement: quelques voix du passé

Je vous en ai parlé récemment, l'avortement est un sujet qui fâche encore. Ailleurs parfois encore bien plus qu'en Suisse. Cela ne doit pas nous surprendre complètement. Après tout, les enjeux éthiques que soulève cette intervention nous divisent profondément. Quelle protection pour un embryon humain, pour un foetus, à quel stade, à quel point? Quels devoirs pour les femmes, pour les hommes, pour les un(e)s sans les autres? Quelle liberté, et aussi quelle protection pour les femmes enceintes qui ne souhaite pas le rester? Ces questions, oui, elles ont tendance à nous diviser.

En même temps, s'il est normal que ce sujet nous divise il est quand même plus délicat qu'il nous fâche. Car bien des sujets nous divisent et c'est une des conditions de notre vie commune que de savoir gérer ce pluralisme. Face à eux, la question la plus importante pour nos sociétés devient: comment faire des lois pour tous, alors que nous ne sommes pas d'accord? En d'autres termes encore, qu'a-t-on le droit d'imposer à d'autres (et au nom de quoi) alors qu'ils n'adhèrent pas aux mêmes avis que nous? Les législations qui autorisent l'avortement reconnaissent en général ce principe: l'imposer à qui n'en veut pas est un problème (d'où la possibilité de l'objection de conscience, d'où aussi l'illégalité de l'interruption de grossesse non consentie) mais l'interdire (en tout cas dans le cas d'une grossesse précoce) pose en fait le même problème. L'imposition d'une position morale non partagée. Je vous le disais il y a quelques temps:

"Pour penser que l'avortement devrait être illégal, il faut penser trois choses: que l'embryon a un droit à la vie dès la conception, qu'une femme a vis-à-vis de cet embryon un devoir de gestation, et que cette question (pourtant controversée) doit être tranchée par l'État plutôt que laissée au choix de chacun."

Pour être fâché, il faut non seulement avoir un avis tranché sur ces questions, mais aussi quelque chose de plus: penser que qui pense autrement est déraisonnable ou dangereux. 

S'il a encore tendance à nous fâcher, ce sujet, c'est cela dit peut-être aussi parce que les pratiques ont changé si vite que le temps passé en deviendrait quasiment invisible. Du coup, peut-être est-il temps de regarder ces images d'archives de la TSR. Derrière le lien, un reportage assez long mais qui vaut la peine. Nous sommes en 1972, autant dire dans un autre monde. Avec, en Suisse, d'autres lois et d'autres habitudes. Le documentaire donne voix à toutes sortes de personnes, qui n'ont que très peu d'opinions en commun sur l'avortement. Elles ont en revanche en commun une grande intelligence. Et rapportent des expériences trop souvent oubliées. Un débat intelligent, donc, et utile. Un débat pas fâché. Il vaut le détour. Ensuite, revenez nous dire dans les commentaires ce que vous en pensez...

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Conflits d'intérêts dans la surveillance des médicaments

C'est de nouveau l'heure du billet dans la Revue Médicale Suisse. Alors je le reprend, avec un lien vers l'original, en vous reproduisant l'article:

Vous en pensez quoi, vous ? Non, non, vraiment vous. Vous en pensez quoi ?

Le 16 juin dernier, la TSR dévoilait lors d’un documentaire les déclarations de conflits d’intérêts des experts de Swissmedic. Premier constat : des conflits d’intérêts, certains de ces experts en ont. Moment de silence sérieux ici. Moment de consensus aussi : devant des conflits d’intérêts dans une agence de surveillance des médicaments, on se rend bien compte qu’on est en terrain dangereux. On se rappelle le retrait du Vioxx et les conflits d’intérêts à la FDA, l’agence de surveillance américaine. Deuxième constat cependant : à la question «que faire ?» les réponses sont divisées. A ma gauche (littéralement), les tenants de l’interdiction : les experts doivent être neutres, ils ne doivent avoir aucun conflit d’intérêts. A ma droite, les tenants de la déclaration : ce qu’il faut, c’est une transparence totale.

Le documentaire ne tranche pas. Les reportages non plus. Et en effet, devant cette alternative, on sent une certaine gêne. D’une part, oui, on peut imaginer mettre une limite aux conflits d’intérêts admis. Mais les interdire entièrement reviendrait à exclure des expertises dont on a besoin. D’autre part, on voit mal comment la transparence pourrait suffire. Car si on vous déclare qu’Untel a participé contre rémunération à un groupe d’experts pour les fabricants du Vivonsmieux, vous en pensez quoi ? Du coup, c’est OK ? Et puis : son avis sur la sécurité du produit est-il valable ? Comment le déterminer ? Objectivement, ce n’est pas vraiment possible. Ça va très vite se mettre à tourner autour de ce que vous pensez de lui comme personne. S’il est fiable. Vertueux. Incorruptible. Aïe.

Le hic est là. Si les conflits d’intérêts sont dangereux, c’est précisément parce qu’ils n’ont pas tant que ça à voir avec la vertu personnelle. Parce qu’ils fonctionnent sur des réflexes humains très profonds, comme la gratitude ou la réciprocité. Parce qu’ils reposent souvent sur des intérêts mutuels légitimes, aussi. On peut céder aux pièges qu’ils représentent, se tromper dans ses priorités en quelque sorte, sans manifester de faiblesse morale particulière. Être une personne vertueuse, même en imaginant qu’on sache l’évaluer, comme protection ça ne va pas suffire.

Alors comment faire ? Pour commencer, peut-être, ne garder que les conflits d’intérêts qui se justifient par un lien avec les buts poursuivis. Dans une agence de surveillance des médicaments, posséder des actions serait plus problématique qu’avoir reçu des fonds de recherche, par exemple. Le statut de chercheur est lié à l’expertise requise, celui d’actionnaire non. Ensuite, ne garder que les conflits d’intérêts dont l’influence se laisse réguler. Identifier où ils auront une influence, comment l’éviter, quelles règles seraient nécessaires, et si elles sont applicables. Certains passeront ce test, mais pas tous. Du coup, cette démarche vous donne quelque chose d’utile à déclarer : le conflit d’intérêts, mais aussi les moyens mis en œuvre pour protéger la neutralité des décisions.

Alors, vous en pensez quoi ? Difficile ? Peut-être. Mais ce jeu-là en vaut certainement la chandelle.

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Nutrition forcée

J'ai été prise ailleurs ces temps, car le corps médical suisse vit en coulisse ce qui pourrait être sur le plan éthique une des situations les plus difficiles de ces dernières années. A la surface, un cas qui commence à véritablement énerver l'opinion (si on en croit les commentaires en ligne): le cas extrêmement déchirant du prisonnier gréviste de la faim Bernard Rappaz.

Derrière cette histoire à rallonges, une question qui prend désormais directement les soignants à partie. Dans une décision annoncée fin août, le Tribunal fédéral estime qu’il incombe aux autorités d’exécution des peines d’ordonner une alimentation forcée envers un détenu gréviste de la faim.

Alors si c'était vous, le médecin à qui l'on ordonnait de nourrir de force un prisonnier? Que feriez-vous? Sans doute que cela dépendrait. Un tas d'instances nationales et internationales se sont penchées sur cette difficile question, et leur réponse est toujours la même: on doit prendre un soin immense à explorer tous les paramètres d'une situation de ce genre, mais si on a fait ce travail et qu'on est satisfait que le prisonnier refuse véritablement la nourriture, et prend sa décision librement et avec lucidité, alors on ne peut pas le nourrir contre son gré.

On ne peut pas non plus, jamais, le nourrir véritablement de force. Cela impliquerait de l'attacher, peut-être de l'endormir, de lui enfoncer une sonde dans l'estomac...et de recommencer encore et encore tant que sa volonté resterait inchangée. Un traitement inhumain et dégradant. Dans les années 70, des prisonniers en Irlande du Nord ont ainsi été nourris de force pendant des mois. La Cour Européenne des Droits de l’Homme a confirmé à au moins deux reprises que la réalimentation forcée constituait un traitement proche de la torture quand il impliquait d’entraver un prisonnier et de lui insérer de force une sonde de gavage. Je vous épargne la description des faits, car c'est assez difficile à soutenir. Pour les curieux, ces cas s'étaient déroulés en Ukraine et en Moldavie. Lors d’un autre recours (Turquie cette fois), cette même Cour a jugé que le décès d’un détenu, suite à une grève de la faim, ne constituait pas une transgression des droits humains dans la mesure où il avait eu accès en prison aux mêmes soins qu’à l’extérieur.

Mais alors que faire si vous êtes médecin et qu'une autorité vous ordonne de procéder? Le dossier spécial du Bulletin des Médecins Suisses de cette semaine se penche sur la question, et propose un article d'analyse, des prises de position, plusieurs courriers, des extraits des directives nationales et internationales. C'était important de faire ce point. Il y a quelques années, des auteurs américains qui avaient en tête des cas de Guantanamo avaient écrit ceci:

"Les médecins prenant soin de patients qui font une grève de la faim peuvent être placés dans une position de double loyauté ; par exemple, répondre aux obligations de la prison ou du gouvernement, qui peuvent être en conflit direct avec les meilleurs intérêts du patient. Le devoir du médecin envers le patient est toujours la priorité la plus élevée. Toutes les règles légales et éthiques pour traiter les grévistes de la faim demandant la coopération des médecins, ceux-ci peuvent et doivent prévenir l'alimentation forcée de prisonniers en possession de leurs moyens en refusant d'approuver ou de participer. Cette action, naturellement, demandera des organisations professionnelles médicales et légales pour soutenir à fond les médecins des prisons, y compris les médecins militaires, qui suivent les règles de l'éthique médicale et des Droits de l'homme."

En prenant position contre l'alimentation forcée, les organisations professionnelles suisses remplissent donc cette responsabilité. Reste à voir ce qui se passera dans les fait si, comme c'est probable, on se retrouve prochainement devant un prisonnier gréviste de la faim en danger sérieux. Car être pris entre sa déontologie professionnelle et l'injonction d'une autorité n'est jamais une situation facile.

En fait c'est précisément le genre de situation qu'un état de droit cherche habituellement à éviter. Dans les faits, l'utilisation de la médecine comme outil du pouvoir de l'état est surtout associée avec des problèmes comme l'incarcération psychiatrique d'opposants politiques, ou la participation médicale à la torture, ou à la peine capitale. Mais même aux États-Unis, où la participation médicale à la peine capitale fait l'objet de controverses importantes, aucun médecin n'a jamais été condamné pour avoir refusé d'y participer.

Il serait profondément dommage qu'autour du 'cas Rappaz' la Suisse établisse un principe d'asservissement de la médecine comme outil du pouvoir, si légitime que soit ce pouvoir par ailleurs. Ce serait là un précédent que l'on associe plus volontiers avec des états irrespectueux de la liberté individuelle et des droits humains. Et comme le prisonnier autour duquel tourne toute cette histoire se décrit comme un ancien soixante-huitard, ce serait en même temps une conséquence profondément paradoxale de ses actes.

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L'art perdu du débat démocratique



Michael Sandel, vous connaissez? Vous devriez. C'est lui qui a fait la série de cours que je vous recommande si vivement dans les liens de ce blog. Dans la vidéo qui ouvre ce message, il pose la question des discussions sur les fondements de nos avis politiques. A voir. Absolument. Et en plus son exemple est la distribution des flûtes, alors forcément je suis conquise d'emblée. Pas que je sache tout à fait encore si je mérite ma flute (aucune réponse n'est donnée), mais moi quand on me prend par les sentiments...

Il aborde aussi une autre question importante: la question de savoir si un sport a un but intrinsèque, ou si les règles sont arbitraires et n'ont de valeur qu'en tant qu'elles sont les règles. Le lien avec les flûtes? Regardez et vous verrez. Mais ce deuxième point est vraiment crucial, et Sandel l'aborde comme on le fait trop rarement. En fait, une part trop souvent implicite du débat sur le dopage est là. Car Sandel présente une version a priori convaincante des buts des règles du sport: faire ressortir 'les vertus et excellences dont nous pensons qu'elles méritent l'admiration'. Est-on bien tous d'accord sur cette définition? Sans doute non. Mais au moins le débat est ainsi posé. Même ceux qui se retrouvent dans cette définitions auront encore à discuter. Car au fond, quelles sont ces excellences? Là aussi, si on veut avoir une position un tant soit peu défendable sur le dopage, il serait utile d'en discuter.

Exigence élevée que tout cela. Remplacer la forme de fanfaronnade morale que devient trop souvent le débat sur dopage par...un vrai débat. Voilà un but qui mérite l'admiration. Mais bon, j'ai un conflit d'intérêt car deux de mes collègues avaient justement commencé d'essayer de faire ça. Je vous le disais, quand on me prend par les sentiments...

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Solidarité avec les catholiques

On parle beaucoup de l'église catholique ces temps. Et les raisons pour lesquelles on le fait mettent un tas de gens dans une vraie sale situation. Certains l'ont amplement mérité. Mais d'autres, non. Petite pause, donc, le temps d'exprimer une certaine solidarité avec les catholiques. Pas avec l'église catholique, qui n'est pas une personne et donc pas un objet légitime de solidarité. Pas avec ses autorités, qui quoiqu'elles en disent ne sont pas vraiment victimes, mais plutôt démasquées. Non, il s'agit ici de solidarité avec les catholiques: toutes ces personnes ordinaires qui n'ont rien fait de mal, en tout cas pas plus que vous et moi, et qui se trouvent maintenant ... oui, dans une vraie sale situation.

On peut la résumer ainsi. Depuis 10 ans, des scandales successifs entourent des cas d'abus sexuels sur des enfants par des prêtres aux États-Unis, puis dans un nombre croissant de pays dont l'Irlande, l'Allemagne, la France, la Suisse, l'Autriche, la Hollande, l'Espagne, le Brésil, le Canada... On est donc face à un problème mondial; il semble que le nombre estimé de victimes augmente presque tous les jours; bref, c'est vraiment très grave.

Et le plus grave n'est même pas, si l'on ose le dire, qu'il existe dans une église des individus qui se rendent coupables d'actes criminels. Après tout, oui, cela peut arriver. D'accord, c'est plus grave dans une institution qui annonce que son métier est de s'occuper du bien et du mal, d'être un moteur moral. Certains ont tenté de défendre l'église catholique en avançant qu'elle ne comptait pas plus de pédophiles dans ses rangs que la population générale. Malheureusement, il semble que ce soit inexact. Mais disons même que ce soit vrai. Il resterait profondément troublant qu'un groupe érigé en modèle moral soit seulement pas pire que la population générale.

Non, le plus grave est ailleurs. Non pas dans la responsabilité des individus, mais dans la manière dont l'église catholique a géré, et continue de gérer, ces affaires. Cette situation se prolonge et semble -du moins de l'extérieur- difficilement extricable. En clair, l'église catholique a d'abord peu punis, et beaucoup tenus secrets, les prêtres coupables de pédophilie. Elle a ensuite nommé à sa tête l'une des personnes qui avait maintenu cette politique du silence. Et là, on passe de crimes individuels à une forme de criminalité d'institution.

Qu'il s'agisse d'une église ne change rien à la structure du problème. Les prêtres, comme les enseignants, les avocats, les médecins, et quelques autres professions, exercent -ou sont censés exercer- leur métier au service de personnes vulnérables, avec lesquelles le rapport de pouvoir est inévitablement souvent asymétrique. Ces professions ne peuvent s'exercer que en échange de la promesse, tenue et visiblement tenue, de ne jamais abuser de ce pouvoir. Les corporations qui structurent ces professions servent à ça. Leurs codes de réglementation internes servent à ça. En cas de transgression de ces codes, il est juste de juger ces professions, ces corporations, sur leur capacité à punir les coupables. En cas de transgression légale, il est à nouveau juste de les juger sur leur capacité à ne pas entraver la justice. Au minimum.

Et sur ce chapitre, la capacité de régulation de l'église catholique impressionne par son insuffisance.

Alors, pour les membres d'une institution qui demande une confiance énorme et s'en montre à ce point indigne, que faire?

Difficile question.

Certains voudront sans doute faire comme si de rien n'était. Après tout, s'opposer à une autorité est difficile. Et il est vrai que l'écrasante majorité des membres de l'église catholique n'a rien à voir avec toute cette histoire. Est-on complice d'une organisation que l'on réprouve, simplement en lui restant affilié sans s'opposer... ? Parfois, sans doute. Mais à partir de quand, dans quelles conditions? Difficile de répondre. Cette voie est donc ouverte, peut-être, parfois, aux fidèles. Mais pas au clergé: difficile, si on se voile la face, de ne pas devenir un tant soit peu complice lorsqu'on est un représentant officiel.

Certains voudront réformer la manière dont l'église catholique gère ces situations. C'est légitime. Pour leur institution c'est sans doute le seul chemin pour éviter une forme de faillite morale: la rupture de la confiance sur laquelle repose son existence. Exprimer de la compassion pour les victimes est insuffisant, c'est clair. Il va falloir faire beaucoup mieux. Mais comment? Difficile également. Je n'en ai pas la moindre idée. Et pour avoir la moindre valeur une telle démarche doit de toute façon venir de l'intérieur.

Certains voudront partir, voire se faire débaptiser. Certains le font déjà. Mais là encore, c'est difficile. Un ami catholique me disait récemment qu'il partirait s'il pouvait le faire 'seulement avec la tête', et garder les liens, les amitiés, les chants de son enfance. Quitter une église est tellement difficile qu'une étude récente a montré que l'on trouve dans les rangs du christianisme des membres du clergé qui sont athées. L'un d'entre eux l'est même officiellement. Mais un grand nombre l'est en secret, et reste pourtant.

Pourquoi restent-ils? Un des auteurs de l'étude, le philosophe Daniel Dennett, le décrit à partir de 6:05 sur cette vidéo. En bref, il y a trois raisons:

-Ils se sentent piégés: 'Et ma famille, mon travail? Et puis je ne sais rien faire d'autre...'


-L'énorme obstacle social: comment dire aux autre 'j'ai gaspillé les dernières 40 années de ma vie'?

-Finalement, et c'est là le plus dur, la bonté: l'idée qu'on fera mal à des personnes que l'on aime si l'on part. La bonté encore: l'idée que l'on peut faire du bien en restant, que c'est là la manière dont on sait le mieux faire du bien autour de soi.

Si ces raisons suffisent à maintenir dans l'église des prêtres athées, on peut comprendre qu'elles suffisent souvent à garder dans l'église des croyants choqués par les scandales. Car oui, c'est une sale situation. La bonté contre l'intégrité. Sa famille contre sa conscience. Réformer, mais comment. Rester ou partir. Les ingrédients d'une grande crise de conscience. Car il va falloir choisir. Une petite pensée solidaire, donc, pour les catholiques qui y font face...

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Authorship

Comme même des scientifiques 'adultes' tombent parfois dans le genre de pièges dont est semée la question du droit d'être auteur, j'aimerais signaler que mes collègues chercheurs m'ont demandé un mini-cours à ce sujet. Après avoir été un brin hésitante (après tout vous verrez c'est très basique), je suis chaque fois frappée par le nombre de personnes qui hochent de la tête (souvent avec soulagement) dans l'assistance. Visiblement, c'est un sujet qui parle aux chercheurs.

Alors en complément de mes commentaires sur le plagiat, que ce soit la version à la petite semaine ou celle de la cour des grands, je vous mets en ligne mes dias.

Tout autre exemple est bien sûr bienvenu dans les commentaires...

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Le plagiat à la petite semaine

Après le plagiat des grands, le plagiat au quotidien ... Car en ces temps de rentrée universitaire, je suis de nouveau frappée par la quantité de publicité envahissant ma boite à spam et me promettant -contre rémunération bien sûr- d'écrire pour moi les travaux exigés par mes professeurs.

Alors bon, je ne suis plus étudiante, ça ne m'a de toute manière jamais intéressée de signer sous des idées qui n'étaient pas de moi, je souris (un peu pincé, j'admets, le sourire) et j'envoie tout ça dans les limbes d'internet.

Sauf qu'une série de pubs particulièrement malignes m'a donné à réfléchir. On y promettait aux étudiants 'un produit 100% sans plagiat'. De qui se moque-t-on? Ben en fait...de l'étudiant qui accepte l'offre. Car l'agence ne ment probablement pas. Ils ont fait le travail sans oublier de citer les sources et d'attribuer les idées à leurs auteurs. C'est leur client qui ensuite 'copie leur copie' sans les citer comme source...et sans mentionner qu'il n'a pas fait le travail demandé, ni engrangé les progrès que c'est censé permettre. Comme on dit en latin dans le texte, Caveat emptor.

Ce serait dommage de se faire avoir. Surtout que les contrôles se resserrent, et que l'on voit malheureusement des étudiants qui semblent sincèrement ne pas avoir compris le problème. La nécessité de citer et de vérifier leurs sources, et de ne pas présenter comme original quelque chose qui ne l'est pas. Dans un environnement où les journalistes et les scientifiques 'adultes' tombent parfois dans le même genre de piège, comment en serait-il autrement?

Mais ce serait encore plus dommage de ne pas apprendre à faire mieux.

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Le plagiat dans la cour des grands

Il semble malheureusement que, plus la publication scientifique génère de la confiance, et plus il faut s'attendre à ce que certains souhaitent détourner son crédit à leur avantage. On a ces temps de frappants exemples de ce phénomène, par où le système montre les limites de sa capacité de régulation actuelle. Et par où l'on voit une fois de plus que la culture scientifique nécessite parfois des cours de rattrapage...

Vous vous rappelez la palme du déguisement en scientifique, décernée sur ce blog à Merck pour avoir créé son propre journal de toutes pièces? Cette fois, c'est Wyeth qui s'est trouvée sous le feu des projecteurs. Ils avaient payé pour la rédaction de 26 articles 'scientifiques', qu'ils avaient ensuite fait publier dans plusieurs journaux scientifiques sous le nom de chercheurs réputés qui avaient fait office de prête-nom. L'histoire est sortie lors d'un procès intenté par des femmes qui, tombées malades alors qu'elles étaient sous substitution hormonale, accusent le fabricant. Les articles, publiés entre 1998 et 2003, mettaient en exergue les avantages du produit et en marge les risques. Ils ne mentionnaient jamais leur origine. Du coup, la justice américaine a décidé de rendre publique une archive de 1500 documents détaillant ce processus de 'ghostwriting', ou 'auteur fantôme' en français dans le texte. Le résultat: toute une archive sur internet, et beaucoup de questions sur la fiabilité de tout un pan de recherches.

Aïe.

Comment en arrive-t-on là? Dans la pratique, il semble le 'ghostwriting' se passe à peu près comme ça: vous êtes un chercheur surchargé, vous recevez un appel d'une firme qui vous propose une publication 'clé en main', que vous n'avez plus qu'à signer. Votre carrière est jugée en partie sur le nombre d'articles que vous publiez, et le prestige des journaux où ils paraissent, donc il y a a priori un aspect tentant à la proposition. Disons aussi que vous avez la possibilité de relire l'article. Disons encore qu'il vous semble bien fait, convaincant, et que vous pensez pouvoir 'vous glisser' sans difficulté dans ses conclusions. Alors, preneur, pas preneur?

Présenté ainsi, il est clair que la bonne réponse est 'pas preneur'. Signer son nom sans être l'auteur est un plagiat, et le fait que celui-ci soit consenti et rémunéré ne change rien à la tromperie exercée sur le lecteur. Mais il est en même temps clair que reconnaître ça 'sur pièce' n'est pas nécessairement évident, surtout si la tentation est forte. Et même si la plupart des chercheurs refusent ces offres, chaque personne qui l'accepte est une de trop. C'est d'autant plus inquiétant que c'est, un peu quand même, compréhensible.

Alors bon, que des firmes tentent d'utiliser ce moyen n'est pas vraiment surprenant. Les exemples de marketing agressif et parfois très, disons, moralement plutôt imaginatif s'alignent au fil du temps. Mais il devient urgent de donner aux chercheurs de meilleurs moyens pour éviter de tomber dans ce genre de piège. Car comme les formes mieux caractérisées de fraude scientifique, on sait que ça existe et que ce n'est pas réglementé avec une efficacité complète. Les solutions proposées sont surtout basées sur la visibilité des contributions à la publication dans les lieux de recherche et auprès des journaux scientifiques. Ces démarches gagneraient à être généralisées, car cette forme de détournement de science est souvent soluble dans la lumière: si on sait que ça se voit on ne peut plus le faire. Dans un domaine qui fonctionne à ce point à la réputation, c'est normal, non? Mais il faut donc que cela se voie mieux, plus facilement, et ... quoi encore...ah oui, sans trop attendre...

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Se déguiser en scientifique

L'hypocrisie, comme on dit, c'est un hommage que le vice rend à la vertu. Peut-être faut-il donc prendre le déguisement en scientifique ou la tentative d'avoir l'air scientifique quand rien n'en est, comme un hommage à la démarche scientifique véritable. Mais tout de même, ces temps les exemples sont forts de café.

Ça commence en beauté, le mois dernier, avec l'annonce d'une fraude caractérisée par le Dr Reuben, un chercheur d'anesthésiologie qui a tout bonnement inventé des participants à des études...dont les résultats forcément sont plus contrôlables ainsi. Découverte presque par hasard, au court d'un audit de routine, cette fraude a secoué sérieusement la communauté des chercheurs cliniques.

Et ce n'est peut-être pas si mal d'être secoués, finalement. Car on sait que la fraude scientifique ça existe. Et que ce n'est sans doute pas réglementé avec une efficacité complète. Six solutions ont été proposées pour barrer la route à ce risque: la tolérance zéro, la protection des sonneurs d'alerte, la clarification des modalités d'alerte, la formation des mentors en la matière, les audits, et les modèles de rôle. Appliquer ces solutions n'est certes pas évident, mais les difficultés sont pratiques. La véracité, l'honnêteté intellectuelle, font partie des valeurs de base dans le monde scientifique. Comme toutes les valeurs de base de toutes les communautés, elles ne sont pas suivies à 100%, mais la difficulté est dans la réglementation et non dans l'établissement de ces valeurs comme importantes.

Quand un archevêque se prend pour un généticien, ça se complique. Celui de New York a annoncé, apparemment sans une once d'ironie, que la monogamie (et entre un homme et une femme, s'il vous plaît), serait inscrite dans nos gènes! Évidemment il n'a compris ni la génétique ni l'hérédité ni les variations populationnelles. Et ça se voit. Mais il est quand même touchant de le voir tenter de fonder une position morale dans la génétique, si fausse en soit sa compréhension. Serait-il d'accord de se voir rétorquer par un spécialiste de la fertilisation in vitro que la fécondation par le Saint Esprit est impossible, et que, donc, le récit biblique est faux...? Cet hommage-là, si hypocrite soit-il, en réchauffe presque le coeur.

Mais la palme toute catégorie de déguisement en scientifique doit revenir à la firme Merck, qui a tout bonnement créé son propre journal, étiquetté 'à revue par les pairs' (les pairs, c'était qui, au juste?), pour y déguiser en publications scientifiques des articles favorables à ses produits. Un des membres du 'comité consultatif d'honneur' (à quoi ça sert, ça?), un rhumatologue australien, n'était apparemment pas surpris de ne jamais recevoir d'articles à évaluer. Ni d'apprendre que le journal ne recevait pas de recherche originale. La culture scientifique nécessite parfois des cours de rattrapage...

Mais il semble par contre que Merck ait très bien compris les avantages du déguisement. Pouvoir dire 'comme démontré par cette étude publiée dans le Australasian Journal of Bone and Joint Medicine, une revue scientifique à revue par les pairs, ce produit que nous fabriquons est supérieur à la concurrence', même si ça fait au moins cinq mensonges ('démontré', 'étude', 'journal scientifique', 'revue par les pairs', 'supérieur') au lieu d'un seul ('Ce produit est supérieur à la concurrence'), c'est fou ce que le message doit être plus efficace! Terriblement dommage, au passage, que ça marche. Encore un domaine où la culture scientifique a besoin de rattrapage.

Comment je sais que le produit en question n'était pas, pour de vrai, supérieur à la concurrence? Et vous, vous pensez que si c'était le cas ils se seraient privés de publier ça dans un vrai journal?

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