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Les craintes de mes amis Africains

La semaine passée, on a assisté à un échange à la télévision française. Il s'agissait de savoir si le vaccin Bacille Calmette-Guérin, ou BCG, pouvait ou non protéger contre le COVID-19, et de comment faire des études pour le savoir. Apparemment un peu à chaud, un des interlocuteurs a mentionnée que oui, peut-être qu'il faudrait faire des études en Afrique, puisque dans les pays confinés une telle étude prendrait beaucoup plus de temps. L'autre a abondé dans son sens. La vidéo est ici.

J'ai reçu pas mal de messages inquiets après ça. Des amis de plusieurs pays d'Afrique qui me demandaient "Mais alors, nous sommes tous des cobayes?". Voici donc en quelques points ce que j'ai répondu. J'espère que cela servira aussi d'avertissement: en répondant à ces questions, nous devons vraiment penser le public de manière nettement plus large que ce n'est le cas dans cette vidéo.

Premièrement, des études cliniques ont lieu dans le monde entier et dans le monde entier il y a des règles sur comment elles doivent se dérouler. On ne peut pas recruter des personnes dans une étude clinique sans avoir leur consentement, et le feu vert d'une (et souvent plusieurs) commissions d'éthique clinique. Quand une étude est réalisée par des chercheurs dans un pays avec des participants dans un autre pays, des commissions d'éthique doivent donner leur feu vert dans les deux pays. En plus, les journaux ne vont pas publier une étude si les règles n'ont pas été respectées.

Donc, oui, on peut être recruté dans une étude en Afrique, en France, en Suisse, mais les règles sont les mêmes partout et on ne peut pas être recrutés à son insu et à l'insu des autorités de surveillance.

Ensuite, le BCG n'est pas un vaccin expérimental. Il est très utilisé pour protéger contre la tuberculose. En Suisse, la plupart des personnes l'ont eu. J'en fais partie. Une étude pour savoir s'il protège contre le COVID-19 ou non serait une étude à faible risque, et dont les participants tireraient même un bénéfice. Ce vaccin est efficace pour nous protéger contre la tuberculose. Il protège partiellement aussi contre la lèpre. S'il protégeait contre le COVID-19, ce serait une excellente nouvelle. Les personnes vaccinées seraient protégées dans ce cas, partiellement mais néanmoins protégées, contre trois maladies à la fois.

Vos craintes n'ont pas lieu d'être pour cette fois. Mais finalement je dois tout de même dire que je les comprends. Il y a une histoire longue et sombre d'abus dans la recherche clinique et de nombreux cas ont concerné vos concitoyens. Certains de ces cas sont récents. Pour certains d'entre vous, ces cas sont suffisamment récents pour que vous vous les rappeliez. Vous avez donc toutes les raisons de partir du principe que des propos comme ceux de la vidéo viennent de personnes qui ne tiennent pas compte de vos intérêts. Parfois, c'est même vrai.

Mais pour vous rassurer je peux vous dire ceci: ces personnes n'ont pas le droit de décider seules quelles études elles vont faire, elles n'ont pas le droit de les faire sans surveillance, et elles le savent. A la télévision, il arrive cependant qu'elles oublient de le préciser.



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L'éthique comme mode d'emploi

C'est de nouveau le moment de mon billet dans la Revue Médicale Suisse. Alors comme d'habitude un extrait et le lien. Cette fois, je vous y parle d'un voyage récent en Afrique de l'est. Évidemment, je ne m'imaginais pas quand je l'ai envoyé à quel point la planète entière allait discuter ces temps de différences culturelles. Un sujet dont on reparlera certainement sous d'autres angles, donc. Mais pour commencer, on revient à l'éthique médicale:

"Tant que l’on n’a que le strict nécessaire, et encore, les difficultés associées aux limites de la médecine revêtent un autre visage. Lorsque l’on a, on fait ; lorsque l’on n’a pas, on se bat pour avoir et parfois on pleure. L’éthique médicale est celle de la pénurie. Elle porte sur nos devoirs envers les personnes malades alors que l’on ne peut pas faire tout ce que l’on devrait. 

Voilà qu’un beau jour arrive une technologie qui parfois sauve la vie et parfois la prolonge au-delà du supportable ; portant comme en elle-même la nécessité de savoir l’éteindre lorsque que l’on sait l’allumer. L’éthique n’est pas un mode d’emploi comme un autre. Les modes d’emploi ordinaires portent sur l’usage de l’appareil, partout. L’éthique, elle, porte sur le bon usage d’une technologie une fois déployée dans un contexte particulier. «Que veulent vos patients lorsqu’ils vont mourir, et comment vos hôpitaux aident-ils ou empêchent-ils cela ?» leur avons-nous demandé. Pays après pays, les professionnels de la santé se focalisent sur les interventions, les patients sur la trame biographique de leur fin de vie, l’identité qu’ils laisseront après eux. Les considérations des patients ne sont cependant pas identiques partout. Comment déployer cette technologie ici afin qu’elle soutienne les besoins des personnes et ne les entrave pas ? L’éthique comme mode d’emploi du déploiement, plutôt que de la technologie considérée «hors sol».

En médecine, ce sont nos patients qui finissent par nous apprendre cela. La leçon de nos collègues fut particulièrement rude car c’est une personne de leur équipe qui fut victime d’une hémorragie cérébrale massive durant la semaine de notre cours. «Dans notre culture, il n’y a pas le concept de la mort cérébrale…». Dans la nôtre non plus, avant que la possibilité de maintenir la circulation après la mort du cerveau ne le rende pertinent. La semaine s’est ouverte autour d’une salle de séminaire et s’est close autour d’un tombeau. C’était comme si l’on entendait une page se tourner."

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Démographie médicale

Un peu sec, ce titre. Mais comme souvent, derrière se cachent des histoires...

Pour la première, imaginez que vous êtes un tout nouveau médecin tout fraîchement diplômé au Ghana. Votre famille est intensément fière de vous, mais en fait vos perspectives sont limitées. Vos chances d'une bonne situation de travail semblent compromises. Votre environnement et vos conditions de travail sont très difficiles. Votre système de santé est l'un des plus pauvres du monde. Vous n'allez pas pouvoir exercer la médecine que l'on vous a enseignée. Au milieu des années 2000, votre revenu aurait été de 1/16e de celui que gagnait un confrère anglais, 1/22e pour un confrère américain. Que faire? Vos collègues émigrent en masse. De ceux qui ont été formés entre 1986 et 1995, la moitié sont désormais à l'étranger. Et ça continue.

Maintenant, imaginez que vous êtes un étudiant en médecine suisse enthousiaste en première année. Votre famille est intensément fière de vous, mais en fait vos perspectives sont limitées. Vos chances de terminer vos études semblent compromises. Les admissions sont compétitives, avec 3.8 candidats pour chaque place en 2009. Parmi les gens comme vous, la plupart (dont des personnes très intelligentes et très bien) ne deviendront jamais médecin. Ceci va arriver malgré le fait que l'on manque de docteurs là où vous vivez. Des craintes de pénurie ont été récurrentes au long des années pour certaines spécialités médicales. Un des effets de la chute des effectifs est que l'immigration de médecins étrangers est en augmentation. Actuellement, un peu plus de 25% des médecins exerçant en Suisse ont été formés à l'étranger. En Europe, les chiffres vont de 0.7% en Pologne à 37.5% en Grande-Bretagne. Les Etats-Unis emploient la moitié des médecins anglophones de la planète.

Le lien entre ces deux histoires est assez évident. Pourquoi autorisons-nous une telle situation? Il y a plein de mécanismes, plein de raisons, mais au fond si nous faisons si peu pour la changer c'est surtout parce que l'immigration de médecins de pays plus pauvres vers des pays plus riches est un très bon deal pour les pays riches. Nous serions théoriquement capables de former plus de médecins. Ce serait, a-t-on dit, une composante nécessaire d'un système de santé durable. Mais former plus de médecins coûterait de l'argent des contribuables. Ou plus exactement, de l'argent de nos contribuables. Les médecins formés ailleurs sont, après tout, souvent aussi formé aux frais de contribuables, mais locaux. Lorsque ces médecins émigrent en Europe, en Australie, ou aux Etats-Unis, ils représentent un subside de la part -souvent- des pauvres en faveur - souvent- des riches.

Nous évitons en général de regarder ce problème de trop près, en nous disant qu'après tout les médecins qui viennent en Suisse quittent pour ça des pays qui ne vont pas si mal que ça. C'est vrai. Mais nos voisins, qui vont relativement bien, ont des voisins qui vont moins bien. Ils vont se tourner vers eux pour recruter des médecins dans les places laissées vacantes par ceux qui seront venus chez nous. Et ainsi de suite. Le résultat est prévisible. Les seuls pays qui n'auront pas de voisin plus pauvre vers lequel se tourner seront les plus pauvres de la planète. Le résultat net est une migration mondiale des professionnels de la santé qui s'éloignent des plus grands besoins de santé. Ils détournent aussi leur intelligence des problèmes de leur région, pour en faire bénéficier des patient mieux lottis dans les pays riches.

Que devrions-nous faire? Il y a beaucoup de discussions autour de cela. Mais la réponse la plus simple tient en une phrase: former plus de médecins et plus de généralistes. Nous recrutons -entre autres- car des manques existent dans certaines spécialités et dans certaines régions. Cesser de le faire va nécessiter des efforts pour encourager nos jeunes collègues à se former ici, à travailler là. Parfois, ce qu'il faudra en fait ce sera des efforts pour cesser de les en décourager. Car oui, on les décourage. Oh, pas activement bien sûr. Mais les étudiants se disent souvent attirés par la médecine de cabinet, par le travail du médecin de famille. Arrivés au diplôme, leur nombre s'est réduit comme peau de chagrin: ils ont cotoyé et admiré des spécialistes d'hôpitaux, ils ont vu le manque de prestige du difficile travail des généralistes, senti un revenu plus fragile, et changé d'avis. Chacune de ces étapes va devoir être revue. Coûteux? Sans doute. Mais cela devrait nous faire réfléchir, qu'il semble si difficile de faire ce qu'exigerait, en fait, le bon sens. Car c'est le prix d'un devoir que nous avons. Envers les patients, qui doivent continuer d'avoir accès à un système qui ne soit pas une succession de visages morcelés dans la multiplication des spécialistes à leur chevet. Sans un nombre suffisant de généralistes, c'est ce qui les guette. Envers les étudiants, qui ont souvent les rêves et les ambitions au bon endroit et à qui nous devons donner les moyens de se former principalement à la médecine de premier recours. Nous devrions les y encourager, nous faisons trop souvent le contraire. Et puis, osera-t-on dire, envers les patients d'autres pays? A ceux qu'aurait soignés notre médecin Ghanéen du début? Ils ont souvent financé les études de leurs médecins. Les leur enlever alors qu'ils sont si peu nombreux est injuste. Le faire par simple calcul économique est indécent. Et comme si ce n'était pas suffisant, on le fait en plus au prix de l'avenir d'une partie de nos étudiants...Voilà des enjeux qui valent un certain prix, vous ne trouvez pas?

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Ethique et recherche internationale


Parfois, il faut regarder des conférences qui vous apprennent des choses même si elles comportent des erreurs. Un bel exemple ouvre ce message. Dans cette conférence, Boghuma Kabisen Titanji raconte l'histoire d'une rencontre, et à travers ce récit elle dresse un portrait des problèmes, des difficultés, de ce qu'elle appelle les énigmes éthiques que soulève la recherche clinique lorsqu'elle est conduite dans un pays pauvre.

Ces difficultés, elles existent et doivent être prises au sérieux. Les prendre au sérieux implique cela dit de bien les comprendre. Et ici, il y a un certain nombre d'erreurs dans la conférence. Certaines sont intéressantes. C'est pour ça que je vous la recommande quand même.

Regardez-là d'abords, pour vous faire votre propre avis.


Maintenant, je vous donne le mien. Précisons pour commencer qu'il y a un certain nombre de choses justes. Titanji raconte des faits, qui sont certainement vrais et sont surtout très représentatifs de la pratique de la recherche dans les pays pauvres. Un certain nombre de ses commentaires sont également justes. Par exemple, c'est tout à fait exact que le processus de consentement éclairé devrait être amélioré. En fait c'est même le cas partout. D'où une première inexactitude: ce n'est pas parce que l'on recrute des personnes illettrées ou pauvres qu'il faut faire particulièrement attention. C'est parce que l'on recrute des personnes tout court qu'il faut faire particulièrement attention. Les formulaires que Boghuma Kabisen Titanji décrit comme inadaptés à l'Afrique ne sont en fait véritablement adaptés nulle part.

On pourrait relever ainsi un certain nombre de points. Certains d'entre vous le ferez peut-être dans les commentaires.

Mais le problème central est que, malgré la place que donne la conférencière à la notion d'exploitation et malgré l'importance de ce concept dans le genre de situations qu'elle décrit, il ne s'agit en fait pas ici d'exploitation.

Pourquoi? On a parfois tendance à penser que dès qu'il y a une interaction entre une personne faible et une personne forte et qu'il y a un bénéfice dans l'histoire pour la personne forte, alors il y a exploitation. Lorsqu'on le dit comme cela, on se rend tout de suite compte que c'est faux. Si c'était le cas, alors il y aurait automatiquement exploitation chaque fois que l'on achète quelque chose à une entité plus puissante que nous (je sais pas, par exemple, Apple...). Non, pour qu'il y ait exploitation il faut qu'il y ait une interaction, oui, mais il faut aussi que le partage des fardeaux et des bénéfices soit disproportionné. Disons, si mon Mac m'était indispensable pour une raison ou une autre, coûtait 1.- à fabriquer et que je devais le payer un million. Là, oui, il y aurait exploitation.

Dans le récit de Kabisen Titanji, Céline a-t-elle été exploitée? Elle a encouru des risques, oui. Elle a aussi retiré des bénéfices, c'est tout aussi clair. Les bénéfices qu'elle a retirés étaient-ils disproportionnés par rapport aux risques encourus? C'est nettement moins clair. Le reproche le plus crédible est que le bénéfice qui lui a été donné, à savoir un suivi et un traitement antirétroviral, auraient dû être plus prolongés. Mais l'argument n'est pas que les risques de la recherche le justifiaient. Car après tout le rapport entre les risques et les bénéfices d'une étude où les participants viennent pour des contrôles, risquent des effets secondaires, et ont en revanche accès au diagnostic et pour un temps à un traitement anti-rétroviral n'est pas mauvais en tant que tel. Non, l'argument est en fait nettement plus intéressant que cela. Une fois le lien noué, une fois une personne malade transformée en participante de la recherche clinique, alors la laisser là à la fin de l'étude est une forme d'abandon difficilement acceptable. Y a-t-il là un problème? Sans doute. Il ne s'agit pas d'exploitation, mais d'un problème différent. Nous avons acquis envers cette personne des responsabilités, et ensuite nous y avons manqué. On est effectivement en droit d'y voir un problème.

Ce problème est d'autant plus gênant qu'il cache un paradoxe. Nos sociétés ont en fait justement développé un moyen de limiter les relations à une stricte interaction qui ne laisse aucun résidu relationnel. Cela s'appelle la monnaie. Payez une personne comme Cécile pour sa participation à la recherche, décemment bien entendu, et vous aurez clarifié l'histoire: la transaction finie, chacun s'en retourne de son côté et plus personne ne doit rien à personne. Ce sont les échanges non monnayés qui, d'ordinaire, ont des résultats relationnels. Je vous rends un service gratuit, vous me devez de la gratitude. Je vous sauve la vie en sautant dans le lac, il vous sera difficile de me refuser une aide personnelle que je viendrais vous demander à l'avenir. Je vous donne une gifle en pleine rue, vous voilà en droit d'être mon ennemi. Dans chacun de ces cas, une relation est née, ou a été affectée. Nous ne sommes pas quittes. 

Le hic, c'est que dans la recherche, justement, nous refusons de monnayer la participation. Il y aurait à l'accepter bien des problèmes, dont certains d'ordre éthique. Nous refusons donc de monnayer la participation et avons pour cela des raisons qu'on peut qualifier de bonnes. Mais alors nous voilà coincés: car vouloir d'une part ne pas monnayer ça, et vouloir en même temps que cette interaction humaine ne se solde par aucune relation, par aucun devoir personnel entre les participants et les personnes qui conduisent la recherche, voilà qui ne va pas facilement aller ensemble...

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Le miracle de la machine à laver


Il y a quelques années, j'ai passé un mois dans une petite ville d'Afrique. Nous vivions entre étudiants dans une maison qui, franchement, était la plus luxueuse du quartier. Des murs en dur, un jardinet entouré d'un mur, des lits avec des moustiquaires, un magnifique hamac assis que j'ai acheté en partant et qui est toujours chez moi, et surtout, surtout, l'électricité et l'eau courante. Il y avait même un frigo. Un palais, je vous dis. Mais il y avait une différence de taille avec ce qui est sans doute le quotidien de tout le monde ici: il n'y avait pas de machine à laver.

Une fois par semaine, donc, nous avions une lessive en grand. La première étape de nos voisines nous était épargnée: pas de visite(s!) au puit car nous avions un robinet. Mais ensuite, nous lavions à la main, séchions sur un fil tendu entre murs et arbres, et repassions tout, tout, tout (un bonus pour un commentaire qui explique pourquoi). Bref, des heures de travail, à répéter fréquemment.

Du coup, j'ai eu un plaisir tout particulier à regarder la vidéo qui ouvre ce message (et que vous trouverez ici). Hans Rosling est vraiment quelqu'un d'impressionnant. Si vous ne le connaissiez pas, regardez aussi cette vidéo, et tant qu'à faire celle-ci aussi, et allez, encore celle-ci. Mais ici, il aborde d'une manière limpide quelques aspects fondamentaux de notre crise de l'énergie. Rare, que ce soit aussi clair.

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Tabac, credo, et autres risques pour votre santé

Un dessin italien résume très bien la chose. Les préservatifs sont inutiles contre le HIV dit un protagoniste de derrière son journal. Depuis quand? demande son voisin...C'est tout récent, depuis que le soleil tourne autour de la terre.

C'est normal d'être choqué lorsqu'un représentant d'une autorité, quelle qu'elle soit, et si distante soit-elle d'une quelconque expertise médicale, décourage des personnes vulnérables de se protéger contre une menace vitale. Les déclarations ecclésiastiques contre le préservatif sont clairement dans cette catégorie. On espère même que dire son indignation a une certaine utilité. Si les déclarations du pape ont semé le doute, il faut après tout le lever, ce doute: non seulement l'usage du préservatif est efficace contre le HIV, mais ça marche beaucoup, beaucoup mieux que de prôner l'abstinence.

Il y a en fait effectivement une méthode qui marcherait mieux que l'usage du préservatif: dépister systématiquement et traiter toute personne VIH-positive sans attendre l'arrivée des symptômes. A la première indignation peut donc s'ajouter une seconde: non seulement s'opposer au préservatif coûte des vies, mais cela fait peser le poids de l'opprobre sur les victimes plutôt que sur le monde riche, qui serait techniquement capable d'éradiquer la pandémie...

Même avec de bonnes raisons de s'indigner, cela dit, n'oublions pas que des actions plus concrètes peuvent aussi être utiles. Stuart Rennie résume bien la situation sur son blog de bioéthique internationale. Face à un danger pour la santé publique, on commence par en mesurer l'impact et les effets, pour être mieux en mesure de les contrer. La surveillance de la grippe aviaire, des effets du tabagisme sur la santé mondiale, autant d'exemples de l'importance que l'on accorde à observer les sources de menaces sur la santé des populations. Eh bien, faisons-en autant pour les églises. Cet exemple récent, catholique par hasard peut-être, car d'autres sont en situation similaire, en illustre l'utilité. Un observatoire de l'effet des religions sur la santé. Pourquoi pas? Comme on l'a déjà fait pour les déclarations anti-VIH du président Mbeki en Afrique du Sud (environ 330'000 victimes) on compterait les victimes des déclarations papales contre le préservatif. Et, pourquoi pas, celles des avortements de rue, de l'infibulation, du refus parental de traitement pour leurs enfants pour raisons religieuses, etc, etc, bref de toute attitude encouragée en connaissance de cause par une religion organisée et délétère pour la santé. Des études observant le lien entre l'appartenance religieuse et la santé montrent des résultats complexes. On sait par exemple que les personnes fortement religieuses on plus tendance que d'autres, aux USA, à demander des mesure invasives de maintien en vie artificiel aux soins intensifs, là où d'autres verrait de l'acharnement thérapeutique. Un résultat qui peut être contre-intuitif. Quoi qu'il en soit, ces études se sont pour le moment limitées à des cas de figure très précis: des personnes ayant survécu jusqu'à un âge adulte plus ou moins avancé, dans des pays aisés, bien intégrées dans des communautés soutenantes. Elles étaient pour la plupart atteintes de cancer, une maladie dont la prévention (quand il y en a) est surtout basée sur le dépistage précoce et parfois la consommation de légumes, donc rien qui ne puisse gêner la moindre prescription religieuse. En bonne épidémiologie, il est temps d'élargir ces observations à d'autres types de situations...et d'en tirer des conséquences. Après tout, pour de nombreuses religions l'image d'un dieu guérisseur des corps est forte, et sert parfois d'argument pour convaincre les fidèles. Alors imaginez un monde où elles franchiraient le pas suivant, et respecteraient le précepte hippocratique de 'ne pas nuire'. Mieux, n'est-ce pas?

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Le choléra comme symptôme

Depuis la découverte de la solution de sels de réhydratation orale, on sait qu'il suffit pour soigner le choléra d'avoir beaucoup, beaucoup d'eau propre, du sel, du sucre, si possible un filet de jus d'un fruit, et de la patience (la méthode est ici). Ce traitement au coût presque nul, inventé en 1971 par un médecin indien, sauve chaque année plusieurs millions de vies. Depuis près de 40 ans, on peut dire que chaque mort du choléra meurt d'un manque de logistique, de l'absence d'eau propre (qu'il suffit pourtant souvent de bouillir ou de traiter par le soleil), de l'impossibilité de communiquer une information simple mais cruciale, ou de solitude.

C'est ce qui rend les épidémies, comme celle qui sévit actuellement au Zimbabwe, particulièrement scandaleuses. En plus des milliers de morts, elles signent une situation où l'aide la plus basique n'est plus possible avec les moyens locaux; où les infrastructures s'étiolent; où le tissu social se porte mal. Le choléra est un drame, oui, mais il est aussi un symptôme de quelque chose de plus profondément disjoncté.

Les dons sont urgents. Plusieurs ONG les récoltent. Entre autres, Médecins Sans Frontières Canada, l'UNICEF Suisse, la Croix Rouge Française, et il y en a d'autres.

Mais gardez en tête qu'après avoir soigné le symptôme, il faudra encore soigner 'la maladie' elle-même. Reconstruire une société ne peut bien sûr se faire que de l'intérieur. Mais on peut construire plus humblement...des toilettes. A l'heure qu'il est, 2.6 milliards de personnes n'y ont pas accès. Alors bien sûr, creuser des latrines ce n'est pas très prestigieux comme progrès médical: ça peut sembler trivial et si peu technologique. Mais la prochaine fois que vous vous demanderez comment faire un don qui en donne pour votre argent, songez aux actions des travailleurs de l'eau. Ceux qui creusent des toilettes, des puits, ou encore apportent des moyens de désinfection simples et surs lorsque la seule eau disponible ne peut pas être bue telle quelle. On ne parle pas beaucoup d'eux dans les nouvelles scientifiques, mais ils apportent pourtant une santé plus durable qu'une nouvelle technique chirurgicale, village après village...

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On reparle d'avortement

En Europe, on aurait pu croire que les choix de société étaient déjà faits. Mais le statut légal et éthique de l'avortement se retrouve tout à coup sous le feux des projecteurs.

Peut-être parce qu'aux États-Unis, à un Bush très très contre succède un Obama heureusement moins contre? Peut-être parce que le parlement européen a approuvé une motion qui appelle les États membres à 'faciliter les méthodes de contraception afin de prévenir toute grossesse non désirée et les avortements illégaux et à risque' ? Une décision sage, qui devrait être consensuelle, mais qui forcément ne l'est pas puisqu'elle pourrait encourager des pays où l'avortement est illégal à le légaliser.

Voir que l'avortement pose une difficulté morale, soit. Mais pour vouloir l'interdire, il faut quelque chose de plus. Parmi les opposants les arguments, souvent religieux, n'ont pas fondamentalement changé. Pour penser que l'avortement devrait être illégal, il faut penser trois choses: que l'embryon a un droit à la vie dès la conception, qu'une femme a vis-à-vis de cet embryon un devoir de gestation, et que cette question (pourtant controversée) doit être tranchée par l'État plutôt que laissée au choix de chacun. C'est un débat qui a tendance à se réincarner; autour de la prescription de la pilule du lendemain, à laquelle s'opposent évidemment certains militants contre l'avortement, et même de temps en temps autour de condamnations de la contraception...

Tout cela n'est pas du passé. L'an dernier en France, l'inscription des fœtus morts au livret de famille a été attribuée à un agenda visant la reconnaissance légale du statut de personne aux embryons humains. Aux États-Unis, il est vrai un pays où la vie des embryons est parfois mieux défendue que celle des adultes, le Dakota du Sud a introduit une loi exigeant que les médecins 'informent' les femmes souhaitant interrompre leur grossesse selon un script où ils doivent l'avertir que l'avortement va mettre fin à la vie d'un 'être humain complet, distinct, unique, et vivant', et qu'avec l'avortement sa 'relation en cours avec cet être humain', qui est 'protégée par la Constitution des États-Unis et les lois du Dakota du Sud' et 'ses droits constitutionnels la concernant prendront fin'. Ils doivent aussi lui dire que l'avortement comporte pour elle des risques, parmi lesquels les risques de 'dépression', 'd'idéation suicidaire et de suicide' figurent en tête de liste. Dissuasif...
...et inexact. Tout d'abords, même si c'est un mythe tenace, les femmes ayant avorté n'ont pas plus de problèmes psychologiques que les autres. Même des études bien conduites comme celle-ci, publiée l'an dernier en Nouvelle-Zélande, et résumée ici, comparent en réalité les femmes qui ont eu un avortement à celles qui n'en ont pas eu. Pas celles qui ont été dans une situation où elles ont voulu un avortement, et les autres. Difficile à étudier, ça. Ou alors il faudrait comparer les problèmes psychologiques des femmes qui ont eu le droit d'avorter, et de celles qui ne l'ont pas eu. Mais si on fait ça, les risques qui sautent aux yeux sont plutôt d'ordre physique, concrets, et urgents. En Afrique, où 80% des pays interdisent l'avortement, 4.2 millions d'avortements de rue sont pratiqués chaque année, et sont à l'origine de 12% de la mortalité liée à la grossesse. Des pays comme le Mozambique envisagent désormais de légaliser l'avortement pour sauver ces vies. Au Cameroun, où l'avortement est illégal, les médecins sont d'autant plus en faveur de le pratiquer qu'ils ont plus d'expérience clinique. Les plus expérimenté ont vu les victimes des avortements pratiqués par des 'amateurs'...

Les arguments selon lesquels l'avortement légal, ou la contraception, seraient dangereux pour la santé doivent toujours être remis dans ce contexte: ils comportent moins de risque pour la santé qu'un avortement illégal. Ils sont in fine même moins dangereux que la grossesse menée à terme. Vouloir interdire l'avortement pour sauvegarder la santé des femmes est un détournement conceptuel qui tente de passer en contrebande sous la blouse blanche une opinion qui n'a en fait rien à voir avec ça.

Non, quitte à s'opposer à l'avortement, il est plus honnête de franchement opposer l'intérêt du fœtus aux intérêts et aux droits de la femme enceinte. Une réflexion qu'apparemment, les personnes qui militent contre l'avortement ont du mal à intégrer. Dans une vidéo impressionnante on leur demande, puisqu'ils pensent que l'avortement devrait être illégal, quelle punition ils trouveraient juste pour les femmes qui l'auraient quand même pratiqué. La plupart ne s'est jamais posé la question. D'autres répondent en substance qu'il faudrait faire de l'avortement un crime sans punition. En d'autres termes ils n'ont en fait jamais songé que lors d'un avortement, il y avait aussi une femme 'à bord'. C'est sans doute bien pratique pour eux, mais comme compréhension d'un choix difficile dans la vraie vie on fait mieux...

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