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L'éthique des éthiciens

J'ai donné il y a quelques temps un interview à la radio sur la bioéthique. Vous pouvez l'écouter ici. Mais évidemment il y a un tas de questions que je n'ai pas eu le temps d'aborder. L'une d'entre elles mérite vraiment un billet, car il s'agit de savoir si les éthiciens sont éthiques. On a souvent l'impression que c'est présumé. Que se comporter vertueusement en tous points fait partie en quelques sortes du contrat d'engagement de mes collègues. Alors, vraiment 'plus éthique', les éthiciens?

La réponse est intéressante. En bref, on doit rester humbles. Et prudents. Eric Schwitzguebel, que vous pouvez écouter ici, a même fait de cette question sa spécialité. Il a commencé par regarder, assez simplement, si les livres d'éthique manquaient moins que les autres dans les bibliothèques. La réponse? Ils y manquent exactement comme les autres sauf que si on se focalise sur les titres qui ne seront vraisemblablement empruntés que par des éthiciens ou des étudiants en éthique alors ceux-là manque plus... Argl. Les professeurs d'éthique ne répondent pas plus souvent que les autres aux emails de leurs étudiants (la moyenne aux USA est de ... environ 55%). Les éthiciens sont par ailleurs plus nombreux à condamner la consommation de viande, mais ils sont exactement aussi carnivores que les autres.

Il semble donc que les éthiciens soient semblables, voir un légèrement moins bons, que les autres. Alors, tous hypocrites? Pas si vite! Il y a plusieurs explications ici, et il y en a encore d'autres ici.

D'abord, il y a des explications confortables pour nous. Il y a par exemple tout simplement une différence entre savoir quelque chose sur ce qu'il serait bon de faire et le faire pour de vrai. Dans ce sens, la morale des éthiciens c'est un peu comme la santé des médecins. Savoir comment prendre soin de soi ne signifie de loin pas le faire. Si je vais voir un médecin pour ma propre santé ce n'est pas par admiration pour la sienne, c'est parce que j'ai confiance en ses connaissances.

Certains argumentent même que ce serait dangereux d'exiger de nos éthiciens qu'ils suivent en tous points leurs propres conclusions. Pourquoi? Parce qu'ils risqueraient alors d'être tentés de conclure faussement simplement pour arriver à une conclusion plus facile à appliquer. Si par exemple la question est "Combien d'aide devrions-nous donner aux personnes distantes qui en ont besoin?", il est plausible que la réponse donne nettement plus que la plupart d'entre nous ne le fait. Un éthicien pas particulièrement généreux, ou qui se sent dans le besoin, pourrait être tenté d'arriver -faussement- à une conclusion plus modeste s'il était tenu ensuite d'appliquer ses propres conclusions. Pour reprendre l'exemple de la médecine, un médecin tenu de suivre toutes les recommandations de la médecine et qui n'aurait pas le temps de faire du sport pourrait être tenté de conclure -toujours faussement- que ce n'est pas si grave pour sa santé. En tant qu'être humain, nous sommes constamment tentés de raisonner pour confirmer nos envies plutôt que pour arriver à une conclusion juste. Dissocier la conclusion et le comportement, dans cette logique, c'est une manière de s'assurer que les conclusions sont les plus justes possibles. C'est presque une manière d'éviter un conflit d'intérêt.

Ensuite, il y a les explications plus inconfortable pour nous. On sait par exemple qu'une partie de nos intuitions morales fonctionne un peu comme un thermostat. Si nous avons déjà (ou si nous pensons déjà avoir) des raisons de penser du bien de nous-mêmes, alors nous avons tendance à être plus cool avec notre comportement la fois d'après. Si on demande à des personnes de se décrire en utilisant des mots favorables, à d'autres personnes de se décrire en utilisant des mots neutres ou défavorables, et qu'on leur donne ensuite l'option de se faire payer pour leur exercice ou de donner l'argent à une bonne oeuvre, et bien ceux qui se sont décrits favorablement donnent moins que les autres. On a, littéralement, très facilement l'impression d'avoir "déjà donné". Ce phénomène du "thermostat moral" signifie que les éthiciens seront à risque de se comporter moins bien que d'autres dans la vie ordinaire s'ils ont souvent l'occasion de penser qu'ils font quelque chose de bien. En fait, tous les métiers d'aide sont ici à risque. Si vous passez votre vie à faire des choses pour les autres, vous aurez souvent l'impression d'avoir "déjà donné". Si les éthiciens font partie de ce lot, c'est que nous exerçons en fait un métier à risque, plutôt qu'un métier protecteur.

Et finalement, il pourrait y avoir là un mécanisme semblable à celui qui conduit les médecins (j'en sais quelque chose) à être parfois de très mais alors de très mauvais patients. En bref, le cerveau qui fabrique le déni est toujours le vôtre, donc il sait les mêmes choses que vous. Si vous êtes médecin et malade, le cerveau qui vous fait le déni et vous pousse à penser que vous n'avez rien de grave, eh bien il a aussi étudié la médecine et il vous fait un déni très très efficace. Si vous êtes éthicien et que vous vous cherchez une excuse morale, elle sera vite très convaincante.

Bigre. Il va donc vraiment s'agir d'être humbles. Et prudents. Mais en tout cas, on va devoir revoir l'idée selon laquelle les éthiciens seraient, comme ça automatiquement, plus moraux que les autres...

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Que faire de nos biais?


Si vous êtes dans la région de Genève, vous serez peut-être intéressé(e) par le prochain colloque de l'Institut où je travaille. Une de mes collègues, qui est philosophe et s'appelle Chloé Fitzgerald, va présenter une conférence sur le sujet de "La responsabilité morale pour le biais implicite chez les professionnels de la santé". De quoi s'agit-il? Voilà comment elle décrit ça:

"On considère que les professionnels de la santé ont une obligation de traiter leurs patients de façon impartiale, mais de récentes études empiriques indiquent qu’il existe une nouvelle menace à cet idéal : les biais implicites. Les biais implicites sont des associations qui ne se font pas de manière consciente entre personnes qui appartiennent à un groupe social et un attribut négatif. Nous avons souvent des biais implicites envers des personnes d’une autre race lorsque nous n’avons pas de biais explicites racistes. Les biais implicites sont donc un vrai problème pour les professionnels de la santé qui tentent de traiter leurs patients avec impartialité. On peut alors se demander qui devrait assumer la responsabilité morale de ce phénomène : les professionnels eux-mêmes, les institutions de la santé? Les individus peuvent sembler impuissants face à ces biais étant donné qu’ils ne se font pas de manière consciente. Pourtant, des études empiriques montrent que l’on peut influencer ses biais implicites. Je tenterai de démontrer que les professionnels de la santé doivent assumer la responsabilité de minimiser leurs biais envers les patients." 

Vous êtes curieux? Venez! C'est au 3e étage de l'hôpital cantonal, salle 3-797 au 3ème étage, et c'est ouvert à toute personne intéressée. Et oui une chose encore: c'est lundi 11 mars à 12h30.

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Architecture du choix (1, probablement)

Un très joli dossier, dans Le Temps de ce week-end, sur 'l'angoisse du choix'. Si vous ne l'avez pas encore lu, l'article principal se trouve ici. Même s'il a un défaut important (j'y viendrai), vraiment je vous le recommande.

Le principe? On a en général l'impression que plus on a d'options, plus on a de choix, donc de liberté. Mais la réalité est un peu différente. Imaginez-vous que vous avez décidé d'acheter des céréales pour votre petit déjeuner. Un choix relativement simple. Sauf que lorsque vous arrivez au supermarché, vous tombez devant une centaine de mètres de rayonnages remplis de céréales. Tous sont différents, aucun ne vous est connu. La surcharge totale. Je parle d'expérience, cela m'est arrivé. La honte: j'ai été totalement incapable d'acheter un vulgaire paquet de muesli. Et je ne vous raconte pas les 200 sortes de sauce soja du rayon d'à côté. Face à tellement plus de choix, c'est comme si finalement on en avait moins. L'effort de choisir nous bloque. Ce n'est pas seulement basé sur des anecdotes non plus. C'est là un des résultats d'études tout à fait sérieuses sur ce que l'on pourrait appeler l'architecture du choix. Devant 15 sortes de confitures de fraises, moins de gens finissent par en acheter que devant seulement deux, par exemple. Plus...ce n'est pas nécessairement plus.

Il y a une autre raison pour laquelle plus de choix n'est pas nécessairement une plus grande liberté. Dans mes exemples de céréales, de confitures de fraises et de sauce soja, il ne s'agissait jamais que de choix alimentaires dont l'importance est finalement assez faible. En tout cas quand on les prend un par un. Pas vraiment de choix identitaire là-dedans. Le temps que l'on dépense à choisir une confiture ou une énième série télé, ce n'est pas vraiment le grand exercice de la liberté. On en viendrait même à se dire que si, pendant ce temps passé à faire ces choix anecdotiques, on ne se demande pas si l'on veut vraiment passer tout ce temps à manger des tartines devant la télé, alors on aura au final perdu de la liberté. Une conclusion plus dérangeante, celle-la.

Mais par ailleurs justement, il y a des choix identitaires auxquels il est important de pouvoir participer et qu'on ne peut pas mettre à la même enseigne que les choix de céréales. Parmi eux, les choix qui concernent nos traitements médicaux. Là, malheureusement, le dossier de ce week-end va trop vite en besogne. Il présente une discussion sur la décision médicale partagée. Un sujet inclus dans les études de médecine depuis un certain temps, et qui commence à l'être sous cet intitulé. Mais évidemment, il ne s'agit pas ici de faire choisir son traitement à une personne malade comme s'il s'agissait de son petit déjeuner. Partager les décisions médicales entre patients et médecins c'est une affaire importante, mais aussi une affaire sérieuse. Elle mérite...du soin. Des compétences et de l'adaptation. Respecter la liberté d'un patient, cela voudra parfois dire lui laisser une part importante des décisions, mais parfois aussi respecter son choix de ne pas être celui qui choisit. Être inclus dans la décision, pour certains cela signifie déjà simplement être informés suffisamment pour pouvoir, le cas échéant, donner leur avis. Certaines personnes qui préfèrent par ailleurs laisser décider leur médecin souhaitent quand même avoir toutes les informations les concernant. Dans la plupart des cas, cela signifie davantage: vraiment décider ensemble. C'est-à-dire discuter, pour le patient se faire son idée, pour le médecin accompagner une personne malade à travers une décision qui -oui- peut être délicate. Un exercice difficile, où la manière compte énormément. Il doit s'apprendre et s'affiner par l'expérience. Et parce qu'il ne s'agit que rarement de décisions triviales, cette liberté-là doit compter plus que celle de choisir sa confiture.

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Parler du cancer

"Monsieur Jack Layton n'a pas perdu une bataille. Il est mort du cancer." disait récemment un oncologue après avoir soigné dans la dernière partie de sa vie le chef de l'opposition canadienne. "L'idée qu'il menait une bataille et qu'il l'a perdue le rabaisse. Je suis convaincu qu'il n'a pas cédé à un adversaire."

"Ne pas poser les armes". "Mourir après une longue maladie combattue courageusement". Lorsqu'il s'agit du cancer, les métaphores guerrières nous viennent comme spontanément. Depuis le fameux ouvrage de Susan Sontag Illness as Metaphor, elles font presque partie des lieux communs que l'on commente presque sans y penser.

Mais voilà, parfois il faut nous rappeler que ça peut faire des dégâts. Le médecin cité plus haut en pointe une sorte. Dépeindre le fait d'être soigné pour un cancer comme une bataille signale la défaite de ceux qui décèdent. Comme s'ils avaient moins bien combattu. Avaient eu moins de courage, de force, du bon état d'esprit. Comme si c'était, finalement, de leur faute. Troublant. Car décrire les choses ainsi, évidemment, a quelque chose de rassurant. Comme si la mort était quelque chose que nous pouvions tous vaincre, si seulement on se donnait un peu de la peine...Mais cette illusion d'optique flagrante, et qui se construit sur le dos des victimes, ce n'est pas très honorable.

Surtout que ce n'est pas 'seulement' une affaire de réputation posthume. Les malades qui font face aux choix parfois difficiles de poursuivre ou non une thérapie se heurtent eux aussi à ces images. Leur décision devrait pouvoir se fonder sur ce qui fait sens pour eux. Ici et maintenant. Sur ce qu'ils sont en droit -ou non- d'attendre d'un traitement, et sur leurs projets de vie. Aucun de ces choix ne devraient leur faire craindre de perdre la face...

Les mots, décidément, ne sont pas anodins. Et s'agissant du cancer c'est comme s'il y avait un monde d'apprentissage collectif à parcourir. Un autre homme célèbre, qui lui est encore en vie à l'heure actuelle, l'a dit avec une précision émouvante dans un article paru il y a bientôt un an. 'Je me suis demandé s'il y aurait une place pour un manuel de bonnes manières du cancer', explique-t-il. 'Et ce serait utile autant pour les malades que pour les bien portants'. Car les interactions humaines les plus élémentaires peuvent se transformer en grandes hésitations. 'On est généralement d'accord que la question 'Comment ça va?' ne vous met pas sous serment de donner une réponse complète ou honnête. Alors quand on me demande ces jours, j'ai tendance à dire quelque chose de cryptique comme 'C'est un peu tôt pour savoir' (...) Mais ce n'est pas vraiment possible non plus de prendre une position de 'rien demandé, rien dit' (...) Les amis et les membre de la famille, évidemment, n'ont pas vraiment le choix de ne pas s'enquérir avec bonté. Une manière de les soulager est d'être aussi honnête que possible, et de n'adopter ni euphémisme ni déni. Alors je vais droit au but et je dis quelles sont mes chances. La manière la plus rapide de faire cela est de noter que le truc avec le stade quatre est qu'il n'y a pas de stade cinq.'

Mais surtout cet article raconte, à travers les mots des bien portants, toute la maladresse dont nous sommes capables lorsque nous essayons de nous montrer solidaires sans avoir en fait aucune idée de ce que vit une autre personne. 'Un de mes cousins a eu le cancer' dit une gentille dame au début de l'article 'il est mort. C'était affreux. Affreux. On aurait dit que cela prenait une éternité. (...) Enfin, je voulais juste vous dire que je comprend exactement ce que vous traversez.' Le lecteur en bonne santé sera sans doute frappé par la dureté de ces mots. Le lecteur malade, peut-être, aura déjà vécu des situations semblables et aura sur ces mots un avis basé sur cette expérience. Mais l'auteur de l'article, lui, ne relève pas tellement la cruauté involontaire, ici. Ce qui le dérange le plus est que cette dame part du principe que son cousin et lui ont la même maladie. Et c'est peut-être effectivement là le mot le plus dangereux de tous. Le cancer. Alors que ce terme recouvre une multitude de maladies et que le présent et l'avenir des malades est très différent dans ces différents cas. 'On devient un peu élitiste sur le caractère unique de sa maladie personnelle. Si votre témoignage, de première ou de seconde main, est une histoire sur le cancer d'un autre organes, songez à me la raconter avec retenue (...) Cette suggestion est autant pour les histoires qui sont intensément déprimantes que pour celles dont l'intention est de transmettre de l'optimisme'.

Nous avons sur tous ces plans beaucoup de chemin à faire. C'est d'autant plus important que la durée de toute une série de cancers se prolonge, avec l'amélioration des traitement qui permettent une meilleure survie. Il est rassurant qu'on nous le rappelle. Car après tout il s'agit ici de pouvoir continuer de se parler. De coexister 'entre les habitants de la ville du cancer et de la ville de la santé'. De s'autoriser mutuellement à vivre sa vie, aussi. Avec ou sans cancer. Sans devoir craindre qu'à l'heure où d'autre raconteront la notre, on doive être décrits comme ayant été vaincus.

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Un exercice d'empathie


Dans cette conférence, qui vise il est vrai surtout un public américain mais qui se regarde sans trop de décalage dans le reste du monde occidental, le sociologue Sam Richards propose pas à pas un exercice d'empathie. Du coup, sans vraiment l'expliciter, il propose aussi une excellente illustration de ce que c'est que l'empathie. Ni sympathie, ni compassion, ni contagion émotionnelle, l'empathie est le nom que l'on donne à la capacité de 'capter', que ce soit de manière cognitive ou affective, l'état d'esprit, l'état émotionnel, ou même l'opinion d'une autre personne. Cela ne signifie en rien que l'on va être d'accord avec cette autre personne, ni même avoir de la sympathie pour ses positions. C'est comme diraient les anglo-saxons la capacité à 'se mettre dans les chaussures' d'autrui. Ni plus, ni moins. Ce n'est pas nécessairement non plus relié à une quelconque bienveillance. Sans empathie, pas de véritable cruauté, pas de tortionnaires efficaces. Mais pas de vie sociale non plus, au sens le plus basique de ce terme. L'empathie est une de nos caractéristiques fondamentales, un ingrédient de notre vie d'êtres interdépendants. Un ingrédient littéralement vital pour notre espèce, dont aucun individu ne se suffit à lui-même, et dont les enfants tardent tant à s'exprimer littéralement.

Sans elle, au sens le plus stricte, pas de médecine. Pas de compréhension des autres, peut-être même pas d'intérêt de comprendre les autres. Du coup, c'est aussi un outil d'exploration dans des domaines tels que la sociologie. Et oui, l'exercice fonctionne assez bien. Regardez-le: vous ne trouvez pas?

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Bonus (oui: re)



Autre brève, sur un autre mode que la dernière fois mais je ne résiste pas: j'ai déjà parlé du phénomène des incitatifs contre-productifs, mais c'est tellement bien appuyé par le dessinateur ici!

Et bien sûr, toute ressemblance avec des événements présents, passés, ou futurs est pu-re-ment fic-tive. Ooops, non: c'est un blog d'éthique je dois être honnête. OK, c'est complètement intentionnel...

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Vous êtes uniques! (Enfin, en partie...)



Seuls les humains...

Les '...' de cette phrase sont devenu un terrain miné où l'on ne s'aventure que les yeux ouverts au risque de ridicule, ou du moins de démenti, et dans un futur pas si lointain. En tout cas à en juger par le sort des derniers termes que l'on a voulu y mettre. La vidéo qui ouvre ce message, et que l'on trouve ici, illustre très bien ça. Remplir les '...', c'est vouloir affirmer qu'il y a une sorte de saut radical entre les humains et le reste du monde vivant. Mais la nature est -forcément- pleine de degrés. Peut-être faut-il reprendre toute la phrase et en faire: 'Seuls les humains '...' à ce point'.

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Vous avez dit...bonus?

On a reparlé cette semaine des bonus des banquiers. Alors je ne résiste pas à vous signaler une conférence sur un sujet qui n'a a priori rien à voir, sauf que en fait oui.

Le problème illustré dans l'image est le suivant. On vous donne une bougie, des allumettes, et des punaises. La tâche consiste à accrocher la bougie au mur qui est en dessus de la table et à l'allumer...le tout de façon à ce que la cire ne goutte pas sur la table.

La solution: utiliser la boîte des punaises comme support. Sauf que pour la trouver il faut 'penser à la boîte', y voir autre chose que le contenant des punaises. Et pour ça, compte tenu de la manière dont le problème est présenté, il faut un brin d'imagination. Pas tout le monde y arrive tout seul, et ça prend un peu de temps.
Il existe une variante du problème 'pour les nuls': sortir à l'avance les punaises de la boîte, avant de présenter le problème. Là, tout le monde trouve très facilement la solution: la boîte est identifiée comme telle d'emblée.

Tout ça est une 'bonne vieille' expérience standard de psychologie. Mais voilà où cela devient intéressant pour le sujet d'aujourd'hui: dans une variante, on offre un incitatif financier pour les plus rapides. Dans la version facile, pas de surprise, ça marche. Les personnes auxquelles on promet une récompense font beaucoup plus vite que les autres. Mais dans la version difficile, non. Pire, dans cette version du problème, promettre une récompense au plus rapide ralenti la tâche. Pourquoi? L'explication donnée habituellement est que l'espoir d'une récompense focalise l'attention. C'est très utile quand une tâche est très clairement décrite, et c'est pour cela que ça marche quand, par exemple, on paie des ouvriers à la pièce pour une tâche bien définie. Par contre, focaliser l'attention, eh bien ça en rétréci le champ. Et du coup c'est contre-productif lorsque la tâche n'est pas entièrement définie, qu'il faut en trouver la solution en partant en explorateur, bref dans la version difficile du problème.

Tout ça est très bien décrit dans cette vidéo.

L'ennui, c'est qu'il y a beaucoup, beaucoup de tâches professionnelles aujourd'hui qui ressemblent plus à la version difficile du problème de la bougie qu'à la version facile. Et que l'on peut donc prévoir que des incitatifs financiers y seront contre-productifs. Alors oui, les économistes n'ont pas toujours intégré des connaissances de psychologie très nuancées dans leurs modèles. Mais ils ont tout de même de plus en plus tendance à tenir compte de ce genre de chose.

D'où la question (et c'est juste une question): étant donné que l'on voit défendre l'octroi de bonus comme incitatifs pour les cadres supérieurs des banques, est-ce que:

1) Leurs tâches sont simples et bien pré-définies?
2) Il ne s'agit en fait pas d'incitatifs à la performance, mais de tout autre chose?
3) On se base sur une version de la psychologie humaine désuète depuis des décennies en psychologie et -quoique depuis moins longtemps- également désuète en économie?

Ou peut-être que quelqu'un a une autre explication?

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Illusions morales?

On a récemment reparlé de vaccination autour de la rétraction par la prestigieuse revue The Lancet d'un article datant de 1998 et soulevant la question d'un lien entre le vaccin contre la rougeole et la survenue de l'autisme chez les enfants. Entre temps, un si grand nombre de problèmes avait été soulevé autour de ce papier, que la question la plus intéressante est: comme ça a marché? Pourquoi est-ce qu'un article fondé sur une méthodologie bancale, un nombre de cas presque anecdotique, et mettant de surcroît des parents en garde contre une mesure de protection de leurs enfants, a si bien 'fonctionné'? Pourquoi a-t-il convaincu tant de personnes normalement constituées de laisser leurs enfants sans défense face à une maladie potentiellement létale?

Une des réponses est dans certaines de nos illusions mentales, qui sont décrites ici, et ici. C'est paradoxal, mais la crainte de la vaccination a un point commun avec la tendance à oublier l'importance de l'écologie: nous sommes pour ainsi dire câblés pour préférer éviter un risque, ou un inconvénient, présent.

Qu'on en vienne à l'avenir, et tout se complique. Nos capacités, nos préférences, les limites de notre imagination, tout ça nous handicape. Nous sommes limités dans deux tâches qui sont justement nécessaires pour estimer un choix futur: évaluer la probabilité d'un événement, et évaluer sa valeur à nos propres yeux.

Devant un choix concernant l'avenir, notre imagination nous fait défaut. Un monde où les villes côtières ont disparu, où votre enfant est mort de la rougeole? Impensable. Trop dur. Et puis surtout cela ne s'est jamais produit avant. Nous calculons les probabilités sur notre mémoire, et non...sur leur probabilité. Dan Gilbert présente dans la 2e vidéo un exemple saisissant: nous jouons à la loterie parce qu'on nous montre des gagnants. Nous en concluons que gagner n'est pas si improbable. Mais si nous devions donner 30 secondes d'interview à chaque perdant, nous verrions 9 ans non stop de témoignages pour 30 secondes du sourire qui suit le jackpot. Nous jouerions sans doute moins.

La crainte de la vaccination est semblable. On parle de chaque 'victime' soupçonnée, même lorsque le soupçon est sans fondement. Lorsque le doute est levé et la vaccination innocentée, silence. Même silence, assourdissant, chaque fois que quelqu'un ne meurt pas d'une maladie prévenue par la vaccination. Mon enfant n'est jamais mort de la rougeole. Je n'ai jamais vécu dans un monde où la mer est vidée de ses poissons: ces deux événements sont "donc" impossibles. On achète le billet de loterie, on hésite à vacciner son enfant, on achète comme si la planète était sans fin, dans tous ces cas la même illusion est à l'œuvre. Ah oui, dans la foulée on oublie aussi de prendre une carte de donneur d'organes...

Si nous évaluons mieux le présent que l'avenir, si nous le préférons, c'est en partie parce que nos "raccourcis" ont évolué dans des circonstances où la préférence pour l'immédiat était vraiment prudente. Mais à présent que nous sommes libérés des menaces qui pèsent habituellement sur les espèces, maintenant que la menace la plus évidente vient de nos propres décisions, comme dépasser cette préférence? Certains essayent de rendre les futurs possibles plus présents par le biais de jeux vidéos. Un des premiers, 'World without oil' a déjà eu un succès retentissant. En rendant plus concrète la fin du pétrole, ce jeu a changé le comportement des joueurs dans le vrai monde. Une solution par la réalité virtuelle! Qui l'eut cru? Je vous avais averti que nous avions des illusions d'optique...

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Les périls...de la télé

Lors de sa célèbre expérience, plus connue parfois à travers le film 'I comme Icare', Milgram avait recruté des participants en leur faisant croire qu'ils allaient l'assister pour réaliser une expérience sur l'effet des punitions dans l'apprentissage. Ils devaient poser des questions à un faux 'sujet' (en réalité, ce 'sujet' était le véritable complice de Milgram) et, si le 'sujet' donnait une réponse fausse, ils devaient lui administrer un choc électrique. Je vous rassure, c'était truqué, pas d'électricité dans l'appareil, mais un acteur à l'autre bout qui jouait celui qui en reçoit. Et qui répondait souvent faux. A mesure que la réponse n'était pas la bonne, on demandait à 'l'assistant' d'augmenter le voltage jusqu'à un maximum de...450 volts. Ce que l'on testait en réalité était jusqu'où ils obéiraient à un ordre aussi barbare. On ne les menaçait jamais, il n'y avait aucune conséquence pour eux s'ils partaient, mais chaque fois qu'ils disaient vouloir s'arrêter, l'expérimentateur leur disait simplement de continuer.

Les résultats en ont terrassé plus d'un: 65% des sujets sont allés jusqu'au voltage maximum.

Lorsque j'explique cette expérience dans un cours, et comme ce sont des résultats qui dérangent, une remarque revient souvent: 'Bon, c'était au début des années 60, les gens étaient conformistes à cette époque'. Hmmm. Ce serait réconfortant bien sûr. L'ennui, c'est qu'on a répété ça des dizaines de fois, à différentes époques, dans différentes cultures. Et bien sûr ça marche encore. Dérangeant en effet.

C'était annoncé, cette expérience vient d'être dupliquée à la télévision. La vidéo est ici. Mais attention, c'est très difficile à voir. Ceux d'entre vous qui avez regardé nos semblables succomber les uns après les autres, aux successeurs de Milgram dans le documentaire 'Le jeu de la mort' n'ont peut-être pas tous eu la même réaction. On se dit qu'on aurait soi-même résisté. L'ennui, c'est que si l'on avait posé la même question à ceux qui sont réellement allés jusqu'au bout, ils auraient sans doute tous donné la même réponse. On le sait, face à cette question la majorité d'entre nous vit dans une illusion d'optique.

Alors, qu'est-ce qui aide à résister? On ne sait pas tout sur ce sujet. Mais peut-être, d'abord, est-il utile de ne pas avoir appris que l'obéissance à tout prix était une vertu. Il est ainsi troublant que le premier récit écrit d'échec -d'absence de révolte- à 'l'expérience de Milgram' soit sans doute Abraham...Profondément troublant. Milgram relève aussi que la proximité physique avec la personne à qui l'on inflige les 'chocs électriques' change la donne: plus on est proche, plus le contact est physique, plus la révolte contre l'autorité est fréquente. C'est aussi vrai si la victime peut voir son bourreau. La proximité de l'autorité a l'effet inverse: si la personne l'incarnant quitte la pièce, le taux de révolte augmente.

Par contre, est-ce qu'enseigner l'expérience de Milgram aide à y résister? Mystère. Comme beaucoup d'enseignants d'éthique, je me sers de cet exemple dans mes cours. On espère, parfois très fort, que nos élèves en sortiront plus aptes à éviter l'état agentique. L'esprit critique plus près de la surface. Mais au fond qu'en sait-on?

Le même doute flotte autour de la réplication de l'expérience par la télévision. A quoi les personnes ont-elles consenti, et quand? Et puis: de quoi s'agit-il, finalement? Veut-on clamer l'autorité de la télévision, déclarée 'légitime' par la voix-off? Il faut se rappeler qu'ici, ce mot ne signifie que le fait de l'obéissance, et non une légitimité morale. S'agit-il de mettre en garde, d'enseigner la méfiance? Sait-on seulement si ça marche? Ou bien s'agit-il de mettre en garde contre les excès de la télévision? Pas clair. Et c'est dommage. Car il y a aussi ici un élément troublant de voyeurisme moral, sur l'intimité de la conscience des personnes... Une des personnes ayant obéi le dit d'ailleurs: 'comment vais-je expliquer ça à mon mari, à mes enfants?' Disons cela comme ça: face au choix, lequel d'entre vous ne préférerait pas encore se dénuder, physiquement, devant une caméra?

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Ces histoires qu'on se raconte...

On regarde cette image, et déjà on se raconte une histoire. Même si elle a bien des chances d'être fausse.

En médecine, les histoires qu'on se raconte prennent souvent une autre tournure. Pourquoi moi, docteur ? Mais qu’est-ce que j’ai pu faire pour attraper ça ? Cette question, on l’a tous entendue. Peut-être posée, même. Là, mon interlocutrice est une gentille quinquagénaire qui en a marre de sa maladie dont la récidive l’oblige à reconnaître qu’elle est chronique.

On finit souvent par répondre comme si la question était Aurais-je dû faire plus attention ? plutôt que Mais qu’est-ce que ça signifie pour ma place dans l’ordre du monde ? ou plus prosaïquement Comment ça tient avec le reste de mon histoire, ça ? Qu’ai-je pu faire pour attraper ça… On préfère prendre nos biographies avec un peu de liant, de fil conducteur. En vrac, cette fois, des choses qu’on a sans doute tous dites :

Non, je ne pense pas que la rancune de votre belle-fille vous ait donné le cancer.
Vous avez le cœur trop grand.
Dites-vous que vous êtes allergique à l’alcool.

Des mots pas toujours adroits, mais dits avec l’espoir que l’histoire soit racontée un peu différemment. Plus véridiquement ? Voilà le bug. Certains de nos récits ont tout d’un antibiotique pour récits infectés par des malentendus, certes. Mais d’autres ressembleraient plutôt à une anesthésie locale, d’autres à un placebo. Comment s’y retrouver ? La ligne est parfois bien ténue.

Dans la vie quotidienne aussi, d’ailleurs, cette frontière est fuyante. Notre cerveau adore les histoires cohérentes, et paraît maître en la matière de nous en raconter. Dans des conditions expérimentales, on peut observer que le début d’un mouvement précède la décision consciente. Et pourtant on se racontera notre décision. Exemple plus concret : les orchestres d’Europe sont restés un bastion masculin jusqu’à l’instauration d’auditions masquées derrière un écran. Misogynie ? Pas du tout ! Les jurys entendaient un timbre différent chez les musiciennes, et fondaient leur décision en esthétique. Mais la théorie s’est effondrée derrière l’écran : ils n’entendaient plus de différence s’ils ignoraient le sexe du candidat.

Ces histoires qu’on se raconte, une fois qu’on les cherche on les retrouve partout. Comme disait un écrivain anglais, "Le fait que nous vivions au fond d’un puits gravitationnel, sur la surface d’une planète couverte de gaz, tournant à 150 millions de kilomètres autour d’une boule de feu nucléaire, et que nous trouvions ça normal, c'est évidemment une bonne indication pour voir à quel point notre perspective a tendance à être tordue. "

Alors ma patiente ? En théorie, je pourrais lui dire qu’il n’y a pas vraiment de cohérence, qu’à la question Pourquoi moi ? la seule réponse est Pourquoi pas ? Je pourrais aussi lui dire que sa maladie va devenir son histoire. Je pourrais même lui dire que c’est certainement cet événement qui me semble gros comme une maison, et qui vient de frapper sa vie de plein fouet qui en est la cause.

Mais en fait, je vais lui dire que ce n’est rien qu’elle ait fait, que ce n’est pas de sa faute, et qu’elle a raison d’être en colère. Sur le coup, cela dit, c’est fou ce que j’ai l’impression d’être à côté de la plaque...

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Victimes innocentes

'2000 personnes meurent de la grippe A et tout le monde veut mettre un masque. 9 millions de personnes meurent du SIDA et personne ne veut mettre de préservatif.'

Et si la différence révélait que nous avons, malgré nous, l'impression que le VIH (et non la grippe A) frappe des coupables plutôt que des victimes innocentes ? Bien sûr, c'est impensable. Nous avons depuis belle lurette abandonné l'idée que la sexualité c'est mal, et même si ce n'était pas le cas nous savons le nombre de victimes infectées dans leur mariage, dans leur maladie, ou dans le ventre de leur mère.

Mais ce n'est pas juste parce qu'une chose est impensable...qu'on ne la pense pas. Et ici les correspondances sont troublantes. On sait qu'on a tendance
à penser 'qu'ai-je donc fait pour mériter ça?', lorsqu'on tombe malade. On cherche un sens, au risque même de se fourvoyer. On sait aussi qu'on a assez naturellement tendance à nous considérer nous-mêmes comme innocents, même dans des circonstances que l'on reprocherait à d'autres. Cette vidéo est éclairante sur ce point. Mais...si en plus cela expliquait notre tendance à nous précipiter sur le masque, mais pas sur le préservatif? Si le VIH ne touchait dans notre imagination que 'des coupables' alors que nous serions tous, et par définition, 'des innocents'?

Ce serait là un joli casse-tête de santé publique tout prêt à nous frustrer tous.
..et tout prêt à faire de la stigmatisation qui pèse sur les malades un piège qui se refermerait droit sur nous.

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Les périls de l'autorité

Le personnage de cette petite BD a un problème moral:

'Je me sens tout bizarre au sujet de cette expérience scientifique. Les participants pensent qu'ils me donnent des chocs électriques et quand ils se rendent compte qu'il n'y a pas d'électricité et que je suis un acteur ils on l'air si soulagés!'

'Mais sans doute qu'ils se détestent après coup, sachant qu'ils sont le genre de personne qui donnerait des chocs électriques à quelqu'un juste parce qu'un type en blouse blanche leur a dit de le faire.'

'Est-ce éthique de continuer? Avons-nous le droit de faire cela?'


Et une autre voix de rétorquer: 'Continuez l'expérience'.


C'est bien sûr une parodie de la célèbre expérience de Milgram, plus connue parfois à travers le film 'I comme Icare'. Milgram avait recruté des participants en leur faisant croire qu'ils allaient l'assister pour réaliser une expérience sur l'effet des punitions dans l'apprentissage. Ils devaient poser des questions à un faux 'sujet' (en réalité, ce 'sujet' était le véritable complice de Milgram) et, si le 'sujet' donnait une réponse fausse, ils devaient lui administrer un choc électrique. Je vous rassure, c'était truqué, pas d'électricité dans l'appareil, mais un acteur à l'autre bout qui jouait celui qui en reçoit. Et qui répondait souvent faux. A mesure que la réponse n'était pas la bonne, on demandait à 'l'assistant' d'augmenter le voltage jusqu'à un maximum de...450 volts. Ce que l'on testait en réalité était jusqu'où ils obéiraient à un ordre aussi barbare. On ne les menaçait jamais, il n'y avait aucune conséquence pour eux s'ils partaient, mais chaque fois qu'ils disaient vouloir s'arrêter, l'expérimentateur leur disait simplement de continuer.

Les résultats en ont terrassé plus d'un: 65% des sujets sont allés jusqu'au voltage maximum.

Milgram les a ensuite commenté ainsi: 'J'ai réalisé une expérience simple (...) pour tester le degré de douleur qu'un citoyen ordinaire infligerait à une autre personne simplement parce qu'un chercheur lui ordonnait de le faire. L'autorité pure et simple a été opposée aux impératifs moraux les plus forts des sujets de ne pas faire de mal aux autres et, alors que les cris des victimes résonnaient aux oreilles des sujets, l'autorité a gagné dans la majorité des cas."

Comme beaucoup d'enseignants d'éthique, j'utilise cet exemple dans mes cours. Il est très utile pour illustrer un des mécanismes qui peuvent pousser des personnes ordinaires à faire des choses franchement choquantes; après tout même si on ne sait techniquement pas si l'avertissement aide à résister, c'est toujours ça de pris. Il illustre aussi très bien les difficultés éthiques liées à une étude scientifique qui exige que l'on mente aux sujets de recherche. Et comme ce sont des résultats qui dérangent, une remarque revient souvent: 'Bon, c'était au début des années 60, les gens étaient conformistes à cette époque'. Hmmm. Ce serait réconfortant bien sûr. L'ennui, c'est qu'on a répété ça en 2008. Et bien sûr ça marche encore.
Dérangeant en effet.

Dérangeant aussi qu'on ait répété l'exercice à la télévision. Malgré le commentaire un brin triomphaliste du réalisateur, pour qui cela montre que 'la télévision a une autorité légitime', c'est tout aussi probable que ce soit la foule du public qui en soit la source. On a entre temps toute une série d'études qui montrent elles aussi notre tendance au conformisme. Ce n'est donc pas surprenant que ça marche.

Par contre, c'est profondément troublant de montrer ces situations à l'écran ... et contrairement à la situation lors de recherches scientifiques, tout ça ne nous apprendra rien qu'on n'ait déjà su: c'est simplement une affaire de concurrence entre les chaînes. C'est même une excellente illustration du phénomène. Il y a sans doute là derrière une figure d'autorité qui a dit à un subordonné 'faites-le' sans entendre son refus. Et le résultat est que l'on va montrer
des personnes dans des situations capables de briser leur image d'eux-même, leur réputation, leurs amitiés...Troublant. Évidemment, c'est ce trouble sur lequel on compte pour faire de l'audimat. Mais là est justement le hic: difficile d'imaginer que la plupart des participants ont pu signer après coup un accord de diffusion. Ce voyeurisme moral, sur l'intimité de la conscience des personnes, comment le décrire? Disons cela comme ça: face au choix, lequel d'entre vous ne préférerait pas encore se dénuder, physiquement, devant une caméra?

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